Chapitre 32

7 minutes de lecture

La première chose que les deux gendarmes virent en se garant devant la maison fut le chien assis sur le perron. Il ne dit rien à leur approche, ne bougea pas, comme s’il était éteint. Ils entrèrent dans la grande bâtisse, appelèrent, vérifièrent chacune des pièces, mais il n’y avait personne. Ils s’apprêtaient à remonter en voiture lorsqu’ils aperçurent des traces de pas dans la boue. Ils dirigèrent leurs lampes vers la forêt et les suivirent.

L’appel qu’ils avaient reçu était vague et précipité. Le jeune homme qui leur avait parlé semblait sincèrement inquiet, ce qui les avait poussés à se rendre aussitôt sur place. Le plus âgé des deux, Pascal connaissait la jeune fille qu’on lui avait décrite pour avoir recueilli sa déposition deux semaines plus tôt. Et auparavant, il l’avait entendue à plusieurs reprises jouer du piano à l’église. Tout le village la connaissait, mais pas uniquement pour ses talents de pianiste : son beau-père faisait beaucoup parler de Lui, bien avant la plainte de sa belle-fille. Ce n’était bien sûr que des rumeurs. Que pouvaient faire des gendarmes face à des rumeurs ?

Cela devait faire une demi-heure qu’ils marchaient dans la forêt lorsqu’Estelle, la nouvelle recrue, fraîchement arrivée de la ville après avoir obtenu son diplôme, éclaira une ombre au loin, près du ruisseau. Ils s’approchèrent et découvrirent la jeune fille en question, accroupie, pieds nus, en pyjama et probablement frigorifiée. Elle tenait dans ses bras un petit garçon que tout le village connaissait également pour avoir entendu son rire résonner dans l’église.

Le petit garçon était mort. Son rire aussi.

***

Avril n’entendit pas les gendarmes s’approcher. Elle était pétrifiée, comme si son esprit ne pouvait assimiler ce choc, que son corps ne pouvait le supporter. Elle sentit des mains l’attraper par les épaules et serra un peu plus Ronan contre elle.

— Il faut le laisser maintenant, murmura une voix de femme. Tu ne peux plus rien pour lui. Viens avec moi.

Avril ne voulait pas laisser Ronan. Mais son cerveau ne marchait plus, son corps ne répondait plus. Alors elle se laissa faire, comme un automate, et suivit la femme. Du coin de l’œil, elle aperçut un homme en uniforme occupé à téléphoner. Son visage lui était vaguement familier, mais elle n’y prêta pas attention. Ce n’était pas important. Plus rien ne l’était.

Après avoir traversé la forêt, Avril s’assit sur les marches du perron, aux côtés de Bidouille qui posa sa tête sur les genoux de la jeune fille. La femme posa une couverture sur ses épaules et emmitoufla ses pieds dans une autre. Le temps s’écoula, bien qu’il soit figé depuis longtemps désormais. Des sirènes retentirent au loin, des gyrophares illuminèrent les arbres et les murs de la maison. Les ambulanciers descendirent du véhicule et discutèrent avec la gendarme.

— Où est le corps ?

— Plus loin dans la forêt, mon supérieur est resté avec lui.

— Vas falloir nous y emmener, c’est vague comme description, rétorqua l’ambulancier.

— Non, je ne peux pas la laisser. Vous suivez le ruisseau, vous le trouverez.

— Si ça se trouve, il y a encore quelque chose à faire, alors le plus rapide serait le mieux et pour ça, il faut nous guider. L’un d’entre nous va rester ici.

Estelle se tourna vers la jeune fille assise dans la nuit, amorphe. Elle hésita quelques secondes avant de s’approcher.

— Je reviens, d’accord ? Tu ne bouges pas.

Avril ne répondit pas et Estelle escorta les ambulanciers dans la forêt. Celui chargé de surveiller Avril lui tournait le dos, occupé à vérifier le matériel dans le camion.

La lumières des gyrophares réveillèrent Avril, ses pensées reprirent un sens, ses yeux s’affolèrent. Elle tenta de se rappeler ce qu’elle faisait là. À la vue de l’ambulance, elle s’immobilisa et laissa les images de la nuit l’envahir.

Ronan était mort.

La rage contenue durant toutes ces années de torture explosa dans son être. Il avait tué son petit frère. Son propre fils. Et Il avait pris la fuite.

