Chapitre 3

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  • Tu sais très bien que t’as rien à faire ici. Prends tes affaires et tire-toi.

La quintessence du mépris. Tristan serra la mâchoire. Le visage du flic transpirait d'une joie malsaine mêlée d'arrogance. Il connaissait bien ce policier : lorsqu’il était affecté à ce secteur la situation dégénérait toujours. Là où les autres fermaient les yeux, lui prenait un malin plaisir à appliquer la règle. Comme si je troublais l’ordre public... L’homme semblait se délecter de chasser les uns après les autres les mendiants ou musiciens ambulants, sans le moindre ménagement. Tristan le toisa.

  • Bonjour.
  • Tu comprends le français ?! Bouge !

J’ai même plus de vocabulaire que toi, crétin : je connais le mot « respect ». Le jeune homme resta silencieux, une rage sourde s'insinuait en lui. Il observa le second policier, un peu en retrait. Il paraissait jeune et mal-à-l’aise. Le pauvre, avec un tel imbécile pour tuteur...

L'Ordure le somma d’accélérer en faisant mine de donner un coup de pied dans le gobelet où s'échouaient de rares centimes. La hargne explosa dans le ventre de Tristan. Quelle pourriture ! Avec difficulté, il contint la violence qui se déchaînait dans sa poitrine. Une fois, il avait répondu. Très vite, le ton était monté et il avait failli finir en garde à vue. Depuis, il préférait se taire. Il laissait les phrases assassines et les remarques acerbes lui brûler la langue et il obtempérait. Comme si le mettre dehors changerait quelque chose pour qui que ce soit. Cette règle absurde ne servait qu'à préserver la bonne conscience des Parisiens en leur épargnant sa vue. Il lança un regard débordant de haine à son interlocuteur avant de déplier avec lenteur une jambe puis l’autre.

  • Dépêche, on n’a pas que ça à faire.

Parce que tu crois que je me préoccupe de ton temps ? Il accéléra cependant, avant que l’autre ne décide d’abuser plus encore de son pouvoir. Ce type cumulait les vices et ne méritait aucune considération. Pourtant, Tristan sentait le venin de l'homme pénétrer dans son coeur, énième blessure à son ego déjà meurtri. Quelques mois plus tôt, il aurait imaginé un sombre passé à l'homme. Un mariage difficile, la perte d'un être cher, une enfance maltraitée ; tout pour croire que sa méchanceté prenait racine ailleurs que dans un sadisme pur. Longtemps, Tristan s'était consolé ainsi, en s'efforçant de croire que la perversion naissait toujours de la souffrance. Si cela n'excusait pas les actes, ça les rendait un peu moins difficiles à supporter. Seulement, aujourd'hui, il n'y arrivait plus. Les coups durs, les déceptions, les mauvaises rencontres qui parsemaient son quotidien avaient eu raison de son naturel positif. Il jeta un œil à la jeune recrue. Elle semblait prier pour se trouver n’importe où ailleurs. Ce résidu d’empathie lui donna la force de ramasser ses affaires et il s’éloigna sans un mot.

Bien vite, la colère laissa place à l’abattement. Rien, nul, inexistant. Souvent, il se demandait ce qu’il supportait le moins : l’indifférence des passants ou les traitements indignes des patrouilles du métro. Toutes n’étaient pas comme l’Ordure, heureusement, mais les couleuvres du mépris étouffaient les étincelles de bienveillance. Tristan s’interdit de les mettre tous dans le même panier. Pourtant, lui, on le rangeait bien dans la case « drogué, alcoolique, fugueur ou fainéant ». Ne laisse pas leur manque d’humanité te faire perdre la tienne. Il prit le métro, sauta les barrières et se retrouva dans la nuit, une dizaine de kilomètres plus loin. Le jeune homme marcha jusqu’à l’entrée du supermarché où il se laissa tomber sur le goudron, amer.

Une fois de plus, chassé comme un chien.

12 décembre, 14h00

Valentin s’installa à la table où Mia rêvassait. Les yeux dans le vague, elle fixait l’extérieur, indifférente au brouhaha du restaurant universitaire.

  • Tu as le regard de la pluie.

L’affirmation de son cousin sortit Mia de sa torpeur. Il utilisait toujours cette expression lorsqu’elle paraissait triste, mais étrangement, il ne l’employait qu’avec elle.

