Chapitre 2

8 minutes de lecture

7 décembre, 7h

Noémia se retourna dans son lit. J'aurais dû... Depuis la veille, cette pensée revenait sans cesse dans son esprit et elle ne pouvait s’empêcher de regretter. Pourquoi n'avait-elle pas réussi à lui offrir cette crêpe ? La jeune fille se leva, enfila un jean, un tee-shirt et un pull à col roulé, puis s'attabla dans la cuisine en soupirant. Bien que le petit déjeuner soit servi, rien ne lui faisait envie. Sa lâcheté de la soirée précédente la minait plus qu’elle ne l'aurait cru.

  • Tu ne prends rien, Princesse ?

Valentin passa le bras par-dessus son épaule, et plaqua un bisou sur sa joue avant de s’asseoir face à elle. Mia lui jeta un coup d’œil fatigué. Cheveux blonds, iris azur, carrure sportive et sourire ravageur ; son cousin possédait une beauté magnétique, même au saut du lit.

  • Je n’ai pas très faim...

Elle chercha du regard le dessert rapporté la veille et ne le trouva pas.

  • Tu es malade ? s’enquit-il d’un ton inquiet.

Noémia secoua la tête et s’obligea à lui adresser un sourire, sensible à sa sollicitude.

  • Tu es malade ?! s’exclama une voix féminine depuis le couloir. Tu n'as pas la gastro au moins ? J’ai mangé la crêpe que tu avais laissé traîner.

Joana pénétra à son tour dans la cuisine. C’était le genre de filles un peu quelconque que l'on ne remarquait pas. Du moins pas avant qu'elle n'ouvre la bouche. Ensuite, cela changeait radicalement. Pleine d'humour, sa cousine savait faire entendre son avis et raisonner ses interlocuteurs. Elle possédait le don d'apaiser les tensions en un mot, les atmosphères électriques se déchargeaient en sa présence, ce qui en faisait une médiatrice hors pair.

  • Non, non, tout va bien, la rassura Noémia.

La jeune femme revêtit une expression avenante et attendit que le déjeuner se passe. Ses colocataires discutaient à bâtons rompus, elle acquiesçait de temps à autre, prenant sur elle pour ne pas retourner immédiatement dans sa chambre, ce qui les aurait inquiétés. Joana et Val étaient des perles, chacun à sa façon. Tous trois s’entendaient à merveille et elle savourait la chance de les avoir à ses côtés au quotidien. Ils avaient su trouver un équilibre entre libertés individuelles et vie en commun, dans une cohabitation animée et complice. Cependant, elle n’était pas d’humeur à bavarder ce matin. Son esprit la ramenait sans cesse à sa dérobade face à cet inconnu. Encore et encore, elle rejouait la scène en la dotant d'une fin différente. Ce jeune homme lui avait paru si semblable à elle et pourtant, un gouffre les séparait. Comment se retrouvait-on à la rue si jeune ? Drogue ? Alcool ? Manque de chance ? Et si son indécision de la veille l’avait privé de dîner ? Idiote. Est-ce qu’il avait dormi au chaud cette nuit ? Ou même dormi tout court ? Son regard se posa sur ses cousins. Et sa famille ? En avait-il une ? Stop. Cela virait à l’obsession. Un évènement si anodin ne devait pas la chambouler à ce point. Elle se leva en soupirant et passa près de Valentin dont les coups d'oeil soucieux ne cessaient pas. Tu ne pensais quand même pas le convaincre que tu es dans ton assiette ? Noémia ignora cette pensée. Elle ébouriffa les cheveux de son cousin, se voulant rassurante.

  • Arrête de faire cette tête, j’ai juste mal dormi.

Il ne la croirait probablement pas, mais tant pis.

******

C'était un de ces matins où Tristan ne voulait pas ouvrir les yeux. L'air glacial empestait la pisse et le tabac froid, mais caché dans le noir de ses paupières closes, il pouvait s'imaginer ailleurs que dans le squat miteux où il avait passé la nuit. L'obscurité lui faisait miroiter les délices d'une autre vie... Aucune envie de redécouvrir la sienne.

Des cris.

Il se redressa, sur le qui-vive. À quelques mètres de là, un groupe d'hommes cherchait des embrouilles à un autre solitaire. Habituellement, Tristan ne s'attardait jamais après six heures du matin, mais cette fois, il n’avait pas eu la force de se lever.