Submergée par la colère, Avril se leva et s’enfonça dans la forêt, droit devant, en direction du village. Elle longea la route visible sur sa droite, entre les arbres. Mais elle ne voyait rien, ne sentait même plus sa cheville douloureuse. Elle courait comme une furie, débordant de rage et de douleur.

Elle enjamba le petit fossé qui séparait la route de la forêt et pénétra dans le village. Ses pieds quittèrent le goudron lisse et ne firent aucun bruit sur les pavés irréguliers du centre-ville. Elle passa devant l’église endormie et la boulangerie fermée. Elle courut sur une route ponctuée de nids de poule, contourna le magasin de bricolage, traversa le petit pont sans prêter attention à l’abri d’Émile, vide. Elle parvint devant sa maison dont elle ouvrit brutalement la porte avant de fouiller chacune des pièces. Mais elle dû se rendre à l’évidence : Il n’était pas là.

Les émotions la submergèrent, mêlées aux souvenirs, sublimes et douloureux. La souffrance mordit chaque parcelle de son corps, la colère qui l’envahit l’aveugla. Incapable de contenir autant de chagrin, elle tourna en rond dans le salon, se frappant la tête. Elle attrapa finalement le premier objet qui lui tomba sous la main et le vase se brisa contre le sol froid de la salle à manger. Elle balaya tout ce qui se trouvait sur la commode. Le contenu des placards se fracassa par terre. Chaque objet devenait un morceau du passé, trop pénible pour être conservé, idéal à détruire. Ainsi, Avril réduisit en miettes tout ce qui l’avait entouré auparavant, tout ce qu’elle avait toujours détesté. Les souvenirs se mêlèrent aux morceaux de verre brisé, la poussant à continuer sa valse destructrice.

Ronan riait sur sa balançoire. Les magazines tombèrent au sol. Ronan soufflait ses bougies. Le téléphone fut balancé par-dessus la table. Ronan jouait avec Bidouille. Le rideau de douche se déchira. Ronan souriait dans son costume. Le placard de la salle de bain fut vidé. Ronan lisait Le Petit Prince. Le miroir se brisa. Ronan s’allongeait contre sa sœur amochée, à même le sol. La chambre parentale fut réduite en miettes. Ronan s’appliquait à peindre un gros chien sur une planche de bois. Les plumes des oreillers se dispersèrent dans la pièce. Ronan apprenait à nager dans le lac. Les vêtements s’éparpillèrent au sol. Ronan racontait ses rêves avant de s’endormir. Les papiers furent déchirés. Ronan écoutait de la musique dans le placard, serré contre sa sœur. La vaisselle se cassa sur le carrelage. Ronan jardinait avec le père Mathieu. Les portes claquèrent, abîmant les murs. Ronan faisait sonner la cloche de l’église. Les cadres s’écrasèrent au sol. Ronan ouvrait la porte de la chambre, son doudou sous le coude. La télévision se fracassa par terre. Ronan trouvait un nouveau galet dans le ruisseau. La nourriture fut disséminée aux quatre coins de la cuisine. Ronan faisait sa première rentrée à l’école, son petit sac sur le dos. La table fut renversée. Ronan faisait ses premiers pas dans l’allée de l’église. Les étagères furent arrachées des murs. Ronan disait son premier mot, « Lune ». Le canapé fut déchiré à coups de couteau. Ronan la regardait depuis son berceau en plastique. Un cri de douleur animal s’échappa d’Avril.

Elle se précipita sur la dernière porte, prête à tout détruire, aveuglée par la souffrance. Mais les draps à carreaux sur le petit lit la firent se figer sur place. Dans un coin de la pièce se trouvait un petit sac à dos qui attendait de retourner à l’école.

Avril était fatiguée, épuisée, son corps devint douloureux, retranscription physique de son chagrin. Reprenant peu à peu sa place dans le monde, Avril se dirigea vers le placard et l’ouvrit, retenant son souffle. Les lumières étaient éteintes. Il était vide.

Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle espérait. Peut-être y voir son frère, réaliser que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Mais son dernier espoir s’envola. Elle se faufila dans le placard et referma la porte derrière elle.