  • À quoi tu pensais ? l’interrogea-t-il.

Elle ne répondit pas, se contentant d’un sourire mélancolique. Il comprendrait tout seul. Effectivement, le visage de Valentin se ferma. Il attrapa sa main, entremêla leurs doigts. Mia se concentra sur le réconfort que lui apportait ce geste. Depuis le temps, Val savait que les mots ne servaient à rien dans ce genre de cas. Maintenant, il attendait en silence qu’elle parle, pleure ou change de sujet, tout en bouillant d’impatience. À moins que ce ne soit de colère.

  • Ne t’inquiète pas, ça va.

Le jeune homme se retint de lever les yeux au ciel devant le mensonge grossier. Impuissant, il se contenta de caresser sa main, tout en constatant qu'elle n'avait pas touché à sa quiche. Quand passeras-tu à autre chose ?

  • Tu penses que je réfléchis trop, hein ?

Valentin hésita, sentant que la question pouvait s'avérer épineuse.

  • Avec tes 125 points de Q.I., c'est pas vraiment étonnant, siffla-t-il, moqueur.

La remarque arracha un sourire à Noémia qui secoua la tête, faussement exaspérée. Son quotient intellectuel n’expliquait rien du tout, mais son cousin avait raison : elle ferait mieux d’arrêter de cogiter.

12 décembre, 18h25

La jolie brune à la crêpe s’approchait. Elle venait de traverser la rue, pour se rendre sur son trottoir ; pourtant, la gare se trouvait de l’autre côté. L’idée que sa venue fut pour lui surgit dans l’esprit de Tristan. Un instant, il s’autorisa à y croire et se laissa envahir par la tiédeur que cette pensée lui procurait, aussi illusoire fût-elle. Une rafale glaciale s'engouffra à travers sa parka. Elle ne l'avait jamais vraiment protégé des températures hivernales, mais depuis que la fermeture coinçait, il ressentait les morsures du froid jusque dans les os.

La fille avançait, les yeux baissés. Il se demanda si elle l’avait vu. La veille déjà, son sourire l’avait réconforté. Le jeune homme repensa à ses iris brillants, à l’expression amicale sur ses traits lorsqu’elle le saluait. Dans ses yeux, il ne lisait aucune pitié, juste de la douceur. Il espéra que ces secondes où il s'était senti si humain se reproduiraient ce soir aussi. La jeune femme arrivait à sa hauteur, elle releva la tête et son visage s’éclaira d’un sourire.

Exister pour quelqu’un.

Tristan se perdit dans la chaleur de l’instant, il ne s’entendit pas répondre au « bonsoir » de la jeune fille, il n’était conscient que de son regard plongé dans le sien. Un moment dérobé, déjà, elle n’était plus là. Il observa sa silhouette, jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la gare et les mots de Saint-Exupéry résonnèrent : « Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »

13 décembre, 6h13

Sans ouvrir les yeux, Mia alluma sa lampe de chevet. Elle perçut la lumière derrière ses paupières closes, voile orangé se faufilant jusqu’à son esprit inquiet. Tout va bien, tu es à la maison. Elle se redressa avec lenteur, inspirant profondément puis jeta un œil aux chiffres lumineux de son réveil. Elle aurait pu dormir une heure de plus… Le stress pulsait toujours dans ses veines et elle s’obligea à se lever. Puisqu'elle ne se rendormirait pas, autant bien employer son temps.

Dans la salle de bain, elle se déshabilla et se tourna face au miroir, bien qu’elle sût que cela n’améliorerait pas son moral. Ses yeux paraissaient noirs, mais en réalité, ils ne l’étaient que s’il faisait sombre. En plein jour, vous êtes marron moche. Et puis, leur forme lui rappelait ses origines. Elle soupira. Un nez trop fin, sur lequel on casserait un œuf sans mal. Des joues qui ne rebondissaient pas quand elle souriait, des sourcils repoussant sans cesse, de sorte de n’être jamais bien épilés. Arrête, tu n’es pas si laide, juste d’une banalité affligeante.

