Chapitre 17 : Thérapie (Partie 1/2)

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— Pourquoi ris-tu ainsi de moi ? Je ne suis pas venu te voir pour être moqué ! se vexe Leïv en détournant le regard.

L'Incarnation de la Vierge étouffe ses ricanements et reprend son sérieux en tournant les pages du roman qu'elle lisait, paisiblement installée sur sa balançoire, avant d'être dérangée. Pas une seule fois elle n'a levé le regard vers son interlocuteur ; trouvant sa vision bien moins attrayante et utile que celle des mots. Ce qui ne l'empêche pas, d'un bras qu'elle sacrifie à contrecoeur alors qu'elle en aurait davantage besoin pour soutenir son livre, de s'atteler à la guérison de celui de son frère : une grande partie a complètement disparu.

— Honnêtement, tu l'as bien cherché. Tu n'aurais pas dû jouer au héros hier soir.

— Pas de leçon de morale, je t'en prie. J'aurais pu mourir !

— Et bien tu seras plus prudent la prochaine fois. Il ne manquerait plus que notre meilleure arme se fasse bêtement tuer au nom de la frime.

— Je ne frimais pas !

Levant un sourcil, Panna referme son livre et le pose sur ses genoux, avant de lever sa main libre au ciel pour faire descendre Syrma, qui lévitait au-dessus de sa tête. Les immenses pages se mettent à tourner toutes seules, comme animées de leur propre volonté, avant de s'arrêter sur l'information recherchée.

— Tu m'excuseras, mais c'est écrit noir sur blanc : c'est clairement ce qui s'est passé.

Et pour appuyer ses dires, elle tourne le grimoire vers lui pour lui montrer les lignes révélatrices.

— Heureusement pour toi que j'étais là ! Autrement, tu ne serais plus rien à l'heure qu'il est ! Ne le nie pas, la vérité est venue de mes propres yeux.

Sa puissante Arme a la particularité de ne pas contenir que des sortilèges : sur ses pages sont inscrits des milliers d'événements ayant eu lieu sur Terre ou dans les cieux. À l'instant où son possesseur prend conscience d'un fait, quel qu'il soit, il se couche sur le papier : chaque souvenir personnel, chaque élément porté à son attention, est dès lors considéré comme véridique.

Cela peut sembler profondément subjectif, mais dès qu'il est question de vérité, les yeux de la Vierge deviennent de véritables détecteurs de mensonges : nul ne peut la tromper par les mots, car les mots lui dévoilent tous leurs sens et leurs secrets. La connaissance ainsi accumulée non seulement par Panna, mais aussi par celles qui l'ont précédée, est ce qui lui vaut le surnom de Gardienne du Savoir, accordé à la quatrième fille du Serpentaire par les humains depuis sa toute première Incarnation.

— De tes propres yeux ? Ne me fais pas rire ! Encore faudrait-il que tu les ouvres quand tu me regardes ! Et si je me souviens bien, sans moi, c'est toi qui ne serais plus de ce monde.

— De quoi parles-tu, encore ? Qu'est ce que vous avez tous avec mes yeux en ce moment ?

Leïv préfère s'arrêter là, l'incompréhension dans la voix de la blonde n'étant jamais bon signe pour la suite des événements.

— Rien, oublie ça... Tu sais, tu pourrais au moins avoir la décence de faire semblant de compatir, dit-il en soupirant.

— Désolée, le mensonge est contraire à mon éthique. Si tu es venu à moi pour que je prenne en pitié ton humiliation, sache que tu t'es trompé de sœur, répond-t-elle en arborant un grand sourire.

Le soleil de midi brille ardemment sur la constellation de la Vierge, à jamais figée, comme ses consœurs du Lion et du Cancer, dans un été éternel. Le vent chaud se mêle à de douces odeurs d'épices, ce que Panna apprécie tout particulièrement.

La présence du jeune homme sur ses terres pourrait être perçue par un ignorant comme une menace pour la sûreté de la Barrière, et elle aurait bien aimé que ce soit le cas tant elle regrette sa précédente tranquillité, mais il n'en est rien : tandis qu'il est déconseillé de se rendre au sein des constellations d'autrui quand sa période n'est pas en vigueur, les règles ne sont pas les mêmes lorsqu'il s'agit de constellations voisines.

