Chapitre 13 : L'élite (Partie 3/3)

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— Père, vous avez l'air si exténué... Depuis combien de temps n'avez-vous pas dormi ? Deux, trois jours au moins ? Vous devriez aller vous reposer. Contrairement à nous, vous avez besoin de sommeil, et vous en priver n'aidera personne, lui confie Panna avec inquiétude.

En effet, le Serpentaire, de par son ancienne condition humaine, tout du moins c'est une hypothèse, n'est pas totalement soumis au carcan de règles qui pèse sur les corps et les âmes divines. Même après être devenu une Incarnation, il conserve la possibilité de manger, boire et dormir dès qu'il le désire. Ce ne sont toutefois plus des besoins capitaux, ce qu'Ophiuchus ne manque pas de rappeler. Mais Panna ne s'avoue pas vaincue et lui réplique que malgré cette évolution de ses besoins, il reste sujet à l'épuisement rapide propre aux humains auquel seul le repos, voire le sommeil, peut remédier.

— Vous devriez écouter votre fille chérie, intervient Leïv dans un grand sourire totalement inapproprié mais qui lui est nécessaire, vous ne ne nous serez d'aucun secours si vous vous effondrez au moment le plus inopportun. Et puis, vous ne devriez pas vous mettre au devant du danger comme ça, nous avons été témoins de ce qui pourrait nous arriver, alors si vous en étiez victime, l'Univers ne s'en porterait pas très bien.

— Je ne sais pas si tu l'as remarqué depuis le temps, mais ce n'est pas comme si je pouvais me mettre à l'abri chez l'un d'entre vous. Et puis, je ne peux me résoudre à vous laisser combattre seuls, il est du devoir de tout père de protéger ses enfants, rétorque Ophiuchus avec un air déterminé malgré la fatigue se lisant sur son visage.

Panna hoche la tête en signe de désapprobation, la main sur le coeur :

— Nous avons déjà mené maintes batailles sans vous, Père, nous pouvons très bien continuer. Votre bien-être est aussi une priorité ! Il vous suffit de vous enfermer à double tour pour être en sûreté, en tout cas, jusqu'au jour où même les murs ne feront plus l'affaire.

Tous relèvent soudainement la tête de concert : quelque chose est arrivé, et ils l'ont senti. Les poings serrés et les visages fermés, les membres de l'élite secrète comprennent que leur nuit vient de commencer, et qu'elle sera longue.

— Allez-y, ordonne Ophiuchus dans un souffle légèrement tremblant, protégez cette constellation, comme vous l'avez si bien fait jusqu'à maintenant. Et surtout, soyez prudents. Puisque vous tenez à ce que je reste en retrait, je vais essayer de contacter Rakovina et de savoir pourquoi elle n'est toujours pas revenue avec votre soeur. Bonne chance, mes enfants.

Les quatre élus acquiescent d'un mouvement de tête et quittent la salle les uns après les autres dans le plus pesant des silences. Envolées, les querelles, disparus, les ressentiments. Désormais, une seule chose compte : la survie. S'armant de son éternel rictus, Leïv est le premier à franchir les portes d'entrée du palais, rapidement suivi de Byka qui invoque sans attendre son Celaeno. Voyant les mains de Panna prises d'incontrôlables spasmes, comme c'est souvent le cas dans ces moments là, Vahy lui offre la sienne, qu'elle accepte et serre aussi fort qu'elle le peut, peut-être même un peu trop, mais il ne s'en plaint pas. Ce contact leur donne à tous deux le courage nécessaire pour se mettre en marche vers l'accomplissement de leur devoir.

Resté seul, Ophiuchus se laisse retomber sur le dossier de son siège dans un long soupir. Il n'y a désormais plus aucun bruit dans les environs. S'il ignorait l'existence de la menace planant à l'extérieur, cette apparente tranquillité serait traîtresse.

— Et bien, tu nous as offert là un beau spectacle !

Il sursaute violemment au son de cette voix, qu'il ne s'était pas attendu à entendre. Encore lui... Il a vraiment le don pour se manifester quand il n'est pas désiré !

— Je t'ai fait peur ? Excuse moi, ce n'était pas mon intention ! le toise le mystérieux intervenant dans un rire moqueur.

— Qu'est ce que tu me veux ? rétorque-t-il sèchement.

— Juste te dire que je suis très impressionné par la manière dont tu as géré cette réunion. Cela faisait longtemps que la question sur l'implication des autres n'était pas revenue sur le tapis. « Il préférerait mettre tout le monde au courant plutôt que de garder le silence », quelle bonne blague ! Pourquoi ne pas leur dire tout simplement que tu ne lui fais pas confiance et que tu ne veux pas de lui dans les parages ?

