Chapitre 11

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31 décembre, 21 h 50

  • Bonsoir ! s’exclama Mia en arrivant devant lui.

Elle s’arrêta à une distance raisonnable, assez près pour ne pas avoir à hurler, assez loin pour ne pas avoir à compléter sa salutation d’un geste familier. S’il avait appartenu à son monde, elle lui aurait sans doute fait la bise. Tristan ignora le pincement dans sa poitrine. La distance physique entre eux représentait bien plus que quelques dizaines de centimètres... Après tout, mieux valait qu’elle ne s’approche pas plus. Trois jours sans prendre de douche, sa parka et son pantalon réclamaient un lavage à grands cris et sa barbe commençait à s’allonger. Imperceptiblement, il s’appuya un peu plus contre le mur.

  • Salut. Comment vas-tu ? répondit-il d’un ton neutre.
  • Bien et toi ?

Mieux depuis que tu es là. Il hocha la tête, une expression fatiguée sur les traits.

  • Tu as un peu de temps pour prendre un café ? demanda Mia.

Tristan s’enfonça plus encore contre la pierre. Le temps, il en regorgeait, mais ce soir il se sentait vraiment sale et craignait d’indisposer la jeune femme.

  • Je…

Mia perçut ses doutes et son enthousiasme se fana. Pourquoi hésitait-il ? Ils avaient pourtant passé un bon moment la dernière fois. Ou alors il était attendu quelque part ?

  • Oui ? insista-t-elle.

Tristan n’eut pas le courage de refuser. Échapper au froid glacial, à la solitude et oublier un peu pesaient plus que la saleté et l’odeur.

  • Ok.

Sa réponse se perdit dans un nuage de buée. Il ramassa son sac et la suivit jusqu’au café des Marmottes en silence. Tristan était mal à l’aise, Noémia le percevait. Ses yeux bleus trahissaient une vague anxiété, il se tenait voûté et cherchait à s’éloigner d’elle. Du coin de l’œil, elle nota qu’il portait son habituelle parka, noire et usée, et un jean gris délavé. Un bonnet sombre avait remplacé le Pikachu.

  • Il est devenu quoi, ton bonnet Pikachu ? l’interrogea-t-elle soudain pour rompre le silence.
  • On me l’a piqué, répondit-il dans un souffle.

Pour parler de quelque chose de joyeux, c’était raté.

  • Je suis désolée.

Tristan vit le visage de Mia se fermer et s’en voulut de l’avoir attristée. Mia, comme beaucoup de gens, vivait dans sa bulle. Elle ignorait son monde à lui, sa réalité. Elle ne savait rien de la peur qui tenaillait ses entrailles à toute heure du jour ou de la nuit, ne connaissait pas la violence des bas-fonds, ni la cruauté de la loi du plus fort. Et il n’irait pas la lui raconter. L’ignorance lui garantissait l’insouciance, et c’était très bien ainsi. Il para son visage d’un sourire et s’arma d’un ton enjoué :

  • Ne t’inquiète pas ! C’est un Pikachu sauvage, de temps à autre, il s’échappe. Mais il a dû trouver un autre gentil dresseur.

Il doutait que « gentil » soit l’adjectif approprié, mais mieux valait clore le sujet.

  • Mhhh. Oui, ce doit être ça !

Mia s’efforça de jouer le jeu. L’air de Tristan s’égaya devant sa réponse et un sentiment chaud et doux envahit sa poitrine. Ils pénétrèrent dans la brasserie, où on leur annonça que tout était complet, puis repartirent en quête d’un bar moins prisé. Le silence avait repris ses droits et devenait pesant. La jeune femme se dévoua à nouveau, cédant à la curiosité.

  • Quel âge as-tu ?

Tristan serra les dents. Il détestait cette question. Elle lui donnait l’impression d’être un échec ambulant. Déjà. Toutefois, il décida de ne pas se vexer. Noémia faisait tant d’efforts pour lui, il pouvait bien répondre poliment.

  • Vingt-et-un.

Mia n’ajouta rien, songeuse. Que s'est-il passé pour que tu en arrives là ? Ils entrèrent dans un deuxième café, puis un troisième et un quatrième.

La jeune femme finit par se mettre à parler, de tout, de rien, d’elle. Il semblait l’écouter avec attention, à moins qu’il ne soit simplement ailleurs. Si elle s’était sentie si proche de lui la fois précédente, il lui semblait ce soir que leur proximité physique ne suffisait pas à ce qu’ils se retrouvent. Elle lui conta le concours de photo remporté dont le prix avait été envoyé à un autre candidat, les mésaventures de son poisson suicidaire, retrouvé desséché après avoir sauté hors de son bocal. Tristan approuvait, commentait de temps à autre, presque timidement. À quoi penses-tu ?

Au cinquième refus, Noémia se résigna : ils trouveraient difficilement une place ce soir. Elle soupira :

  • Ça te dérangerait que l’on aille chez moi ? Au moins, ce ne sera pas complet...

Sa propre hardiesse la perturba. Qu’est-ce qui lui prenait ? Bien que Joana soit à la maison, ce n’était pas raisonnable. Seulement, elle désirait passer du temps avec Tristan ce soir, réussir à le dérider, et peut-être comprendre ce qui le rendait si distant.

L’expression ébahie de son ami témoigna de son incrédulité.

  • Tu es vraiment sûre ?

Elle ne répondit pas.

  • Tu n’as pas peur de m’inviter chez toi, alors qu’on se connaît à peine ?

Au moins, il a la tête sur les épaules, lui.

  • Tu me trouves inconsciente ?
  • Un peu, avoua-t-il en esquissant un sourire.
  • Moi aussi. Mais il y a ma cousine à la maison, et puis...