Il est tout à fait possible de séjourner dans les royaumes directement adjacents plusieurs jours en dehors de son temps de juridiction, et sans que cela ne soit nocif. Ainsi, le Taureau peut sans peine rendre visite au Bélier et aux Gémeaux, le Verseau au Capricorne et aux Poissons... Et malheureusement pour la Vierge, c'est le Lion qui a hérité de ce bénéfice.

Ce n'est pas qu'elle le déteste, en aucune façon. Simplement, elle n'aime pas la manière dont il peut parfois se comporter. Certes, elle peut être très émotive, ce qui peut quelquefois la faire réagir au quart de tour, mais lui, quelle impudence ! Il croit détendre l'atmosphère avec des blagues qui ne font rire personne ! En ces temps difficiles, elle serait touchée de ces efforts s'ils n'étaient pas si... puérils. Sincères, mais manquant clairement de classe et de tact.

— Tu sais, mon frère, si tu arrêtais de bouger comme ça, mon sortilège serait plus efficace, lui reproche-t-elle tandis qu'il ne cesse de se pencher d'avant en arrière.

— Comment veux-tu que je reste immobile devant cette couverture des plus délicieuses ? Je ne te savais pas adepte de ce genre de littérature !

Il n'était peut-être effectivement pas très judicieux de laisser à sa vue une image d'hommes dénudés dans une position plus que douteuse. N'ayant toutefois aucune raison de rougir, la jeune femme lui répond dans le plus grand des calmes :

— Ce n'est pas le cas, mais je ne suis pas étonnée qu'un esprit aussi primaire et corrompu que le tien n'y voie qu'une explosion d'actes charnels absolument dégoûtants et sans intérêt, au lieu d'une fascinante et profonde réflexion sur les mentalités de la société humaine au sujet de l'amour et du plaisir sous ses différentes formes.

— Barbant ! Je préfère de loin la corruption. Plus simple, plus attrayant, plus... jouissif ! rétorque-t-il sur un ton plus qu'évocateur.

— Pourquoi ne suis-je pas surprise ? Et par pitié, ne commence pas avec tes vannes stupides ou je te renvoie chez toi sur le champ ! Allons, tiens toi tranquille maintenant.

Sa main ne quitte pas le bras défiguré, dont les tissus repoussent avec peine malgré sa puissance. La peau, la chair... même une partie de l'os est manquant. C'est à se demander comment la main et le poignet parviennent encore à tenir en place. Il n'y a ni saignement, ni perte de quelque morceau que ce soit. Il n'y a plus qu'un vide propre et indolore. Encore heureux, autrement, le pauvre hurlerait sans doute son martyre. Il n'y a pas d'explication à ce phénomène, mais cela reste une faible consolation.

Peu à peu, les muscles s'épaississent, les veines s'étirent pour se lier les unes aux autres. La paume de Panna brûle de plus en plus sous l'effet de son pouvoir, dont la progression est constamment ralentie par la nature de la blessure. C'est comme si elle refusait d'être soignée, car d'ordinaire et selon la gravité des plaies, ce sort ne prend que quelques secondes voire minutes à réaliser. Dans ce genre de cas particulier, en revanche, il lui a fallu apprendre la patience : le travail peut durer des heures, parfois une demi journée. Ici, elle devrait même se considérer chanceuse, car elle est grandement aidée par la capacité innée de régénération de Leïv. Si les dommages avaient été subis de n'importe quelle autre manière, il aurait guéri tout seul à une grande vitesse. C'est dire comme la situation à laquelle ils doivent faire face n'est pas à prendre à la légère.

— Tu ne voudrais pas me passer ton bouquin ? Je m'ennuie, se plaint le Dieu en soufflant bruyamment.

— Non. Tu vas corner et trouer les pages.

— Pas du tout ! Je peux être très délicat avec les objets !

— Coupe toi les ongles et on en reparlera.

Le visage du Lion se fige dans une expression de choc, à la limite du traumatisme :

— Tu n'y penses pas ! Ce serait un sacrilège ! Comment pourrais-je griffer le dos de mes amants si je n'ai plus rien ? Tu dois quand même comprendre ça, je veux dire, qui n'extériorise pas son plaisir par le bout de ses doigts ?

