Chapitre 17 : Thérapie (Partie 2/2)

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C'est en effet la troisième fois que les deux sœurs se retrouvent, sous l'autorité de la première, dans l'un des nombreux pavillons disséminés sur la terre du Serpentaire. Ils furent à l'origine créés pour permettre aux Incarnations de prendre, lorsqu'elles le désirent, des « vacances » de leur propre monde. Voir et revoir les mêmes paysages du matin au soir peut être ennuyeux à long terme. Parfois, quand elles n'ont tout simplement pas envie de rentrer chez elles tout de suite, elles y restent le temps d'une nuit ou d'une journée. Il leur arrive même de recevoir leurs frères et leurs sœurs, comme si elles le faisaient au sein de leur propre domaine, l'épée de Damoclès en moins.



C'est, en somme, un bon moyen pour se retrouver. Mais dans le cas présent, la quatrième fille d'Ophiuchus commence à ne plus supporter le pavillon des Poissons dans lequel elle est sommée de se rendre tous les jours. Pour son bien, parait-il.



— C'est notre contrat ! lui rappelle Ryby en levant d'un geste vif son crayon.



Un contrat. Mais oui. Elle n'a pas le souvenir d'avoir signé un papier officiel ou d'avoir donné sa parole. Et pourtant, elle se sent obligée de venir.



— Et m'étendre sur un divan fait aussi partie de ce contrat ? continue-t-elle d'une voix dont on ne saurait distinguer si elle indique le malaise ou l'ennui.



— Bien sûr ! C'est pour t'imprégner de l'atmosphère !



L'atmosphère de quoi ? Il n'y a pas le moindre bruit dans tout le pavillon. Si au moins l'on mettait de la musique, peut-être pourrait-on parler d'ambiance. Devoir rester allongée dans un tel capharnaüm de silence, en particulier en compagnie de celle qui est d'un enthousiasme tel qu'elle provoque le mal-être, est plus inquiétant que reposant. Est-elle vraiment censée se relaxer dans ces conditions ?



— Et... les lunettes ?



— Ça fait plus professionnel ! répond-t-elle en les ajustant sur son nez trop fin pour les soutenir convenablement.



Ciel, qu'elle a l'air ridicule à essayer de se travestir en ce que les humains appellent « psychologue ». Essayer, car elle ne porte d'hors de l'ordinaire que ces lunettes trop grandes pour elle. En même temps, où aurait-elle pu se procurer des vêtements humains ?



— Tu ne crois pas que Sandorius en aura plus besoin que toi ?



— Je ne vois du tout de quoi tu parles.



— Ryby. C'est le seul de tes Cortégiens à en avoir.



La voici démasquée, elle ne s'y attendait pas ! Quel retournement de situation ! Ah, Panna se moque, mais il faut l'avouer, c'est amusant de la voir rougir face à cette incroyable révélation et se tortiller dans tous les sens, acculée par la culpabilité du terrible crime dont elle s'est rendue coupable. On dirait une enfant prise en flagrant délit tandis qu'elle commet une bêtise. C'est à la fois agaçant et divertissant.



— Oui, bon, finit-elle par avouer à contrecœur, il ne m'en voudra pas si je les lui emprunte pour quelques heures. Qu'est ce que ça lui coûte ? Et puis, je fais bien plus sérieuse comme ça, n'est ce pas ?



— Tu te prends trop au sérieux, oui.



— Tous les moyens sont bons ! Tu dois jouer le jeu si tu veux que ça fonctionne ! D'ailleurs, si tu pouvais te montrer un peu plus coopérative que lors de nos précédentes séances, ce sera plus productif.



Pourquoi a-t-elle accepté de faire ça ? Elle a cédé à la mièvrerie de sa sœur dans un élan de faiblesse, et la voilà maintenant obligée de se plier à ces entrevues stupides si elle veut garder la tête haute. Par ailleurs, il n'y a aucune preuve que lui parler l'aidera à se sentir mieux. Et lui parler de quoi ? Et pourquoi « se sentir mieux » ? Elle se sent très bien !



— Tu viens à peine d'arriver, mais je décèle déjà un grand conflit en toi.



— Je n'ai aucun conflit intérieur.