Ophiuchus referme les poings sur la table, le visage sombre et le regard glacial :

— Je ne fais confiance à personne...

— Pas même à moi ? susurre l'indésirable sur un ton faussement innocent.

— Surtout pas à toi ! Et je te prierais de garder ta langue fourchue là où est sa place, j'ai besoin de toute ma concentration pour...

— Prendre contact avec ton adorable fille, oui, je sais. Elle a dû avoir une sacrée surprise en rencontrant les humains, elle va sûrement te poser beaucoup de questions.

— Ça n'a aucune importance, c'était inévitable de toute façon. Maintenant file, et ne reviens pas !

Après quelques secondes, la tension dans l'air diminue drastiquement, preuve du départ de l'exaspérant personnage dont le Serpentaire préférerait mille fois fuir la présence. Si ce dernier continue à s'imposer à lui de la sorte, il lui sera de plus en plus difficile de maintenir une certaine stabilité mentale. Un beau jour, il finira par exploser, c'est à n'en point douter ! Il prend un instant pour se calmer, lui et sa respiration erratique, avant de fermer les yeux pour se concentrer sur son aura. Sa voix au moment de franchir ses lèvres résonne comme un écho dans son propre être.

— Rakovina...

Il réitère son appel, encore et encore, insufflant une colossale énergie à son aura jusqu'à la pousser à s'étendre au-delà de son corps, comme des impulsions envoyées à travers la galaxie, l'Univers tout entier. Par moment, ces impulsions lui sont retournées, comme si elles rebondissaient sur un mur. C'est un signe de rejet.

— Rakovina... Accepte moi...

Il sait qu'elle ne peut pas l'entendre, mais parler lui donne l'impression d'appuyer sa volonté de l'atteindre. Même si personne en dehors d'elle ne possède de pouvoir télépathique et qu'il lui faut être en présence de sa cible pour créer un lien, les autres Incarnations peuvent passer par ce procédé pour lui faire comprendre à travers ces sortes de bonds de leurs âmes qu'une conversation est souhaitée. Même à l'autre bout de l'Univers, elle peut les capter. C'est à elle de décider si elle y répond ou non.

Les seuls inconvénients à cette pratique sont, d'une part, l'incapacité pour l'appelant comme l'appelée de communiquer dans le secret : ils ne peuvent pas se contenter de simplement formuler les mots dans leur esprit contrairement à ce que permet une utilisation normale d'Acubens, ils doivent parler à voix haute afin qu'elle s'accroche aux impulsions et soit transportée à travers l'espace. D'autre part, ce lien, puisqu'il n'est pas directement relié au pouvoir du Cancer et selon la distance séparant les deux êtres en communion, est très instable et ne peut être maintenu très longtemps – quelques minutes tout au plus – avant de provoquer de plus ou moins sérieux désagréments. Quoi qu'il y ait à dire, il faut faire vite.

— Allez, Rakovina... Bon sang, je ne suis pas n'importe qui, s'il y a bien une personne ici dont tu ne pourrais pas te permettre de rejeter les appels, c'est moi !

— Qu'y a-t-il, Père ? Je suis très occupée, voyez-vous.

Ophiuchus laisse échapper un léger soupir de soulagement au son de la voix résonnant dans les tréfonds de son esprit, rapidement remplacé par l'appréhension de l'échange à venir qu'il tente de cacher au mieux. Et connaissant suffisamment sa fille pour avoir une petite idée sur la nature de ses occupations, il préfère encore ne pas lui demander ce qu'il en est sous peine d'avoir de nouvelles scènes traumatisantes à imaginer malgré lui.

— Je pense que tu sais de quoi je souhaite m'entretenir avec toi, débute-t-il sur un ton direct.

— Pourquoi je ne suis pas encore rentrée, c'est cela ? Ah, je savais que ça me retomberait dessus tôt ou tard.

— Je ne suis pas en train de t'accuser ni de te faire de remontrances, ne t'inquiète pas. Je souhaite juste avoir ta confirmation : est ce que la raison pour laquelle ni ta sœur ni toi n'êtes revenues est que ses pouvoirs sont actuellement bloqués ?

La jeune femme semble d'abord hésiter, avant de finalement jouer cartes sur table :

— Elle n'est même pas capable d'invoquer son Arme. C'est d'un pitoyable.

C'est bien ce qu'il craignait. Il ne peut pas dire que ça le surprend, mais il aurait préféré qu'il en soit autrement. Quoique... Quel serait réellement le meilleur scénario pour lui ? Être confronté au Capricorne tout de suite, ou plus tard avec le risque que la situation actuelle se dégrade ? Il a beau chercher, il ne parvient pas à trouver de réponse.