— Le seul plaisir que mes doigts extériorisent est celui de la lecture. Je n'ai nul besoin d'expérimenter celui que tu adules tant.

— Je sais, mais c'est dommage, franchement tu ne sais pas ce que tu rates ! Il n'y a rien de plus beau que la chaleur d'un lit où s'entremêlent les corps et la passion déchaînés !

— Et toi, tu rates la passion que déchaînent les merveilles de l'instruction et de l'imagination. Personne n'est parfait. D'ailleurs, si tu pouvais éviter de me dire ce que je dois faire de ma vie privée, je t'en serais reconnaissante.

— Comment ça ? Je n'ai jamais... Oh, je t'ai vexée, c'est ça ?

Conservant un sourire sarcastique, la Déesse se contente de reprendre en silence son roman.

— D'accord, je suis désolé, je suis un idiot. Tu me pardonnes ?

Aucune réponse.

— Tu me pardonnes, hein ?

Toujours rien.

— S'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît ! insiste-t-il en se mettant à genoux avec une tête de chien battu.

— Bon sang, Père a raison, tu es pire qu'un enfant ! Si ça peut te faire taire, alors oui, je te pardonne !

Elle prend un petit instant pour se calmer, avant de reprendre sur un ton plus posé :

— Puisque tu y tiens tant que ça, tu peux éventuellement lire par-dessus mon épaule pour passer le temps. Mais sans bouger, sinon j'en aurais pour la journée ! Et pas de commentaire !

Leïv acquiesce dans un grand sourire puis s'assied à ses côtés pour laisser son regard dériver sur les lignes et les illustrations... pour le moins détaillées. Une, puis deux, c'est finalement au bout de trois longues et interminables heures que le divin retrouve un bras parfaitement constitué et fonctionnel.

— Ah ! Je me sens comme neuf ! Bénie sois-tu par l'Univers, ma soeur !

— Montre toi plus prudent la prochaine fois, je suis sérieuse. Nous ne voudrions pas te perdre, encore moins de cette manière.

Les yeux vairon de la jeune femme dévient sur le soleil tandis qu'un lourd soupir franchit ses lèvres.

— Quelque chose ne va pas ? s'enquiert le Dieu en la voyant si désespérée.

— Ce n'est rien. Je suis juste attendue pour un rendez-vous avec Ryby et notre petite affaire m'a retardée. Elle va encore me casser les pieds rien que pour ceci.

— Ryby ? Oh, tu m'avais caché ça... réplique-t-il en ponctuant sa phrase d'un clin d'oeil. Depuis combien de temps, toutes les deux, vous...

— Pas ce genre de rendez-vous, espèce d'incorrigible satyre ! Combien de fois vais-je devoir te le dire ? l'interrompt vivement Panna en secouant la tête. Pour tout t'avouer, je suis avec elle ce qu'on appelle une "thérapie". Un concept humain des plus pénibles. Tous les jours, nous avons l'obligation de nous rencontrer pour parler de nos sentiments respectifs, sous prétexte que ça m'aiderait à tourner la page et à combattre mes "émotions néfastes".

— Quelle torture ! Je te plains de toute mon âme ! s'amuse-t-il en faisant de grands gestes dramatiques.

— Ris, ris donc, mais tu n'en ferais pas autant si tu étais à ma place !

Elle se lève de la balançoire et fait signe à la Cortégienne qui l'accompagnait de s'approcher, pour lui confier le livre et lui ordonner de le remettre à sa place. Une fois cette dernière partie, Panna se détourne de Leïv, ses longs voiles voletant en harmonie avec le vent, prête à quitter la parcelle fleurie constituant le toit de la gigantesque tour d'ivoire qui fait la fierté de la constellation. Certains vivent dans des palais, d'autres dans des fermes, dans son cas, il s'agit de cette tour. Elle est composée d'un millier d'étages, chacun renfermant d'incroyables bibliothèques remplies d'écrits de toute sorte et de toute époque.

