Chapitre 4

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17 décembre, 18h47

Étant donné l’heure tardive, il ne verrait probablement pas la fille à la crêpe ce soir. Tristan avait passé la journée à l’autre bout de Paris. Pourtant, la décision de revenir vers le Cora s’était imposée d’elle-même. Avec des transports plus fiables, il aurait été à l’heure. Pff, tu es vraiment revenu juste pour elle ? Le jeune homme enfonça les mains dans ses poches, fatigué. Il ne devrait pas accorder une telle importance à cette inconnue, même si elle illuminait un peu ses journées. Tôt ou tard, elle disparaîtrait et il se sentirait encore plus seul. Tristan poussa l’une des portes battantes de la station, laissant s’engouffrer une bourrasque froide à l’intérieur. Cette fille l’attendrissait. Timide et un peu maladroite, mais aussi généreuse et attentionnée... Parfois, elle lui donnait l’impression de vouloir lui parler, mais il devait se faire des films. Bien sûr, avoir une conversation avec elle ne lui déplairait pas. Les occasions de discuter avec d’autres personnes dans des termes cordiaux n’étaient pas si fréquentes ; avec une jolie fille encore moins. Mais ce serait sûrement plus gênant qu’autre chose. Sa condition nouait les mots chez la plupart des gens ; étant donné sa timidité, elle ne ferait pas exception à la règle. Tristan fit un pas et se figea. À quelques mètres devant lui, les yeux fermés, se tenait l’inconnue. À croire qu’elle l’attendait.

Il s’avança, sans savoir ce qu’il adviendrait, et s’arrêta près d’elle. Malgré les réflexions qu’il venait de se faire, l'envie de s’asseoir à ses côtés et de profiter un peu de sa présence l’envahit. Peut-être même pourraient-ils trouver un sujet de conversation ? Oublie ça, file avant qu’elle ne te voie. Tu vous éviteras des moments gênants. Tristan resta planté comme un piquet, tiraillé entre le désir et la raison. Il devait sentir le métro, la transpiration et la crasse. Il n'était même pas rasé. Et puis, on n’abordait pas les gens comme ça, encore moins les filles assises sur les bancs à la nuit tombée. Surtout pas quand on mendiait quotidiennement à deux pas de là.


Mia ouvrit les paupières, elle revint doucement à ce qui l’entourait et remarqua une silhouette immobile dans son champ de vision. Un passant la regardait, semblant hésiter. Son cœur tressauta lorsqu’elle le reconnut. Puisant dans le calme qu’elle venait de trouver, elle canalisa les émotions tumultueuses qui surgissaient et sourit.

  • Bonsoir, le salua-t-elle.
  • Bonsoir, répondit-il d'un ton légèrement surpris.

Elle l’interrogea du regard, silencieuse.

  • Vous attendez quelqu’un ? se décida Tristan.
  • Non, pas du tout.
  • Je peux ?

De la tête, il désigna la place vide à côté d’elle. Noémia acquiesça. C’était la première fois qu’elle entendait vraiment sa voix, grave et douce à la fois. Stop, si tu commences à faire ce genre de commentaires, tu ne t’en sortiras pas. Il s’assit et le silence s’installa de nouveau. Mia se demanda comment le briser, tout en sentant l’embarras pointer dans son ventre ; elle se concentra sur son souffle et la réponse lui apparut. Après tout, son voisin aussi restait muet. Peut-être souhaitait-il simplement rester là, même sans parler. Un proverbe conseillait : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors ne le dis pas ». La jeune femme inspira profondément et se détendit. Elle s’aperçut qu’il ne s’agissait pas d’un de ces silences pesants ou gênés. Ils se situaient au centre d’une place, au milieu du monde, pourtant ils semblaient dans une réalité parallèle, où le temps n’était plus maître. Autour, les gens continuaient à courir à la poursuite de quelque chose ; eux se tenaient juste là, dans un silence apaisé. Sans s'en apercevoir, Mia glissa de nouveau dans son univers. Elle savoura le moment, la présence de ce garçon, sa paix intérieure.

Tristan finit par se tourner vers sa voisine. Cette fille dégageait quelque chose de différent, dans la douceur de son sourire, dans le calme qu’elle lui inspirait. Elle respirait posément, à la fois concentrée et détendue.

  • Qu’est-ce que vous faites ? s’enquit-il.
  • J’écoute le temps.

Cette réponse le laissa profondément perplexe, mais elle n’avait pas l’air de se moquer de lui.

  • Le temps ?
  • Oui. J’écoute les secondes. J’essaye d’entendre le message qu’elles portent.

Ou alors elle était folle ? Il réfléchit à la meilleure question à poser ensuite et se résolut à aller dans son sens.

  • Et comment faut-il faire, pour écouter le temps ?

Il ne put empêcher une pointe de scepticisme dans sa voix, mais elle ne sembla pas l'entendre, focalisée sur l'exercice.

  • D’abord, il faut s’arrêter. Prendre une pause, sans avoir rien à faire après, rien à penser d’urgent.