Le regard de Noémia glissa sur le reste de son corps, elle releva la lèvre supérieure en une grimace dégoûtée. Le problème, c’est ça. Ses côtes transparaissaient depuis le bas de son cou, striant son thorax de gondoles inesthétiques ; deux seins faméliques faisaient office de « poitrine ». Maigrichonne. Sa mère qualifiait son indice de masse corporelle de « légèrement inférieur à la norme ». Tu parles, on dirait un squelette sur pattes. Sans parler de ton teint blanc à faire blêmir un fantôme. Exaspérée, Mia secoua la tête avant de fuir son reflet.

13 décembre, 7h20

Le square était désert. Mia regarda la balançoire avec envie puis se décida. Elle posa son sac dans le sable et s’assit sur le plastique humide. Légère impulsion avec les pieds, jambes tendues pour avancer, pliées pour reculer. Encore. Encore. Encore. Le vent fouettait son visage, de plus en fort. Elle se concentrait uniquement sur l’accélération, la vitesse, la hauteur. L’impression de voler. Ses doigts serrèrent plus fort les maillons en acier, la balançoire tressauta lorsqu’elle atteint le point culminant, lui arrachant un éclat de rire. Heureusement que personne ne la voyait.

Est-ce que sa vie était aussi ennuyeuse que les gens le pensaient ? Le mouvement la grisait. Non, elle s’amusait bien dans ses bouquins. La bise sifflait dans ses oreilles. On la trouvait barbante et fade, à ne jamais rien dire ; seulement quand elle parlait, on lui reprochait d’être trop intelligente. Les avis des gens, c’est comme la position d'une balançoire : toujours différents, souvent contradictoires. Mia ferma les yeux. Tout au fond, elle sentit son cœur piquer.

La jeune femme laissa pendre ses pieds. Doucement, elle ralentit. Est-ce que la vie de l’inconnu qui mendiait près de la gare était ennuyeuse ? Mia réfléchit un moment sans trouver la réponse.

Chaque jour, en rentrant des cours, elle traversait la rue pour le croiser. Lorsqu’elle arrivait à sa hauteur, il la saluait dans un murmure ; parfois ses lèvres s’étiraient furtivement, le temps d’éclairer les traits tirés de son visage. Elle ralentissait l’allure, fossettes aux coins des lèvres. Sa gêne se mêlait au désir de lui parler, nouait son ventre. Les secondes lui semblaient toujours s’allonger lorsqu’il la regardait. Mais que dire ? Existait-il des mots qui ne se teinteraient pas de condescendance, prononcés dans ces conditions ? Et chaque soir, elle s’éloignait, heureuse de ce bref échange, déçue de son silence.

Les pieds de Noémia retrouvèrent le sol. Mais on n’a pas sauté ! On recommence ? Un sourire sur les lèvres, elle se remit à se balancer. Gamine schizophrène, va.

Peut-être devrait-elle lui donner de l'argent? Elle se sentit mal-à-l’aise à cette idée. Dans cette société, l’argent classait les individus des plus aisés aux oubliés. Ce jeune homme et elle possédaient la même valeur humaine, pourtant l’échelle verticale des richesses la plaçait au-dessus de lui et cette idée la révulsait. Non, elle ne pouvait pas. Ce geste lui aurait donné l’impression d’adhérer à ce classement, d’accepter la « supériorité » qu’il lui conférait. Pourtant, quelques centimes pourraient l’aider…

Maintenant, elle se trouvait assez haut. Mia se concentra sur son point d’atterrissage. Il lui fallait juste sentir le bon moment et se lancer. Elle frémit à l’idée de l’impact dans ses chevilles. Enfant, elle n’hésitait pas tant. Grandir n’avait pas que du bon.

Au moins, si un jour ils se rapprochaient ou devenaient amis, ce serait sur un pied d’égalité. D’égalité, vraiment ? Elle sauta. Ce que tu peux être idéaliste. Ce n’est pas parce que tu ne lui donnes pas d’argent que ça change le fait qu’il soit SDF. Être SDF n'empêchait pas l'égalité. La chute lui parut longue. Théorie. Dans les faits, tu te vois amie avec un garçon qui vit dans la rue ? Tu assumerais ? Ses genoux ployèrent, ses mains amortirent l’arrivée. Une légère honte l’envahit en admettant la réalité. Peut-être pas…

Elle frappa ses paumes l’une contre l’autre pour enlever les grains de sable, puis attrapa son sac, le front plissé. Ces questionnements étaient inutiles puisque rien de tout cela ne se produirait. Alors pourquoi y pensait-elle sans arrêt ?

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