***

À leur arrivée à la maison aux lanternes, les gendarmes avaient expliqué à Tim et ses amis qu’Avril avait disparue. Ils n’avaient d’abord pas compris, croyant que son beau-père l’avait emmenée. Puis, le brancard était sorti de la forêt, avec un sac bien trop petit pour être celui d’un adulte. Refoulant ses émotions, Tim avait immédiatement compris où se trouvait Avril et était remonté dans le camion. Les gendarmes l’avaient suivi en voiture.

Lorsque Tim pénétra dans la maison, il eut l’impression qu’un cyclone y était passé. Il tenta de traverser le couloir sans tomber et regarda derrière chaque porte, les gendarmes le suivant de près. Lorsqu’il parvint à la dernière pièce, il vit que rien n’avait bougé. S’approchant du placard, il ouvrit doucement le battant et la vit, recroquevillée dans ce qui semblait être un sanctuaire. Il ne dit rien, tendant simplement la main, et attendit. Lorsqu’elle leva les yeux vers lui, ce qu’il découvrit lui renversa le cœur. Tant de douleur en un seul être humain tuerait n’importe qui.

Avril prit sa main, se leva péniblement, et se dirigea vers la sortie. Les yeux rouges, le suivant comme un automate, elle quitta cette maison pleine de fantômes. Personne ne vit le galet qu’elle serait fort dans sa main gauche. Un galet bleu, strié de doré, qui, selon les dires d’un petit garçon, contenait l’univers.

Annotations

Recommandations

Flora Lune
Journal d'une étudiante de septembre à juin.