Bouge. Maintenant.

Au prix d'un effort surhumain, le jeune homme se redressa, attrapa rapidement son vieux sac de voyage et le pull qui lui avait servi d’oreiller. Il emprunta la cage d’escalier la plus proche en priant pour ne croiser personne, et se retrouva au milieu d'une rue déserte. Un vent sec soufflait du nord et de lourds nuages voilaient le ciel. Inutile d'espérer croiser le soleil aujourd'hui, il ne se lèverait pas. Tristan grelotta, engourdi par le froid, la fièvre et le manque de sommeil.

Sept heures.

Faire une toilette. Acheter de quoi manger. S'asseoir au chaud.

******

L’eau brûlante qui glissait le long de sa peau clarifiait ses idées. Noémia sourit, décidée. Peu importe qu’il aime ou pas les crêpes, que personne autour d’elle n’ait jamais fait une telle chose ou que les autres la regardent de travers : ce soir, elle oserait.

7 décembre, 18 h 40

Il n’était pas là. Ni près du Cora, ni autour de la place. Elle l’avait cherché, en vain. Mia se sentit confuse et déçue. Bizarrement, elle lui en voulait un peu, comme s’il ne tenait pas une promesse qu’il ne lui avait pas faite. Elle s’en voulait aussi, bien sûr. Ses épaules s'affaissèrent sous le poids des regrets et elle repartit, abattue.

10 décembre, 19h

Bottes grises montantes, assez jolies. Femme. Entre quinze et trente ans. Bon, c’était un peu large, il diminua la fourchette. Femme, entre dix-huit et vingt-cinq ans.

Tristan avait changé d’occupation. Maintenant, il essayait de deviner le propriétaire des chaussures qui passaient devant lui. D'ailleurs, étrangement, les bottes n’avançaient plus. Peut-être que la personne cherchait de la monnaie. Avec un peu de chance, il aurait récupéré assez d’argent pour se payer un deuxième café ce soir, en plus de son sandwich… Un luxe réservé aux jours les plus glacials ou aux soirs de grand spleen. Il économisait le plus possible pour pouvoir dormir dans une chambre d’hôtel, de temps à autre, mais ces derniers jours, sa sensibilité à la faim augmentait. Sans doute la crève qui le tenaillait depuis une semaine... Ce soir non plus, il ne devait pas être très lucide, pour se faire des réflexions aussi idiotes que « tiens, les bottes n’avancent plus ».

Aucune pièce ne tombait dans le gobelet.

Le jeune homme leva la tête. Femme, environ vingt ans. Gagné. Elle le dévisageait de ses grands yeux sombres, légèrement bridés. Ses longs cheveux noirs, recouverts d'un bonnet en laine beige, tombaient en désordre sur ses épaules. Elle tenait une crêpe dans sa main gantée. Que veut-elle ?

Sans un mot, elle lui tendit la pâtisserie, une expression un peu gênée sur le visage.

Oh yes ! Ce fut l'unique pensée de Tristan. Une éternité qu’il n’en avait pas mangé ! La joie gonfla sa poitrine alors qu’il saisissait le cadeau de la passante. Il l’approcha de son visage, se laissant enivrer par la chaleur de la pâte moelleuse ; l’odeur sucrée le ravit. Lorsqu’il parvint enfin à détacher son regard de son futur régal, le sourire timide de la jeune femme avait fait place à un sourire sincère, éblouissant. Cette fille est vraiment jolie. Tristan voulut le lui dire, le compliment lui brûla les lèvres, mais une voix moqueuse dans son esprit le fit taire. On ne dit pas à une femme qu’elle est belle quand on est affalé sur un bout de trottoir, crasseux, mal rasé et vêtu d’une parka déchirée.

Elle l'avait retrouvé. Après l'avoir cherché tous les jours depuis une semaine, ce soir, enfin, il était là, assis devant l'entrée du Cora. Sa patience lui offrait une deuxième chance.