— Alors arrête de faire la grimace et de gesticuler comme tu le fais. Et ouvre moi ces yeux quand tu me parles !



Encore cette histoire ? N'arrêtera-t-on donc jamais ?



— Mes yeux sont parfaitement ouverts, rétorque-t-elle en tournant la tête dans sa direction pour fusiller ses grands iris verts, je commence à en avoir assez de toutes vos remarques infondées à ce sujet !



Ryby prend un moment pour la dévisager, insondable, puis réajuste de nouveau ses lunettes avant de se mettre à griffonner quelques lignes dans son carnet.



— 18 Cancri, séance numéro 3, 15h22. La patiente continue de s'adresser à son entourage les yeux clos. De toute évidence, elle ne s'en rend pas compte. Il y a une forte probabilité pour qu'il s'agisse d'une perturbation psychologique dont...



— Je ne suis pas perturbée ! s'insurge la « patiente ».



— Oh, pardon, je l'ai dit à voix haute ? balbutie-t-elle, confuse.



Un long et pesant silence s'installe dans la pièce avant que Panna ne se décide à lui répondre, prenant soin de prononcer chacune de ses syllabes avec une très, très grande lenteur :



— Je te déteste. À un point. Que tu ne peux imaginer.



À défaut d'un regard noir, on a la voix. Ça ne pourrait pas être plus clair.



— On va reprendre les questions d'hier, d'accord ? s'empresse de proposer l'Incarnation des Poissons dans un sourire gêné si large qu'il en devient lui-même gênant.



Elle tourne rapidement les pages pour se retrouver à la partie consacrée à la rencontre de la veille. Ses yeux passent en revue chaque question, réponse, et autre petit gribouillage intempestif, et s'arrêtent à la dernière interrogation, vierge de tout commentaire.



— Pourquoi, 500 ans après les faits, tu continues d'en vouloir à Kozoro ?



— C'est une vraie question ?



— Elle finit par un point d'interrogation, alors je suppose que oui.



— Ne joue pas à ça avec moi ! Tu es vraiment aussi sotte que ça ou tu en fais exprès ?



Mais Ryby ne bronche pas à la provocation de Panna, élargissant au contraire son grand sourire mielleux, et accentuant même le ton criard de sa voix déjà si aiguë.



— Tu cherches à t'esquiver. Tu ne m'auras pas en t'indignant de la sorte. Moi, au moins, quand je pique une fausse crise, je suis convaincante. Allez, rallonge toi, réponds, et franchement ! lui dit-elle dans une tirade débordant d'enthousiasme à un point où, même venant d'elle, c'en est bien trop.



Raté. La colère ne marche pas à tous les coups. Quelle torture que de se soumettre à ces questions ! Et ça ne l'aide en rien, quoi que sa sœur en dise, c'est même tout le contraire, et tous les sourires du monde n'y changeront rien !



— La réponse est simple et tu la connais tout autant que moi : elle a tenté de tuer Père, il est donc normal que je ne lui pardonne jamais.



— C'est drôle, avant-hier ce n'est pas ce que tu disais, souligne la Déesse des Poissons en retranscrivant mot pour mot toute la conversation.



— J'ai le droit de changer d'avis, rétorque la Gardienne du Savoir en haussant les épaules.



— Tu changes d'avis autant de fois que je cligne des yeux.



Panna ne peut s'empêcher de lever les siens au ciel à ce commentaire.



— Quoi qu'il en soit, j'ai répondu à ta question.



— Pas exactement. Ce que tu m'as donné est un prétexte, une réponse de façade. Tu la sors à chaque fois qu'on te demande comment tu vas. Je suis sûre qu'il y a une autre raison bien cachée dans ton petit cœur, et on va creuser pour la trouver !



— Si tu insistes. Essaye au moins de ne pas l'endommager au passage...



— Oh, à mon avis, j'arrive un peu tard pour ça !



Et encore une pause, comme c'est le cas environ toutes les dix phrases. Il faut dire que Panna est du genre... susceptible.



— C'est censé vouloir dire quoi ?



— Ah, je l'ai dit à voix haute, ça aussi ?



— Tu es irrécupérable... Puisque c'est comme ça, je m'en vais ! s'écrie la jeune femme en se levant brusquement.