Nouvelle initialement écrite pour Rêves de Lignes
11
0
0
4
Défi
Tom Men

— Je vous souhaite la bienvenue à tous chez Prophéties et Associés, la plus grande fabrique de légendes de l'Univers !
 L'hôtesse, à la peau bleue comme des saphirs, nous souriait en dardant sur nous des yeux brillants tels des étoiles. J'y étais enfin ! Mon premier jour dans l'entreprise de légendes la plus réputée de toute la Création. C'était surtout ici, cent ans avant qu'elle ne se réalise, que la prophétie de Zadear et la princesse de glace avait été écrite. L'auteur était depuis éternellement connu et adulé : il avait réussi à créer le couple le plus parfait de tous les temps et pacifier la planète la plus habitée par la même occasion, rien que ça !
 On nous fit visiter une partie des locaux, de l'atelier de fabrication de la lumière céleste aux salles de réunion des plus grands prophètes de l'Histoire. Il y avait partout des fontaines d'éther, des micro-nuages stellaires holographiques et des statues des Infinis, des hérauts dont le travail était tout simplement inégalable.
 Un homme se présenta alors devant nous. Il avait des yeux rouges et oranges, sa peau rutilait comme un diamant et sa toge, d'un blanc immaculé, semblait faite de nuage. Il murmura quelques mots à l'oreille de l'hôtesse avant de se tourner vers nous.
— Bonjour à tous. Avant de vous séparer dans nos différentes équipes, nous allons procéder à une évalution de votre potentiel d'inventivité. Suivez mademoiselle Nariel quand elle appelera votre nom, je vous prie.
 Le mien fut le troisième. L'hôtesse me mena à travers quelques couloirs. Le trajet me parut interminable, comme une suite de portes, toutes fermées, qui vous oblige à poursuivre votre route sans pour autant voir la destination. Nariel me fit entrer dans un bureau. Les murs, recouverts de motifs floraux or et argent, étaient éclairés par un immense globe universel qui flottait au-dessus de son terminal. Près de l'installation, deux personnes étaient assises à une table de verre. La première avait une tête triangulaire recouverte d'écailles chatoyantes, tandis que la seconde ne montrait pas son visage : il était enfoui sous une tonne de longs poils brun-roux. En me voyant entrer, chacun se présenta, l'un après l'autre.
— Susssie, dit le serpent avec une voix rauque de femelle Sarpanta.
— Stoaktitoothrrrork, dit l'homme-serpillère, mais tu peux m'appeler Rork.
— Aely, me présentai-je avant de m'asseoir.
 Nariel déposa un porte-documents sur la table et en sortit un parchemin, qu'elle tendit aux prophètes, puis quitta la pièce. Pendant qu'ils discutaient, je laissai mon regard parcourir le globe. C'était une représentation intégrale de l'Univers mesurant près de trois mètres de diamètre. A l'intérieur, on y découvrait une vingtaine de petits repères lumineux de différentes couleurs, représentant des prophéties en cours.
 Les rouges, tout d'abord, étaient celles qui avaient échoué. C'était peu fréquent, surtout chez Prophéties et Associés, mais il n'était pas impossible que le sujet d'une prédiction meurt avant de la résoudre. C'était la principale cause d'échec. S'ajoutaient à ça le risque de dissipation spatiale, la concurrence, et, malheureusement, la malchance de voir que le héros ne trouve pas son oracle.
 Les vertes, ensuite, étaient celles qui avaient été accomplies. Le globe en comptait douze, un peu partout. Le seul moyen pour une prophétie de se réaliser était d'observer un mode d'emploi très précis : découvrir l'oracle et suivre ses instructions à la lettre. Un seul pas de travers de la part du sujet pouvait tout faire échouer.
 Les jaunes étaient en déplacement : attaché à un rayon de soleil, elles prenaient le trajet le plus rapide vers leur destination. Les bleues quant à elles, étaient en cours de réalisation. Je savais qu'il me suffisait de toucher l'un des points pour faire apparaître un écran présentant les événements, passés ou présents.
 Je remarquai qu'il y avait un espace non représenté sur le globe. Avant que je ne puisse m'y attardé, les prophètes se tournèrent vers moi.
— C'est un très bon projet de fin d'année que vous avez présenté à l'Académie des Jumeaux Devins.
— Merci.
— Papier de l'Arbre Feror, sur la planète Neuvis, encre de lumière vusrinéene à la plume - très belle écriture d'ailleurs.
— Sujet original. La situation sur Grara vous déplaît ?
— Je suis née là-bas. Depuis l'avénement du faux-roi, tout a changé.
— Attention alors, siffla le serpent. Dans une prophétie, vous ne pouvez absolument pas vous impliquer.
— J'ai mis une année graraïque pour l'écrire. Je ne fais plus ce genre d'erreur.
 Ils se regardèrent - si Rork voyait quelque chose. Puis Susssie se leva et contourna le globe. Elle passa près de la zone noire, siffla, puis désigna un endroit à l'autre bout de l'Univers. L'hologramme se transforma pour afficher une unique planète.
— Saolia, pour un premier test, Rork ?
— Pourquoi pas ? Ils sont habitués à recevoir nos prophéties.
— Excusez-moi, mais pourquoi il y a une zone floue sur votre mappe ?
— Ah, la Voie lactée...
 Susssie revint en arrière et zooma sur le néant présent sur son image. Rork plaça sa tête entre ses énormes mains, coudes posés sur la table.
— Nous étions trois dans ce bureau, avant. Le dernier a été remercié il y a quelques siècles.
— Notre partenaire a perdu les pédales pendant nos vacances. Il a littéralement bombardé une planète de prophéties. En moins de deux siècles autochtones, il y a mis près de cinquantes messagers.
— Il a même brisé la première règle du prophète.
— Ne jamais s'adresser directement ou indirectement au sujet, récitai-je.
— Pauvre Dieu, je ne sais même pas ce qu'il est devenu, déplora Rork.
— Depuis deux milles ans, la zone est en quarantaine. Les experts pensent qu'il y en a encore pour un moment.
 La sarpanta replaça l'hologramme sur Saolia, puis revint s'assoir. Elle me tendit un parchemin vierge, Rork me donna une plume d'oiseau-shird à pointe de cristal.
— Voyons comment tu te débrouilles avec le stress. Tu as un an pour écrire et réaliser une prophétie.
— Un an ici ?
— Autochtone, s'esclaffa Rork. On a à peine le temps de prendre notre pause, alors tu devrais te dépêcher !
 Sussie régla alors un sablier puis ils quittèrent la pièce en lançant le "A toute à l'heure !" le plus stressant de toute ma vie.
3
2
8
4
Feerieland
Abigail une adolescente solitaire et un peu bohème vit avec sa mère dans le Nevada et rêve de devenir actrice ou chanteuse. Sa mère n'a surtout pas envie qu'elle ait la même vie qu'elle, enceinte encore adolescente, abandonnée par le père et vivant d'un emploi de serveuse sans interêt.
7
4
14
23

Vous aimez lire Croque Morts ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0