Chapitre 1

7 minutes de lecture

Première partie - Rencontre

6 Décembre, 12h55

  • Ainsi, conclut Schtroumpf Avocat après une longue tirade, les preuves disculpent mon client.

Noémia déplaça la figurine, satisfaite de l’argumentaire qu’elle venait de développer. Entre deux séances de révisions, les mises en scène de plaidoiries la distrayaient et la projetaient pour quelques instants dans un milieu qui, elle l’espérait, serait un jour le sien. Étudiante en deuxième année de droit, l’examen du barreau se trouvait encore loin, mais il n’était jamais trop tôt pour s'exercer au raisonnement et à l'éloquence. De l'autre main, elle saisit le Grand Schtroumpf, huissier pour l'occasion, et reprit en l'agitant :

  • Les juges vont maintenant délibérer. Nous vous informerons de la reprise de la séance.

La porte de la minuscule salle de travail où elle révisait s’ouvrit dans son dos, la faisant sursauter.

  • On va déjeuner, Mia. Tu nous rejoins ?

Noémia sentit son visage s’empourprer. Elle referma vivement les mains autour des figurines avant de se retourner. Ses deux camarades de promo, Margot et Hélène, l’observaient d’un air étonné.

  • Euh, oui, dans une minute.

Les deux arrivantes la jaugèrent avec une moue amusée.

  • Tu parles toute seule ?
  • Non, enfin si… balbutia la jeune femme, gênée. Je récite les cours à haute voix. J’ai une mémoire auditive.
  • D’accord. On t’attend dehors.

À son grand soulagement, les deux filles repartirent sans l’interroger davantage. Qu’est-ce que ça changerait, qu’elles sachent ? Noémia balaya la question. Elle connaissait trop les moqueries pour prendre le risque d’en recevoir encore. D’un geste, l’étudiante glissa les Schtroumpfs dans sa trousse. Elle rassembla rapidement ses affaires puis gagna la sortie.

6 décembre, 13h15

Un sandwich à la main, Tristan se dirigeait d’un pas traînant vers les caisses. La fatigue et la faim avaient depuis longtemps eu raison de son entrain naturel ; ce ne serait qu’un autre jour médiocre à ajouter à une liste déjà interminable. Le rayon de jouets pour enfants s’étalait près de la sortie, jouxtant celui des livres pour petits et grands. Un titre accrocha le regard de Tristan et il s’arrêta. Le désir de s’échapper un temps, envoûté par la magie des mots, le saisit. Non, si tu te laisses happer par un bouquin, tu n’y retourneras jamais. Se plonger dans des vies de papier, s’approprier les joies et les peines des personnages, rire et pleurer avec eux... Un enfant passa entre lui et l’étalage au moment où il s'emparait du livre.

  • Maxence ! gronda une voix masculine. Excusez-le.

Tristan se tourna vers le père en murmurant que ce n’était rien. Il reporta son attention sur le roman et le reposa à contrecoeur. Mieux valait s’éviter un dur retour à la réalité. Il tourna les talons et aperçut Maxence qui le fixait, quelques mètres plus loin. Il semblait fasciné.

  • Tu l’as acheté où, ton bonnet ? finit par lui demander le garçon.
  • Quelqu’un me l’a offert. Il y a longtemps, répondit-il avec une ébauche de sourire.

Le petit esquissa une moue déçue, avant de repartir observer les voitures télécommandées. D’une main, Tristan attrapa son bonnet et le regarda avec nostalgie. L'objet suscitait admiration et intérêt chez les enfants, rire ou désapprobation chez les adultes. Peu lui importait, ce cadeau possédait une valeur affective inestimable, il lui était précieux.

6 décembre, 18 h 45

Noémia frissonna et resserra la ceinture de son manteau autour de sa taille. Ces derniers temps, il commençait à faire vraiment froid. Elle accéléra l'allure pour se réchauffer, s'amusant du nuage de buée qui s'échappait de ses lèvres à chacune de ses respirations.

« À l’arrivée du mois de décembre, j’ai bien regardé,

La hauteur du ciel descendre et l’hiver arriver,

J’étais presque content de le voir, en l’observant se déployer,

J’ai mis une veste au-dessus de ma veste pour pas trop cailler *»

Dans ses écouteurs, la voix de Grand Corps Malade résonnait sur le titre « Quatre Saisons » ; les paroles semblaient s'ajuster à ce qu'elle ressentait. Un parfum de fête régnait aux alentours. Les Franciliens rentraient du travail, pressés comme à leur habitude, mais elle sentait que l'atmosphère se teintait d'une certaine gaieté. Dans une ambiance détendue, les enfants incitaient leurs parents à prendre le temps de s’arrêter pour observer les étals du marché de l’Avent. Noémia slalomait entre les passants, un sourire aux lèvres. Sa journée à la fac avait été banale, c’est-à-dire intéressante. Elle fit une halte pour contempler les lumières de Noël, et prit quelques secondes pour savourer le calme qui l'habitait, au coeur de cette place illuminée, au milieu des gens, anonyme.

« J’ai vu la nuit qui tombait tôt et les gens qui marchaient plus vite,

J’ai vu la chaleur des bistrots avec de la buée sur les vitres.

Là-dessus la nature est fidèle, j’ai vu le jour se lever tard.

