Chapitre 13

7 minutes de lecture

1 janvier, 0 h 57

  • On danse ?
  • Je ne sais pas danser, répondit Tristan.
  • Et alors ? Un nouvel an où on ne danse pas, ce n’est pas un vrai nouvel an, bougonna la jeune fille.

Tristan leva un sourcil, moyennement convaincu, mais abdiqua devant l’air suppliant de son hôtesse.

  • Va pour une chanson, mais juste une, hein !

Le sourire de Mia appela le sien. Elle choisit un CD doux et mélancolique. Le son envahit la pièce et la transforma dès les premières notes de saxophone.

  • Oh, ce genre de morceau… s’étonna Tristan.

Noémia rougit. Peut-être un peu osé en effet. D’un autre côté, elle se voyait mal se trémousser sur une musique commerciale devant lui.

  • Je peux changer, hein !
  • Non, c’est bon.

Il attrapa sa manche et l’attira vers lui. Mia passa ses bras autour du cou du jeune homme et s’appuya délicatement sur sa poitrine, le souffle court. D’où lui venait cette audace. Elle ne se reconnaissait plus ces dernières heures. Où était passée la Noémia terrorisée par ce qu’on pouvait penser d’elle ? La fille timide et réservée ? La réponse lui importait peu : elle n’avait pas été aussi spontanée depuis longtemps. Tristan posa les mains sur ses hanches au moment où la voix de Sade résonnait.

Jezebel wasn’t born with a silver spoon in her mouth
She probably had less than every one of us*

Lui aussi savourait ce moment hors du temps, si proche d’elle. Il l’enlaça, plongea son visage dans le cou de la jeune femme, s’enivra de son odeur aux arômes fruités. Son cœur s’emballa, à moins que ce ne fût celui de Mia. Il jeta un œil à l’horloge. Suspendre le temps. Une heure. Était-ce cela être jeune ? Était-ce un aperçu de l’existence qu’il aurait dû connaître ? Adolescent, il imaginait le jour où il serait adulte, enfin libéré des contraintes parentales. Seulement, ses dix-huit ans s’étaient révélés être un cauchemar. Oubliées les soirées, les voyages et les filles, il avait délaissé la vie pour se rabattre sur la survie. Le sentiment d’avoir tout raté le reprit au ventre. Tristan s'obligea à revenir à l’instant. Mia l’entraînait toujours dans ce slow amer et triste. Ses lèvres se posèrent sur la peau de la jeune femme.

Reach for the top
And the sun is gonna shine
Every winter was a war she said
I want to get what’s mine

Le contact de sa bouche au creux de son cou la fit frissonner. Irréel. Cette danse, cette soirée, tout paraissait irréel. La joue contre le pull de Tristan, la jeune femme sourit. Elle ne regrettait pas, non, bien au contraire. Son regard se porta sur l’horloge et elle referma les yeux. Dans quelques heures, tout ne serait plus qu’un souvenir ; la réalité s’imposerait. Comme dans Cendrillon… Mia s’accrocha au présent. Le jeune homme sentait légèrement le parfum de Valentin, mais sur lui sa fragrance était bien plus subtile et délicate.

Jezebel Jezebel
Won’t try to deny where she came from

Tristan plongea ses prunelles dans celles de Noémia. Il y vit un éclat qu’il n’avait jamais vu ailleurs. Un éclat brillant dans le noir profond. Un éclat d’intelligence, de détermination. Une étincelle de magie. Il se surprit à avoir envie de l’embrasser.

You can see it in her pride
And the raven in her eyes.

La chanson s’acheva doucement sur le solo du saxophone. Il détailla une dernière fois son visage ; ses cheveux noirs dont une mèche rebelle s'échappait de la barrette qui les retenait, ses lèvres rosées qui brillaient à la lumière, son nez fin et ses yeux légèrement bridés. Il espéra que la musique ne s’arrête pas, que Mia ne recule pas.

Mais tout avait une fin.

1er janvier, 2 h 15

  • Uno !

Tristan piocha et Mia abattit sa dernière carte sur la table. Troisième victoire consécutive.

  • Tu veux encore ta revanche ? demanda-t-elle, moqueuse.
  • Non, c’est bon. J’accepte la défaite, concéda le jeune homme.

Il l’aida à ranger le jeu en riant, bon perdant.

  • Au fait ! J’avais quelque chose pour toi ! se rappela soudainement Noémia.

Elle se rua dans sa chambre et sortit du fond de l’armoire un sac en papier. Après de longs palabres intérieurs, elle s’était décidée à l’acheter avant d’enterrer son achat derrière ses vêtements en se traitant d’idiote. Finalement, l’occasion de la lui offrir se présentait, elle avait bien fait !

  • Tiens, j’espère que ça te plaira.

Tristan la regarda, incrédule. Soit ce cadeau était initialement pour quelqu’un d’autre, soit quelque chose lui échappait.

  • Tu l'as vraiment acheté pour moi ? s’informa-t-il d’un ton incrédule.

Elle acquiesça en fixant la table, embarrassée. Tu écoutes le temps, tu l’invites sans raison et en plus avec un cadeau… Tu as vraiment décidé de passer pour une hystérique.

  • Mais… Pourquoi ?
  • Ne pose pas de questions et ouvre-le, souffla-t-elle.

Désireux de contenter sa bienfaitrice, le petit garçon qui trépignait d’impatience au fond de lui obéit et déballa la large écharpe beige à liserés bleus. Cela faisait des années qu'il n'avait pas reçu de cadeau et celui-là était particulièrement beau.