Parfait, il n’était pas pressé. Il l’était très rarement, d’ailleurs.

  • Après, reprit-elle, il faut entrer en soi, se concentrer sur sa respiration ou sur son cœur, comme lorsqu’on médite.

Tristan se motiva pour essayer. Après tout, pourquoi pas ?

  • Enfin, il faut réussir à sortir de soi, tout en gardant le calme intérieur que l’on vient de trouver. Je commence par ouvrir les yeux pour voir les gens. S’ils bougent, c’est que le temps passe et donc qu’il est là. Ensuite, je ressens le mouvement autour de moi, celui des autres, mais aussi celui de l’air, du vent et en me concentrant bien, je peux sentir le temps. À ce moment-là, je me sers de mes oreilles. J’entends d’abord des tas de bruits, surtout si je suis dehors. Avec un peu d’entraînement, on s’en détache vite. Et au bout d’un moment, j’entends les secondes.

Noémia se recentra sur son souffle. À nouveau, elle entra dans cet état de semi-conscience où elle se sentait si bien, à l’abri. Soudain, elle réalisa : elle venait de raconter son secret à un inconnu. Pire, à cet inconnu. Il la prendrait pour une illuminée, sans aucun doute. Le stress lui noua la gorge. Elle venait probablement de gâcher le peu d’estime qu’il aurait pu, un jour, avoir pour elle. La jeune fille jeta un œil anxieux dans sa direction, mais il ne la regardait pas comme si elle sortait d’un asile. En fait, il ne la regardait pas du tout. Les yeux clos, il semblait n'être plus tout à fait avec elle. Est-ce qu’il est en train… d’essayer ?

Une sonnerie de notification rappela à Noémia que ses cousins l'attendaient. Soulagée et déçue à la fois, elle se leva.

  • Je vais y aller. Vous… Vous devez me trouver bizarre.

Tristan se rendit compte qu’il n’avait même pas remarqué qu’elle s'était déplacée. Il décida de répondre avec sincérité.

  • Mmh. À vrai dire, je ne sais pas.

La moue embêtée de la jeune femme lui arracha un petit rire qui le surprit lui-même. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas entendu ?

  • Je vais réfléchir à la question, fit-il en souriant. Mais j’ai toujours aimé les gens bizarres.

Le cœur de Mia battit plus vite à cette remarque. Elle lui adressa un signe de la main et s’éloigna, troublée. Pas de railleries, ni de commentaires désobligeants... Il avait même joué le jeu. Tout le monde la trouvait étrange, depuis toujours. Mais lui… Ou alors, il avait simplement eu la délicatesse de ne pas le lui faire sentir, mais même ça, ce n’était pas si courant. En général, les gens s’exemptaient de cette politesse. L’émotion fit perler les larmes au bord de ses yeux. Peut-être qu’avec lui elle pourrait agir de façon naturelle et être enfin elle-même ? Elle sentit une goutte d’eau rouler sur sa joue. Sa voix, son expression amusée, sa gentillesse. Un soupir s’échappa du demi-sourire de la jeune femme. Ma pauvre Mia, tu n'es pas sortie de l'auberge...

18 décembre, 15h30

Les notes s’envolaient, ballet mélodique animant l’atmosphère. La musique possédait cette propriété quasi-magique de parler à tous. Nora s’appuya contre la balustrade sale, sans prêter attention aux voyageurs stressés qui passaient autour. Devant elle, une dizaine de musiciens entamaient une sérénade de Mozart. Elle adorait ces concerts gratuits et informels, rares occasions de profiter d’un véritable orchestre classique.

Nora repensait à Tristan à chaque fois qu’elle traversait la station Bastille, surtout lorsque le groupe jouait. À l’époque, ils s’arrêtaient pour l’écouter, incapables de poursuivre leur trajet, obnubilés par la vélocité des artistes. Les mouvements s’enchaînaient, les minutes s’égrainaient, mais ils restaient là, blottis l’un contre l’autre. De temps à autre, Tris lui glissait un commentaire à l’oreille mais le plus souvent ils restaient silencieux, se contentant d’applaudir entre deux morceaux. Tous deux s’accordaient sur leur amour pour le Canon de Pachelbel, mais concernant les Quatre Saisons, elle préférait l’automne et Tristan le printemps. Un pâle sourire s’afficha sur les lèvres de Nora. Son regard survola la foule. Passait-il toujours par là ? À force de décroître, l’espoir de le recroiser un jour tendait à disparaître. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Seulement était-il encore vivant ? Ses yeux picotèrent à cette pensée et elle ferma les paupières. Le premier violon attaquait un solo enlevé, Nora s’efforça de se focaliser sur chaque son. La jeune femme se laissa envelopper par la mélodie, le cœur serré. Ne pas savoir ce que Tristan était devenu la rongeait jusqu’à l'os. Dans son cœur, l’espérance combattait l’inquiétude. Mais si cette dernière ne l’emportait pas, les mois finiraient par avoir raison de son optimisme.

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