J’ai vu les guirlandes de Noël qui me foutent le cafard. »

Tristan avait froid, il était même frigorifié. Les températures dégringolaient ces jours-ci, au point d'en devenir insupportables. Ses doigts et ses orteils s'engourdissaient de façon inquiétante, mais ne pouvant rien y faire, il n’y prêtait plus attention. Ce début de soirée était banal, c’est-à-dire morose. Assis par terre, les genoux repliés contre sa poitrine, il comptait les chaussures. Plus précisément, il établissait des statistiques. Elles lui permettaient de savoir s’il y avait plus d’hommes ou de femmes qui passaient devant lui entre 18h45 et 19h. Le résultat ne lui importait pas, seule comptait l'occupation. Ne pas ressasser le passé, s’empêcher de penser au vent glacial, éviter de croiser le regard des gens. Ceux qui rentraient chez eux en faisant semblant de ne pas le voir, et qu'il ne pouvait s'empêcher d'envier, malgré leur indifférence affichée qu'il exécrait. Lorsque, parfois, l'un d'eux posait les yeux sur lui, le jeune homme y lisait tantôt du mépris, tantôt de la pitié. Longtemps, il avait cru qu'il s'y habituerait, mais au contraire, la douleur ressentie se faisait plus vive à chaque fois.

Une pièce tinta dans le gobelet métallique posé devant lui. Tristan leva la tête et murmura un merci à l’homme en costume qui déjà s'éloignait. Malgré lui, ses pupilles se portèrent sur les décorations clignotantes. Noël. Amer synonyme d'hiver et de solitude.

Le passé s'engouffra dans sa mémoire, avant qu'il ne puisse l'en empêcher. Un instant, il se laissa bercer par les Noël heureux de son enfance, le craquement des emballages déchirés et les cascades des rires ; puis la réalité se rappela à lui. Comment en était-il arrivé là ? Y avait-il déjà une marque sur lui à cette époque ? Ses souvenirs de classe de première ressurgirent. L'étude de Jacques le Fataliste lui avait fait découvrir le concept du « déterminisme », selon lequel chaque événement était la conséquence d’un autre précédent. La vie ne serait donc qu’un enchaînement de causes et d’effets. Le fatalisme ressemblait au déterminisme avec une nuance plus pessimiste. À l’époque, Tristan jugeait ces théories sans intérêt. Cependant, aujourd’hui, assis chaque jour sur le trottoir à la sortie du supermarché Cora, il y repensait. Bien sûr, il ne s’était pas retrouvé sur ce mètre carré de goudron en un claquement de doigts. Mais pourquoi lui ? Arrête, tu te fais du mal pour rien.

Une fois de plus, Tristan se sentit écœuré. Écœuré d’être à la rue à vingt-et-un ans, écœuré d’avoir déjà raté sa vie alors qu’elle commençait à peine. Il souffla sur le bout de ses mitaines pour essayer de réchauffer ses doigts et s’interdit de ressasser ses idées noires. Que ce soit le destin ou une succession de mauvais choix, il en était là. Inutile de chercher à réécrire l'histoire.

« J’ai aimé avoir les mains gelées pour les mettre au fond de mes poches,

J’ai adoré marcher dehors quand tu sais que la maison est proche ;

J’ai souri bêtement en voyant qu’il n’y avait plus de fleurs sur les balcons,

J’ai regardé le ciel tout blanc, y avait même des flocons. »

Noémia se secoua. Il fallait qu’elle arrête de scruter bêtement le ciel et se dépêche, si elle voulait être rentrée avant vingt heures. Son regard se posa sur l’enseigne lumineuse du trottoir d’en face, puis sur le SDF assis à sa sortie. Elle plissa le front pour mieux voir. Oui, c’était bien un bonnet Pikachu qu’il portait ! Mia sourit, touchée par cette note d'originalité et de douceur. Elle eut soudain envie de faire plaisir. Ce genre d'envies qui la prenait parfois, sans raison, et une fois réalisé, la laissait apaisée et heureuse. Elle s’approcha joyeusement du stand de barbapapas du marché, hésita entre churros et gaufres aux divers parfums, et finit par se décider pour une crêpe au sucre.

La jeune femme traversa la rue. De près, le sans-abri semblait avoir environ son âge, peut-être un peu plus. Ses yeux se posèrent sur son visage fatigué, sa parka sale, puis sur le dessert qu'elle tenait en main, et elle se sentit privilégiée, très privilégiée. Son cœur se serra et elle faillit faire demi-tour. Ce soir, elle dormirait au chaud, rassasiée et en sécurité ; lui, probablement pas. Une crêpe, ce n'était rien. Un brusque sentiment de honte s’empara d’elle. Après tout, ce geste à première vue généreux, n’était-il pas plus égoïste qu’autre chose, ne servait-il pas seulement à la rassurer ? « Une bonne action faite aujourd’hui ? C’est bien Noémia, tu es une fille super ! »

Mia flanchait. Les interrogations fusaient dans son esprit, l'empêchant de discerner ce qui lui semblait juste. Et s’il n’aimait pas les crêpes au sucre ? S’il refusait la sienne ? Être rejetée. Son estomac se noua à cette idée, elle s’arrêta à quelques mètres de lui. Et puis, était-ce normal d’acheter une crêpe et de l’offrir ainsi à une personne qui vivait dehors ? Je n'aurais pas dû… Elle lui lança un dernier regard et rebroussa chemin.

*Quatre saisons, Grand Corps Malade

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