Tristan la dévisagea. Même si elle paraissait sûre d’elle, un doute persistait au fond de son regard. Elle lui offrait son temps et son attention : quelque chose qu’on ne lui avait pas donné depuis des mois. Il ne lui aurait jamais fait de mal, mais comment le lui prouver ?

  • Tu n’as aucune raison d’avoir peur, lui assura-t-il simplement.

L’expression honnête de Tristan convainquit Noémia. Comme si tu savais reconnaître une expression honnête, bougonna la voix de l’ange. Elle se remit en route, Tristan sur ses talons, il leur restait quinze minutes de marche. D’ici là, peut-être Tristan se serait-il détendu ?

31 décembre, 22 h 20

Ils s'introduisirent dans le hall d’un immeuble moderne. Les murs d’aspect marbré brillaient sous l’éclairage automatique. Un tapis rouge étendu de la porte aux escaliers donnait à l’ensemble un aspect luxueux. Tristan se sentait toujours mal-à-l’aise. Pourquoi avait-il fallu que la douche publique du XIIe arrondissement soit en panne juste ce matin ? Il s’était dit que cela attendrait la soirée, espérant pouvoir la passer à l’hôtel. Et maintenant… Depuis le temps, elle a dû s’habituer à ta puanteur, tu sais. Cela ne le rassura pas. Tristan se tendit de nouveau lorsqu'il croisa son reflet dans les nombreux miroirs. Repoussant. Celui de Noémia avançait vers l’ascenseur. Beau, raffiné, sûr de lui, tout le contraire du sien.

Ils montèrent au troisième étage puis entrèrent dans l’appartement.

  • Tu peux enlever tes chaussures. Je vais prévenir ma cousine.

Tristan jeta un regard circulaire à ce qui l’entourait. Spacieux et bien rangé, le logement paraissait confortable et agréable à vivre. La porte ouverte du salon laissait entrevoir un large canapé beige, une table basse en chêne clair et un écran plat. Il ne s’attarda pas sur les détails de la décoration, se sentant de moins en moins à sa place.

Noémia traversa les différentes pièces sans trouver trace de Joana. Un peu anxieuse, elle attrapa son portable et afficha le texto qui l’attendait. « Je me sens mieux, le médoc a fait des merveilles ! Je vous rejoins. À toute ! » Joana partie, il ne lui restait plus qu’à prier pour que Tristan soit effectivement un garçon charmant. Elle prit cinq longues inspirations. Ça ne se reproduira pas, Mia, il n’y aura aucun problème. Dans tous les cas, c’était trop tard.

Elle retrouva son invité dans le couloir et perçut à nouveau son malaise. Délaissant le porte-manteaux, il avait posé sa parka sur son sac et gardé ses chaussures. Son ami essayait de se faire le plus petit possible. Que pouvait-elle faire ?

  • Tu m’as l’air frigorifié, inventa-t-elle. Tu veux prendre une douche ?

Elle regretta instantanément sa phrase et pria de toutes ses forces pour s’enfoncer dans le sol. Les joues trop colorées, Tristan arborait un air plus qu’embarrassé. Quelle idiote ! Il va croire que je trouve qu’il sent mauvais… Comment avait-elle pu être aussi maladroite ?!

  • Ce... Enfin, je… balbutia-t-elle.

Mia chercha ses mots, commença deux phrases sans les achever et finit par baisser les yeux. Elle n’aurait pas pu faire pire comme entrée en matière.

Tristan l'observait, de plus en plus gêné. Que signifiait cette proposition ? Un instant, la pensée qu'il n'aurait pas dû la suivre l'effleura. Il recula d'un pas et se retrouva appuyé contre les manteaux avant de s'en éloigner vivement. Le silence s'épaississait, augmentant son trouble. Il jeta un oeil à Mia dont le visage était cramoisi. Peut-être devrait-il arrêter les dégâts maintenant et la laisser profiter de son Nouvel An ?

  • Je crois que je devrais..., commença-t-il.

Mia redressa brusquement la tête, les yeux perlés de larmes et l'interrompit :

  • Je suis désolée ! Je ne suis pas douée avec les gens, je dis plein de bêtises et après...

Elle se tut, peinée. Et après, ils s'en vont, se moquent ou me prennent pour une folle. Mais toi, reste ! Je ne suis pas aussi bizarre qu'ils le croient, juste un peu maladroite.

  • Pardon, souffla-t-elle en regardant à nouveau le sol.

Touché par son désarroi, Tristan s’approcha d’elle. Finalement, elle se sentait encore plus mal que lui. Elle ne cherchait probablement pas à l’offenser, juste à ce qu’il se sente mieux. Et même si elle avait dit ça parce qu’elle ne voulait pas qu’il salisse son canapé, au fond, lui non plus ne le voulait pas.

  • Tu ne m’as pas vexé.
  • Je…

Elle releva la tête, il soutint son regard affligé avec assurance.

  • Je t’assure ! Allez, souris, tout va bien. Tu me montres la salle de bain ?

En réalité, il en avait bien besoin et cela l'aiderait à se décontracter et à se réchauffer.

Bien que peu convaincue, Mia se dérida devant les efforts de Tristan pour la rassurer. Elle le guida jusqu’à la salle de bain, puis se rendit dans la chambre de son cousin. Val me tuera s'il l'apprend. La jeune fille ouvrit la commode et attrapa un tee-shirt à manches longues. Bah, ça lui apprendra à partager. Un sourire amusé aux lèvres, Noémia apporta à Tristan les vêtements accompagnés d'une serviette. Un nouvel incident diplomatique restait possible, mais tant pis, au point où elle en était. Elle frappa donc, posa le tout sur un meuble et sortit sans un mot.

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