  • Elle est magnifique, murmura-t-il en caressant le tissu du bout des doigts.
  • Je suis contente qu’elle te plaise !

Émerveillé, il la passa autour de son cou et constata que sa chaleur égalait sa douceur.

  • Elle est parfaite… Comme toi.

Noémia s’empourpra devant son compliment et le regard ardent qui l’accompagnait. Tristan attrapa son poignet et l’attira vers lui. Ses bras l’étreignirent avec une force inattendue. Incapable de se détacher d’elle, il la serra longtemps contre son cœur. Trop longtemps pour respecter la durée conventionnelle. Une main dans ses cheveux, l’autre sur la cambrure de ses reins, il retenait le corps de Mia contre le sien comme si sa vie en dépendait.

Le visage plaqué contre le torse de Tristan, enveloppée par son odeur, Noémia se sentit fondre dans son étreinte délicieusement brûlante. Trop de sensations inconnues se mélangeaient, ses jambes la portaient à peine. Elle n’avait pas envie qu’il la lâche et il ne la lâchait pas, la maintenant avec un mélange de fermeté et de douceur, si exquis que cela en était douloureux.

Il finit par s'éloigner et souleva délicatement son menton. Ses yeux étincelaient lorsqu’ils rencontrèrent les siens. Comment pouvait-elle avoir l’impression de mourir et d’être on ne peut plus vivante à la fois ?

  • Merci, murmura-t-il d’une voix pleine de gratitude.

La jeune femme resta muette, incapable de prononcer le moindre mot. Le regard de Tristan la transperçait toujours, trop intense. Elle se demanda s’il allait l’embrasser, elle l’espéra, mais il n’en fit rien. Au lieu de ça, Tristan détourna la tête et fit un pas en arrière, refermant définitivement la parenthèse.

1er janvier 2014, 2 h 35

  • J’ai passé une super soirée, conclut simplement Noémia. Passe une bonne nuit.

Après avoir constaté avec consternation que Valentin utilisait la chambre d’amis comme annexe de la sienne /dépotoir, elle avait proposé à Tristan de dormir au salon, ce qu'il avait accepté.

  • Moi aussi. Encore merci, sincèrement.

N'ayant aucune envie de s’éterniser en remerciements inutiles et embarrassants, elle lui sourit et tourna les talons.

Quelques instants plus tard, en s’étendant dans son lit, elle réalisa combien la probabilité que cette soirée ait eu lieu était faible. Pourtant, elle avait existé et s'était parfaitement déroulée. Noémia se félicita. Surmonter ses hésitations portait ses fruits, elle devrait le faire plus souvent. La jeune femme éteignit la lumière en songeant à Tristan. Dans d’autres conditions tout aurait été différent, sûrement plus simple… mais peut-être que leur rencontre aurait aussi été moins riche. Sur cette conclusion, Mia rabattit la couverture sur ses épaules puis glissa dans un sommeil tranquille.

Tristan pensait aussi à la jeune fille et à l’éclat découvert dans ses yeux si noirs. Il s’efforçait de ne pas craindre le lendemain et le retour à la réalité, à sa réalité. Une grande tristesse le submergea. Le petit garçon en lui s’agitait, s’énervait, marchandait, suppliait. Mais non, il ne pouvait pas rester vivre avec Mia, dans son joli appartement. Non, aucune machine à remonter le temps n’existait. La fabriquer ? Non, mon grand, ce n'est pas possible. Dans ces situations, Tristan serrait le bonnet Pikachu contre lui et berçait l’enfant de paroles réconfortantes jusqu’à le calmer. Ce soir, le manque du bonnet-peluche lui pesait. Le répit avait été trop doux. Le problème des rêves, c’est qu’au réveil, y z'existent plus ! Alors, moi, j'préfère plus rêver du tout ! hurla le garçonnet dans sa tête. Tristan sentit une larme perler sur sa joue. Il enfouit son visage dans l’oreiller en essayant de ne plus entendre les plaintes du petit être. Tu apprendras à être reconnaissant, au lieu de toujours réclamer, gamin ingrat. L’enfant ne répondit pas. Peu à peu, les pensées de Tristan se brouillèrent et il s’endormit, agité.

1er janvier, 10 h 57

Valentin tituba jusqu’à la cuisine. Une migraine infernale pulsait dans son crâne et un Doliprane s’imposait s’il voulait espérer se rendormir. Il se rendit compte que la porte du salon était fermée, fait suffisamment rare pour qu’il s’en aperçoive malgré sa terrible gueule de bois. Le jeune homme passa de l’eau sur son visage, avala son médicament et ne résista pas à l’envie de jeter un œil à la pièce attenante. Gagné ! Quelqu’un dormait sur le canapé !

  • Qu’est-ce que tu fais ? bâilla Joana derrière lui.

Il ne l’avait pas entendue sortir de sa chambre et sursauta. Uniquement vêtue d’un tee-shirt et d’une culotte, sa sœur semblait aussi peu lucide que lui.

  • Tu savais que Mia avait invité un mec ? chuchota-t-il.
  • Non, et alors ? Qui te dit que c’est un mec, d’ailleurs ? soupira la jeune fille, d’une voix blasée.

Valentin fronça les sourcils et un rictus déterminé se dessina sur son visage.

  • C’est forcément un mec. Viens, on va s’amuser un peu...

Il remplit un grand verre d’eau glacée et s’avança vers le dormeur.

  • Val, ce n’est pas une bonne idée, grogna sa sœur.

Mais il ne l’écoutait déjà plus, concentré sur son projet idiot.

* Jezebel, Sade

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