Chapitre 34

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Les jours passèrent, indistincts les uns des autres. Ronan fut incinéré dans le plus grand des secrets et son urne occupait désormais le rebord de la fenêtre, dans la chambre d’Avril. Toujours allongée dans son lit, cette dernière ne sortait plus de la maison, ne mangeait plus, ne dormait presque plus. Quand la fatigue l’emportait, elle criait dans son sommeil, prisonnière des griffes de cauchemars terrifiants, jusqu’à ce que Tim la rassure, lui répétant inlassablement que tout était fini.

Ce qui était vrai, elle avait fini par l’admettre. Oui, tout était fini. Il n’y avait plus de raison de regarder les fleurs s’ouvrir au printemps, voir le soleil briller en été, marcher sur les feuilles mortes en automne et courir sous la neige en hiver. Ce n’était pas uniquement le cauchemar qu’elle vivait depuis treize ans qui était terminé, les rêves s’étaient également envolés. Tout était fini.

Avril observait actuellement la pluie qui coulait le long de la fenêtre. Elle pouvait entendre ses amis au rez-de-chaussée, probablement occupés à préparer le déjeuner. Ou le dîner, elle ne savait plus, n’avait plus aucune conscience du temps. Privée de son point d’ancrage, elle ne distinguait plus le jour de la nuit.

Les marches de l’escalier grincèrent et la porte de sa chambre s’ouvrit.

— Tu as de la visite, déclara Hippolyte.

Avril se retourna lentement pour lui faire face.

— Il t’attend en bas, sur le perron.

Hippolyte repartit sans attendre qu’elle se lève. Bien tentée par l’idée de ne pas bouger, Avril sortit toutefois du lit et attrapa un pull avant de descendre l’escalier. Le père Mathieu observait le déluge depuis les marches du perron. Avril s’assit à ses côtés et fixa une feuille qui tremblait sous l’impact des gouttes de pluie.

— Avril, commença le père Mathieu. Je ne sais même pas quoi te dire. Je ne sais plus quoi penser. Je ne sais plus quoi croire. La seule chose que je sais, c’est qu’un enfant est mort. Et que j’aurai pu faire quelque chose. Cela fait cinq ans que j’aurai pu aider. Même plus. Mais je n’ai rien fait. J’ai été lâche. Et ça l’a tué. Je l’ai tué.

Surprise par cette déclaration, Avril se tourna vers le prêtre. Les dos voûté et les yeux bouffis avaient remplacés l’élégance et le charme qu’elle avait l’habitude de voir chez cet homme. Ses cheveux étaient ébouriffés et une petite barbe commençait à envahir son menton et ses joues.

— J’ai longtemps refusé de voir, poursuivit-il. Et quand j’ai été obligé de voir, je n’ai rien fait. Tu as vécu dans un village d’hypocrites, les adultes ont été incapables de te sauver. De vous sauver.

Le martèlement de la pluie sur le sol était assourdissant, occupant chaque seconde de silence.

— J’aimerais pouvoir te dire qu’il fallait que cela vienne de toi, que je ne pouvais pas t’aider si tu ne le voulais pas ou une autre bêtise de ce genre, mais ce serait mentir. La vérité, c’est que je ne voulais pas être seul. J’ai été égoïste.

Une épaisse couche d’eau recouvrait la terre, comme une immense flaque entourant la maison, la transformant en îlot.

— Avant que Ronan arrive, je crois que j’attendais que ma mère me sorte de là, avoua Avril. J’ai toujours attendu que quelqu’un m’aide, agisse à ma place. C’est en les rencontrant que j’ai commencé à voir les choses différemment, ajouta-elle en désignant la maison dans son dos. Les histoires qu’ils m’ont racontées m’ont fait réfléchir, j’ai commencé à m’interroger sur ma vie. Et j’ai compris qu’il y avait un problème. Que laisser Ronan à proximité de son père n’était pas une solution, qu’il fallait que je le sorte de là, parce que c’est moi qui était responsable de lui. Vous voyez, on est tous responsable. Mais il n’y a qu’un seul coupable.

Le père Mathieu se tourna vers la jeune fille et la regarda dans les yeux. Il semblait réfléchir à ce qu’il pouvait ou non lui dire. Il finit par se tourner à nouveau vers le spectacle des gouttes qui tombaient sur le sol boueux.