— Mais enfin, attends, nous n'avons pas fini la séance ! Pourquoi tu réagis comme ça ?



— C'est terminé, j'en ai plus qu'assez de ces enfantillages ! rétorque-t-elle en se débarrassant de sa poigne.



— Si c'est à cause de mes propos, je m'en excuse, tu m'entends, je te demande pardon, je ne voulais pas te vexer... la supplie presque Ryby, les larmes aux yeux.



— Ah non, tu ne vas pas encore faire l'enfant ! Comporte toi en femme, pour une fois ! Ma décision est prise. Au revoir, Ryby. On se reverra... quand on se reverra.



Et elle quitte la pièce sans se retourner, claquant la porte derrière elle. Son empressement, toutefois, lui fait perdre l'un de ses bracelets d'or sur le carrelage dans un petit tintement. Grognant presque d'agacement, elle se baisse pour le ramasser, quand une voix masculine venant de l'autre côté de la porte s'élève, attirant son attention. Il y avait un homme avec elles ? Depuis quand ? Le début ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas remarqué plus tôt ? Était-il caché ? Intriguée, elle se penche pour regarder à travers la serrure et entrouvre très légèrement la porte, ne parvenant pas très bien à distinguer ce que la voix peut bien raconter. L'homme entre alors dans son champ de vision, et elle reconnaît à sa tenue un Cortégien des Poissons.



— Elle est injuste avec vous, dit-il presque avec animosité.



— C'est sans importance.



Quelque chose a changé chez Ryby. Le timbre de sa voix sonne étrangement vide, tout comme son regard qui a cessé de pétiller. Elle reste assise sur le canapé, les yeux dans le vague. Ça ne lui ressemble pas.



— Vous ne méritez pas qu'on vous traite de la sorte.



— J'ai dit, c'est sans importance !



Que lui arrive-t-il ? Jamais elle ne s'est montrée aussi sèche envers qui que ce soit, encore moins envers ses propres serviteurs ! Quelque chose cloche...



— Bon, qu'est ce que tu veux, Fier ? Ce n'est pas encore l'heure de mes soins.



— Maintenant que Dame Panna est partie, rien ne m'empêche de reprendre séance tenante mon rôle qui est de vous soulager. Je vois bien qu'il est inutile d'attendre l'heure habituelle, vous en avez besoin tout de suite, Ma Reine, répond ce dernier en s'inclinant respectueusement, un petit pot blanc à la main.



Une autre extravagance de l'Incarnation des Poissons : l'habituel "Ma Dame" ne lui suffit pas, il lui faut un titre bien plus avantageux pour se sentir estimée à ce qu'elle pense être sa juste valeur. Mais au-delà de ce détail, un mot capte toute l'attention de la Gardienne du Savoir : des soins ? Que veulent-ils dire par là ?



— Fais vite. Elle pourrait revenir à tout instant.



— J'espère que non, c'est déjà suffisamment éprouvant pour vous de vous tenir ici, en ces lieux dominés par la chaleur de l'été, alors que votre corps n'est adapté qu'aux froids hivernaux. Ce pavillon a certes été conçu de manière à réguler la température interne pour vous convenir au mieux, mais nous savons tous les deux que c'est loin d'être assez. Encore heureux que nous soyons parvenus à vous convaincre d'utiliser une installation des Poissons et non de la Vierge, comme vous le souhaitiez au départ pour le confort de Dame Panna.



— Fier, il suffit. Nous avons déjà eu cette discussion.



— Mais d'ordinaire, vous ne vous osez à fréquenter cette constellation qu'en hiver et en automne, certainement pas en été, pas aussi souvent et longtemps ! Ma Reine, c'est trop ! Vous allez vous user la santé !



— Il suffit, j'ai dit. À moins que tu ne veuilles que je te chasse de ma vue ici aussi ! Tu es déjà assez chanceux que j'accepte ta présence à mes côtés en ces circonstances.



