Chapitre 10

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27 décembre 1h07

Des sanglots, des suppliques. Bientôt les voix se taisent, un cri transperce le silence. Les soubresauts de pleurs étouffés se répercutent contre son corps. Une plainte déchirante s’élève. Puis le bruit des larmes s’éloigne. Plus rien. Ni mouvement, ni son. Juste le noir.

Inconsciemment, Mia crispa les doigts autour de son oreiller. Pour l’avoir fait mille fois déjà, elle connaissait les moindres détails de ce rêve. Depuis quelques années, un autre le suivait invariablement. Même endormie, la jeune femme le sentait approcher. L’appréhension lui arracha un gémissement, juste avant qu’elle ne soit de nouveau emportée dans ses songes.

Des mains. Pas bien grandes, encore des mains d’enfant. Elles saisissent sa poitrine naissante, appuient, malaxent. La peur la cloue sur place. Les rires se multiplient, les encouragements fusent. Elle voudrait hurler mais reste muette. Les doigts agrippent sa fesse, soulèvent sa jupe. La rouge, sa préférée. Les applaudissements redoublent. Les joues baignées de larmes, elle l’observe glisser la main dans sa culotte avec un sourire fier.

Le corps de Mia se raidit. Le cauchemar s’arrêtait là. Soit elle se réveillerait, soit elle l'oublierait en glissant dans la phase suivante du sommeil. Alors pourquoi les images continuaient-elles d’affluer ?

Le visage du garçon se transforme. Ses yeux noisette, presque dorés, s’assombrissent ; ses bouclettes claires laissent place à des mèches noires. Ses traits se distordent, sa lèvre se fend, son œil se vêt d’un coquard violacé. Elle se fige en reconnaissant le visage de Tristan, qui se déforme en un rictus mauvais. Il tire ses cheveux, la pousse contre un mur puis l’attrape par le cou. La respiration erratique, elle se débat encore et encore. Le regard froid, il resserre son emprise, avant de l’embrasser avec violence.

Noémia s’éveilla, horrifiée. À tâtons, elle chercha Soucette, sa souris en peluche, tout en essayant de retrouver son calme. Le doudou collé contre son coeur, elle s’octroya plusieurs secondes avant de se lever. Comme à chaque fois qu’un évènement la touchait, les souvenirs ressurgissaient dans la nuit, et se mêlaient à ses craintes ou à ses espoirs.

Le corps engourdi de fatigue, la bouche sèche, la jeune fille se dirigea vers la cuisine. Elle s’efforçait d’oublier la dernière partie du rêve, celle où Tristan s’attaquait à elle, mais loin de disparaître, les questions se faisaient plus pressantes. D’où venaient ses blessures au visage ? Sur le moment, elle n’avait pas osé le lui demander. Sans doute ne lui aurait-il pas répondu, d’ailleurs, ou pas sincèrement. Et puis un garçon cultivé, intelligent et gentil comme lui ne s’impliquerait pas dans des histoires de gangs ou de drogue. Si tu en étais si convaincue, tu ne ferais pas ce genre de rêves. Un soupir s’échappa de ses lèvres. Se tracasser ne lui apporterait pas davantage de réponses.

Mia jeta un œil dans le salon et aperçut Valentin, qui arpentait les quatre mètres carrés du balcon. Ses éclats de voix chuchotés trahissaient son agacement. La jeune femme fit un pas dans sa direction, puis sursauta, sentant une main attraper sa manche.

  • Laisse-le, lui conseilla Joana à mi-voix. Il n’est pas d’humeur.
  • Qu’est-ce qu’il a ? Je sais qu’il est souvent grognon, mais depuis deux jours c’est une catastrophe.

Bonne question. Joana passa une main dans ses cheveux et gagna la cuisine. Son frère mettait un point d’honneur à paraître inatteignable. Il gérait avec légèreté ses études comme ses soirées, et s’en sortait toujours avec une aisance déconcertante. Les évènements s’enchaînaient sans jamais le toucher. Pour lui, la vie n’était qu’un jeu. Il grandissait sans mûrir, s’étonnait des conséquences de ses actes irréfléchis, mais n’en tirait pas de leçons. Pire qu’un gamin.

  • Je crois qu’il s’est disputé avec une nana.

Mia se servit un verre d’eau avant de se laisser tomber sur une chaise.

  • Et ? Ça arrive facilement une fois par semaine.

Jo haussa les épaules. Elle aussi peinait à croire qu’une fille puisse être à l’origine de l’énervement de son frère. Quoi qu’il en soit, Valentin pouvait régler ses problèmes seul. Tôt ou tard, il faudrait bien qu’il agisse en adulte et prenne ses responsabilités.

  • Et toi ? Tu ne dormais pas ?
  • J’avais soif, répondit Noémia en se levant. Mais j'y retourne. Bonne nuit !

Le silence emplit de nouveau la pièce. Joana s’appuya sur le plan de travail, un peu désemparée. Sa cousine mentait. Elle ne se réveillait jamais pour boire ni à cause du bruit, seuls les cauchemars la tiraient du sommeil. L’impuissance fit grimacer Joana. Des années plus tôt, une psychologue avait posé le diagnostic d’état de stress post-traumatique. Si aujourd’hui les mauvais rêves, crises d’angoisses et autres reviviscences s’espaçaient, ces symptômes réapparaissaient à chaque fois que Mia vivait un évènement fort, positif ou négatif. Seulement, elle ne se confiait jamais. Comment l’aider avec des interrogations comme seules alliées ? Joana se redressa et quitta la pièce à son tour. Ce ne serait pas ce soir qu’elle réglerait la question.