— J’avais un petit frère.

La surprise s’installa sur le visage d’Avril, chassant la tristesse qui y régnait habituellement depuis quelques jours.

— Il s’appelait Baptiste. Il était de deux ans mon cadet. C’était une personne chaleureuse, souriante, qui avait toujours la main sur le cœur. Il était très croyant et voulait devenir prêtre.

« Les vacances précédant sa terminale, notre père a été muté. Je ne vivais plus avec eux depuis deux ans puisque j’avais commencé des études supérieures dans l’audiovisuel. Mais mon frère a dû quitter ses amis et son lycée. Il n’aimait pas la ville et ne se plaisait pas dans son nouvel établissement. Nous étions très proches mais suite à ce déménagement, nous nous parlions de moins en moins.

« Lors d’un week-end passé chez mes parents, j’ai vu qu’il n’était plus le même : il ne souriait plus, ne parlait plus, restait enfermé dans sa chambre pendant des heures. Il n’en sortait que pour rejoindre ses nouveaux amis. Je suis revenu plus souvent, j’ai essayé de renouer contact avec lui, sans succès.

« Une nuit, je me suis réveillé et j’ai l’ai vu, debout devant ma fenêtre, comme s’il regardait dehors. Mais les volets étaient fermés. Je me suis assis dans mon lit et j’ai attendu qu’il dise quelque chose, n’importe quoi. Il a fini par me regarder, on s’est dévisagé pendant un long moment. Et puis il est parti. »

Le prêtre ferma les yeux et prit une grande inspiration avant de poursuivre.

— Le lendemain, il s’est rendu dans un centre commercial avec ses amis, une bombe autour de la ceinture. Ils ont tués treize personnes. Des hommes, des femmes et des enfants.

« Les policiers, les journaux, tous parlaient de mon frère comme d’un criminel. “Kamikaze”, c’est le mot qu’ils employaient. Mais je n’y croyais pas. C’était impossible. Baptiste était chaleureux, souriant, et il avait toujours la main sur le cœur.

Un soir, j’ai vu le visage d’une petite fille à la télévision. C’était l’une des victimes. Elle avait l’âge de Ronan. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est là que j’ai compris que c’était réel. Mon frère avait décidé d’enlever la main de son cœur pour la porter à sa ceinture. »

Le père Mathieu se perdit dans ses souvenirs avant de se rappeler la présence d’Avril à ses côtés.

— Je n’arrête pas de penser que si j’avais dit quelque chose cette nuit-là, peut-être qu’il n’y serait pas allé. Peut-être qu’il ne serait pas mort. Peut-être qu’il aurait gardé sa main sur son cœur. J’ai donc décidé d’y mettre la mienne : je suis devenu prêtre. Ainsi, je règle une dette qui ne peut l’être. Pendant toutes ces années, j’ai fait ce que mon frère aurait fait. Sauf pour toi. Je sais qu’il t’aurait aidé. Mais je n’ai rien fait. J’ai encore échoué.

Le père Mathieu se leva et resta debout sous la pluie, au pied des marches, les mains dans les poches. Il regarda cette fille qui avait grandi bien trop vite sans qu’il s’en rende compte.

— Avril, il mérite une cérémonie, quelque chose. Tu ne peux pas juste l’incinérer comme ça. On peut faire quelque chose de très intime, très simple. Il le mérite.

La jeune fille soupira. Pendant toutes ces années, personne ne lui avait dit quoi faire et voilà que maintenant qu’elle ne voulait plus d’aide, les conseils pleuvaient. Elle se leva à son tour et fit face au prêtre.

— Je sais qu’il le mérite, dit-elle tout bas. Il mérite que le monde entier s’arrête de tourner. Si je le pouvais je ferai danser les étoiles pour lui. Mais je ne peux pas. Il est mort et on ne peut rien y faire. S’il mérite des étoiles dansantes, on mérite de vivre avec cette douleur. Et il est hors de question que je lui dise au revoir. J’en suis incapable. Merci d’être passé.

Avril tourna les talons pour se réfugier dans la maison, laissant le prêtre repartir à pied jusqu’au village. Ses yeux avaient tant pleuré qu’il n’avait plus de larmes à verser. Le ciel s’en chargeait pour lui.

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