Sur ces mots pour le moins autoritaires, l'Impératrice des Mers se tourne légèrement pour se retrouver dos à son Cortégien, qui s'est assis près d'elle. Elle se dévêt ensuite du haut de sa robe, dévoilant un fin dos d'albâtre, parsemé ici et là de petites écailles vertes brillantes. Panna s'est toujours demandé ce que Ryby pouvait bien leur trouver de laid, elle a toujours affirmé qu'elles altéraient sa beauté et empêchait quiconque de les voir, une chance que sa tenue les cache toutes. N'est ce pas là un attribut commun aux poissons, qu'elle est censée représenter ? Mais là n'est pas la question à l'ordre du jour.



Fier dévisse le couvercle du pot pour y entrer ses doigts et en sortir une sorte de crème rouge orangée, qu'il vient appliquer couche après couche sur la totalité du dos de sa maîtresse tout en la massant longuement et délicatement. Une légère odeur vient embaumer la pièce, odeur familière à Panna, qui met quelques temps à fouiller dans sa mémoire avant de se rappeler son nom : c'est du millepertuis, une plante que l'on trouve exclusivement sur Terre.



— Comment a-t-elle bien pu s'en procurer ? Et pourquoi ? Je sais que c'est utilisé dans un but précis... mais quoi ? Je ne peux pas non plus me souvenir de tout ce que j'ai vu et ouïe dire dans ma vie. Bon, je n'ai pas d'autre solution...



La jeune femme se relève discrètement et s'éloigne dans le couloir, puis réinvoque Syrma pour en parcourir les pages avec une rapidité étonnante, quelques millisecondes lui suffisant pour chacune d'elles. Au bout d'une trentaine de secondes et d'environ 150 pages, elle tombe enfin sur ce qu'elle cherchait :



— Le millepertuis... Une herbe aux vertus thérapeutiques, à utiliser contre la... dépression ?



Elle referme le livre presque aussitôt, abasourdie. Ryby ? Dépressive ? Qu'est ce que c'est que cette histoire ? C'est la fille la plus énergique et extravertie de tous les temps, comment se pourrait-il seulement qu'elle puisse se trouver en pareille situation ? De plus, c'est un mal qui ne touche que les humains, pas les Dieux ! N'est ce pas... ? Déconcertée, Panna retourne près de la porte pour voir Fier terminer l'application du baume sur sa sœur, qu'elle observe avec une attention accrue. Depuis quand est-elle dans cet état ? Pourquoi n'a-t-elle rien remarqué ? Est-ce pour cela qu'elle la trouve plus émotive qu'auparavant ? Était-elle déjà ainsi avant les 60 ans qui ont séparé leur dernière rencontre ? Est-ce que... Est-ce qu'elle-même a une part de responsabilité là-dedans ?



— Qui est là ? lance soudainement Ryby en tournant la tête dans sa direction.



Fichtre, elle a dû respirer trop fort ou bien sa présence a commencé à trop réchauffer la pièce ! L'Incarnation des Poissons se rhabille en vitesse et ordonne à son Cortégien de se cacher avant de reprendre place tranquillement, comme si rien ne s'était passé. Après quelques instants d'hésitation, Panna se décide à pousser la porte et à reparaître devant elle.



— Oh, c'est toi ? réagit-elle alors d'une voix fluette en agrémentant sa phrase de son éternel grand sourire plein d'entrain.



Ce sourire... Depuis quand n'est-il plus sincère ?



— Je... Je suis venue m'excuser. Mon comportement envers toi était inacceptable.



— Ça ne fait rien, je t'assure, je t'ai déjà pardonné !



— Non, en toute honnêteté, je suis désolée de t'avoir fait endurer ça. C'était cruel et méchant de ma part alors que tu es si gentille envers moi...



La Déesse de la Vierge vient à nouveau s'asseoir dans le canapé, juste à côté d'elle, et lui prend la main, lui rendant un léger sourire.



— Et si nous parlions, toutes les deux ? Pas seulement de moi, égoïste que je suis, mais aussi de toi. Et nous ne sommes pas obligées de nous restreindre à seulement une heure.



— Tu souhaites vraiment passer du temps avec moi ? lui demande Ryby, les prunelles pétillant de joie.



Pour la première fois depuis longtemps, Panna regarde véritablement sa sœur dans les yeux, désirant d'abord savoir si elle joue la comédie ou non... avant de se raviser. Peu importe la vérité. Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ignorer.



— Oui. Alors, par où veux-tu commencer ?

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