Le jeune homme la remercia poliment, un sourire fugace traversa son visage. Mia découvrit ses iris bleu-gris un peu éteints, habillés de longs cils noirs, et la surprise lui coupa le souffle. Il avait des yeux magnifiques. Un instant, ses prunelles s’accrochèrent aux siennes ; le rouge lui monta aux joues et elle baissa la tête, intimidée. Mia fit demi-tour, avant qu’il remarque son embarras. En plus d’être jeune, il n'était pas laid. Et cela la perturbait. Ces deux éléments ne coïncidaient pas avec l’idée qu’elle se faisait d’un sans-abri. Parce que tu croyais que les SDF étaient tous de vieux alcooliques hideux ? Tu sais qu’il y a des femmes, des jeunes et des enfants qui vivent dehors aussi ? Bien sûr qu’elle le savait. Cela n’empêchait pas les clichés de persister. L’étudiante pressa le pas, chercha à se concentrer sur la joie d’avoir réussi à surmonter ses hésitations, mais elle ne pouvait s’empêcher de songer au regard cendré du jeune homme. Et de nouveau, des centaines de questions, dont elle ne connaîtrait probablement jamais les réponses, se mirent à tournoyer dans ses pensées.

11 décembre, 18h

Châtelet. Heure de pointe. Les gens marchaient, se faufilaient, couraient, entre deux bousculades. Certaines voix plus perçantes que d’autres s’élevaient au milieu du brouhaha ambiant, les annonces résonnaient, trains en retard, bagages abandonnés, incidents techniques, prières de prendre garde aux pickpockets. Tristan entendait sans écouter, voyait sans regarder, était présent sans vraiment l'être. De temps en temps, un voyageur s’arrêtait pour lui tendre de quoi grignoter ou déposer quelques centimes dans le gobelet métallique à ses pieds.

L’épuisement engourdissait ses muscles. Journée infructueuse, à peine onze euros récoltés. Faire la manche s’apparentait à un véritable métier pour certains, il le constatait régulièrement. Peaufiner un discours, travailler son apparence, choisir ses lieux d’exercice avec attention, cela demandait de l’énergie, des qualités d’orateurs, une forme de talent ; certains y excellaient, lui pas. Sans doute s’y prenait-il mal. Héler les passants ou raconter une histoire à faire pleurer dans les chaumières rapportait plus que de se terrer dans un coin en silence, il le savait bien. Cependant, la honte le rongeait et il n’y arrivait pas. Incapable de crier au monde la souffrance, la misère et la précarité qui l’enchaînaient, il se contentait d’attendre, espérant qu’on le remarque. Même ça, tu sais pas faire… Tristan se réprimanda. S’il ajustait sa valeur à celle que les autres lui donnaient, il ne s’en sortirait jamais. Pourtant, les mots revenaient, le convainquant chaque jour un peu plus. Il soupira, le temps semblait s’étirer sans fin.

À une quinzaine de mètres de lui, deux hommes attirèrent son attention, coupant court à ses pensées. Oh non... Tristan ferma les yeux, comme si les faire disparaître de son champ de vision suffisait à les effacer de la réalité.

Cinq.

Pas besoin de garder les paupières ouvertes pour percevoir leur avancée, son appréhension augmentait avec leur proximité.

Quatre.

Peut-être devrait-il partir tout de suite ?

Trois.

Il ferma plus fort les yeux, préférant s’enfermer dans le déni.

Deux.

Ne pas songer à l’humiliation inévitable.

Un.

En ne faisant pas d’histoires, ce serait vite passé. On ne meurt pas de honte.

Zéro.

Tristan releva la tête au moment où une voix grave l’interpellait.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 12 versions.

Recommandations

Salt Penry
Hello les Scribies! N'hésitez surtout pas à critiquer les chapitres qui passeront par ici.
Ce sont les sales petits récalcitrants qui m'oppressent le citron !
Incohérences, manque de réalisme, parfois même manque cruel d'inspiration/imagination etc... Alors si quelque chose vous titille la pupille : grattez le en commentaire, vous pouvez y aller !
Je finirai bien par avoir leur peau à ces satanés chapitres que j'ai dû écrire avec mes pieds et que je n'arrive pas à corriger de façon à me sentir satisfait du résultat -__-
Pardon par avance pour la gêne occasionnée : OMG les fautes !! La honte intergalactique !!
139
196
1314
167
Alessya Monk
Je voulais me lancer dans le roman policier. Je ne sais pas trop où je vais, j'espère que mes personnages sauront me guider.
60
117
185
48
beatrice
Maman, célibataire, seule, passionnée, sincère.
"Recherche un homme, romantique et drôle".
C'est quelques mots, lancés sur un site de rencontre, lui permettront de faire sa connaissance.
Jusqu'où est elle-prête à aller pour ce grand amour ?
392
811
3392
115

Vous aimez lire Yaëlle ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0