28 décembre, 15h

Les discussions battaient leur plein, au milieu des desserts et des cafés. Guirlandes et sapins en plastique trônaient aux quatre coins du local, décoré pour l’occasion. Les restes et les bouteilles vides s’accumulaient sur les nappes de papier doré, désormais froissées. Le regard au loin, Tristan dérivait dans une léthargie tiède. Il se rendait chaque année au réveillon organisé par le Secours Populaire. Les bénévoles se mêlaient aux invités, autour d’un repas garni, dans une ambiance détendue et chaleureuse.

  • Hé gamin !

Tristan sursauta en s’apercevant qu’on s’adressait à lui. Trois chaises plus loin, un homme venait d’interrompre sa conversation.

  • Pourquoi tu restes dans ton coin ? Viens causer avec nous !

Il s’exécuta sans rechigner et rejoignit le groupe, constitué majoritairement de sexagénaires. Respectant la règle tacite, personne ne lui posa de questions. Tristan fit l’effort de paraître enjoué et de s’intégrer. Ce n’était pas si difficile, il suffisait de se laisser aller, de se forcer à oublier les noirceurs de son quotidien. Le jeune homme repensa à Nora. En rentrant de l’hôpital, elle répétait toujours « Quand j’arrive, j’accroche ma blouse à l’entrée et j’y laisse mes problèmes. Fais pareil avec les tiens. » Plus facile à dire qu’à appliquer, bien entendu. Cet après-midi, les soucis s’étaient invités au déjeuner et il n’arrivait pas à s’en défaire. Les inquiétudes s’enchevêtraient en un amoncellement sans fin. Sa famille lui manquait, Nora lui manquait, Mia aussi, étrangement. Au moins, il me reste une chance de la revoir, elle.

Tristan essaya de participer à la discussion, mais même ainsi entouré, il se sentait seul. Comme disait la chanson, il se trouvait dans un « de ces endroits où les solitudes se multiplient dans la multitude *». La vie du local ne suffisait pas à faire oublier celle qui l’attendait une fois la porte franchie, et malgré l’entrain de ses camarades, il savait qu’il n’était pas le seul que « l’après » hantait. Ses yeux croisèrent ceux bienveillants d’une volontaire et il se fendit d’un sourire. Tous s’évertuaient à rendre le moment agréable et témoignaient d’une gentillesse et d’une prévenance remarquables. Peu à peu, Tristan se détendit. Pour une fois, autorise-toi à profiter, tu leur dois bien ça.

31 décembre, 21 h 30

  • J'y vais, Mia, tu me rejoins ? cria Valentin depuis le bout du couloir.
  • Joana reste, finalement ?
  • Oui, elle a trop mal au ventre. Mais toi, ne me fais pas faux bond, viens, pour une fois !

Il lisait dans ses pensées.

  • Ça va être cool ! compléta-t-il juste avant que la porte claque.

Noémia sortit de la baignoire, les cheveux mouillés, et soupira. Séchage, fer à boucler, maquillage. Sans le moindre enthousiasme, elle saisit l’appareil, dut s’y reprendre à deux fois pour réussir à former des anglaises et manqua de se brûler. Ces préparatifs lui paraissaient vains et, de nouveau, l’envie de rester au chaud la rattrapa. Trente minutes plus tard, elle enfilait une robe noire, chic et cintrée et vaporisait un nuage de parfum sur sa poitrine. Val devait déjà être sur le point d’arriver à la soirée de la Saint-Sylvestre. Elle ne se presserait pas pour autant.

Mia croisa le miroir, son reflet lui renvoya sa mélancolie. Bordeaux lui semblait bien loin et un réveillon sans ses amies ne présentait aucun intérêt. Elle jeta un œil sur son téléphone et faillit renoncer. Température extérieure : deux degrés. Pourquoi y allait-elle au juste ? Se faire draguer toute la soirée par des garçons ivres, dans une pièce surchauffée, avec une musique trop forte et personne d'intéressant à qui parler ? Elle revêtit son manteau et sortit, résignée.

À vingt ans, on sort, Mia, surtout le soir du Nouvel An.

31 décembre, 21 h 47

Tristan était toujours assis à la sortie de son Cora, frigorifié. Faire les cent pas et remuer les membres avaient suffi un temps, puis il était entré discrètement au McDo, n’y tenant plus. Une heure de chaleur plus tard, il s’était résolu à retourner dehors : il ne lui manquait pas grand-chose pour s’offrir une nuit au Formule 1. Les heures passaient et la température diminuait. Soirée interminable.

Vaincu par la fatigue, Tristan essayait de se convaincre que l’été serait bientôt là et que tout irait mieux, même s’il n’y croyait pas. De temps en temps, ses pensées s’égaraient et le ramenaient à Nora. Ce soir, il ne se sentait plus la force de la repousser. Tristan glissait peu à peu, il ne savait pas trop où, dans un endroit plus chaud ou dans le souvenir de ses bras… Il se secoua. Ne surtout pas s'endormir.

Le jeune homme se redressa difficilement. Ses prunelles se posèrent sur d’élégants talons noirs. Cette nuit, les passants étaient tous habillés avec raffinement. C’est le réveillon, idiot. Vaseux, il laissa son regard survoler les collants transparents, s’attarda un instant sur la finesse de la taille soulignée par une ceinture grise, puis remonta jusqu’au visage de la jeune femme. Mia ? Une légère gêne l’envahit, vite remplacée par la joie de la revoir. Son amie avançait les yeux baissés, comme à son habitude. Dans un instant, elle relèverait la tête et les fossettes qui creusaient ses joues lorsque ses lèvres s’étireraient le feraient fondre. Tristan se leva en secouant doucement ses mèches brunes. Tu t’égares, mon vieux… Finalement, la soirée ne serait pas si lamentable.

* Nous ne nous parlerons pas, Jean-Jacques Goldman

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