— Ne sois pas si dure avec Kozoro. Ce n'est pas de sa faute si ce phénomène s'est abattu sur elle.

— Que ce soit de sa faute ou pas, savez vous combien de temps je vais encore devoir rester ici ?

— Tout dépendra de la force de sa volonté, du niveau de l'empreinte mystique de son environnement, ou tout bonnement de ses propres limites physiques et morales. Ça peut tenir à peu de choses. La plupart des réapprentissages, à ma connaissance, ont duré quelques semaines, quelques mois tout au plus.

— Si longtemps que ça ? Mais dans deux semaines, je ne serais plus là, moi ! s'écrie Rakovina avec... serait-ce de l'indignation dans le son de sa voix ?

Même si ça semble visiblement la décevoir, ce n'est pas comme si l'on y pouvait quelque chose. Ces réapprentissages ne peuvent pas être forcés, ils viennent naturellement, quand le corps et l'esprit sont prêts. Et en paix.

— Si Kozoro n'a pas recouvré ses pouvoirs d'ici là, alors j'enverrais Leïv veiller sur elle, rétorque Ophiuchus en levant les yeux au ciel.

— Ce bouffon incapable ? Vous êtes sûr que c'est une bonne idée ? lance la Prêtresse de la Mort avec moquerie.

— Ne sous-estime pas les capacités de ton frère. De toute façon, je n'aurais pas d'autre choix, il faudra bien respecter la juridiction en place pour assurer l'intégrité de la Barrière...

La vision du Serpentaire commence soudain à se troubler et le peu de lumière présente dans la pièce se met à l'aveugler, comme si elles avaient gagné en intensité. Forcé de fermer les yeux, il sait néanmoins qu'elles sont parfaitement normales et qu'il s'agit là des effets secondaires encourus par ce lien télépathique. Par précaution, il porte ses doigts au bord de ses narines, pour y constater un épais saignement. Il peut même entendre Rakovina renifler et grogner bruyamment, signe qu'elle est également touchée et doit sûrement se trouver dans un lieu encore plus lumineux que lui.

— Si tu n'as rien d'autre à ajouter, je pense que nous devrions en rester là. Si nous continuons, nous n'en sortirons pas indemnes.

— En fait, je suis loin d'en avoir fini... Il y a des choses dont il faut que je vous mette au courant au plus vite. À propos de Kozoro, et des humains.

Le patriarche rumine sa frustration : aussi agaçant que puisse être cet indésirable parasite qui le harcèle de sa présence quand l'envie lui vient, il avait raison, même si lui-même n'en doutait pas. Il était impossible que Rakovina ne rencontre personne durant son séjour sur Terre. Maintenant, la question est de savoir ce qu'elle a appris exactement... Mais une vague de maux de tête le ramène vite à la réalité : il ne peut pas se permettre de faire durer la discussion plus longtemps.

— À ce stade, je ne prendrais pas le risque de maintenir notre connexion. Il vaudrait mieux que tu m'en parles en personne, au moins, nous aurons tout le temps nécessaire.

— Très bien, j'arrive tout de suite.

— Non, pas encore.

Heureusement pour lui, Ophiuchus est parvenu à conserver son calme dans cet élan précipité. Rakovina ne doit surtout pas découvrir ce qu'il se passe ici, tout du moins jusqu'à ce qu'il en décide autrement.

— Si cela ne t'ennuie pas, bien sûr. Il est tard et j'aimerais prendre un peu de repos. Tu n'auras qu'à venir dans quelques heures, quand le soleil sera levé.

— Bon, puisque vous y tenez, d'accord. À plus tard, Père.

Elle n'attend pas un instant de plus pour mettre un terme à la conversation, ainsi qu'aux désagréments ressentis par tous deux. Peu à peu, les bourdonnements s'atténuent, le sang cesse de couler, les lumières ne fragilisent plus les yeux. Le divin se laisse alors retomber dans son siège en poussant un soupir d'apaisement. Il reste ainsi de longues minutes, immobile, concentré sur le silence et sa respiration détendue. Après un moment, il finit par se relever, étirant ses bras dans un très audible craquement tandis que son esprit hésite entre aller dormir ou prendre un bon bain d'abord.

Une fois le choix fait, il quitte la pièce d'un pas tranquille, au moment même où quelque chose commençait à y pénétrer à travers l'ouverture au plafond. On pourrait à première vue penser à du brouillard... Un brouillard épais et noir comme les ténèbres, se déchirant pour former une petite boule, puis une autre, et encore une autre, lentes, silencieuses, envahissant les lieux sans but autre que celui d'exister, anéantissant sur leur passage les vignes et les plantes grimpantes. Toutes, sans exception, absorbées jusqu'à la dernière particule.

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