Poésie, roman, Histoire, théâtre, philosophie, elle les dévore à longueur de journée. À l'âge d'or de la quatrième Génération, Panna pouvait se faire procurer des dizaines de livres à chaque passage sur Terre. C'était là sa seule et unique raison de visite ; en-dehors de cela, elle préférait rester chez elle. Car hormis quelques rares intellectuels avec lesquels il a pu lui arriver de prendre plaisir à converser, elle n'a jamais vraiment porté un grand intérêt pour les humains. Ce n'est pas qu'elle ne les aime pas. Simplement, elle n'a aucune considération envers eux. C'est d'ailleurs par pure obligation si elle est restée entourée de Cortégiens. Au moins, ils ont le mérite de la divertir par de remarquables conversations.

La voilà désormais sur le dernier rebord du toit, la chaleur brûlante de l'ivoire baignée par les rayons du soleil se faisant agréablement ressentir sous ses pieds à travers ses fines sandales. Elle baisse les yeux, sans peur aucune, pour scruter la vertigineuse distance qui la sépare du sol. Syrma se met à léviter autour d'elle, comme en prévision de ce qu'elle compte faire. Elle reste encore figée sur place le temps de quelques secondes, les paupières closes, concentrée. Et lorsqu'elle les ouvre, elle saute dans le vide.

— Levitace !

Ainsi, en cet instant, les cieux lui appartiennent. Elle ne tombe pas. Elle vole à sa destination. Ce qui est d'ordinaire l'apanage des signes d'Air, Syrma peut le lui offrir, et ce serait mentir que de renier l'intense satisfaction qu'elle en tire. Les étages s'amenuisent à vive allure tandis qu'elle perce les nuages, l'air hurlant dans ses oreilles et fouettant avec ardeur son visage et ses yeux, qui malgré une telle puissance restent imperturbables, plus particulièrement le droit qui semble plus vif encore.

Un énorme bruit sourd retentit loin au-dessus de sa tête, tandis qu'elle observe le sol se rapprocher dangereusement d'elle au fil des secondes. Et au tout dernier moment, elle s'arrête et se redresse, avant de se poser tout doucement sur un chemin pavé, où Leïv l'attendait déjà avec son habituelle pose nonchalante.

— Je t'avais pourtant dit de ne pas faire ça ici, je suis sûre que tu as tout cassé ! Ce n'était pas une course ! le réprimande-t-elle tout en faisant disparaître son Arme.

— Mais non, chaque chose est à sa place avec le même nombre de morceaux, ne t'inquiète pas !

Levant les yeux aux ciel, Panna continue sa route en marchant à ses côtés, et se sépare définitivement de lui en se dirigeant vers le portail menant à la constellation du Serpentaire. Une fois sur place, elle se rend d'un pas tranquille dans une petite bâtisse d'architecture fort agréable rappelant celle des Poissons. Ryby y patiente toujours, assise dans un confortable fauteuil, le regard rivé sur un vieux carnet.

— Tu es en retard, lui fait-elle remarquer, mais sans le moindre ton de reproche.

— Comme je suis navrée. J'avais le choix entre ta présence et celle de Leïv, que j'ai d'abord choisie, avant de me raviser parce que, soyons honnêtes, la tienne est nettement moins irritante.

— Je crois que c'est la chose la plus gentille que tu ne m'aies jamais dite...

— Oh non, ne me dis pas que tu vas te mettre à pleurer...

— Bien sûr que non ! Je ne suis pas aussi émotive que toi ! rétorque la Déesse enfantine en détournant la tête pour essuyer ses prunelles mouillées.

Nul besoin d'user du talent naturel des yeux de la Vierge pour comprendre que celle que l'on nomme L'Impératrice des Mers fond comme beurre au soleil au moindre petit mot. Était-elle vraiment aussi sensible avant ? Panna a beau chercher dans sa mémoire, elle ne peut trouver de réponse définitive.

— Bien ! Maintenant que nous sommes de nouveau réunies, si nous reprenions là où nous en étions hier ? suggère Ryby sur un ton trop joyeux pour être naturel, à moins que ce ne soient les 60 ans passés loin d'elle qui donnent cette impression.

— Suis-je vraiment obligée de supporter ça tous les jours ? la questionne la femme aux yeux vairons en s'allongeant dans un canapé immaculé.

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