Chapitre 16 : La page (Partie 1/2)

8 minutes de lecture

L'aube se lève à peine que Klade est réveillé par les rayons auroraux filtrant à travers les volets. Pendant une demi heure, il tente de se rendormir. En vain. Résigné, il se redresse donc en soupirant, avant de se lever et d'ouvrir la fenêtre histoire d'aérer un peu. Il quitte ensuite la chambre, toujours vêtu d'un vieux pyjama à rayures rouges dont la beauté n'est plus à démontrer, et se dirige vers la cuisine pour préparer son petit déjeuner. Il se fait aussi discret que possible, le reste de la maisonnée étant encore endormi.

Son attention devrait se restreindre au salon, où il vient de poser son plateau repas, mais par précaution, il retourne dans le couloir et entrouvre légèrement la porte de la chambre de Zalaé, au sein de laquelle séjourne Kozoro, avec l'innocente intention de s'assurer de loin qu'elle n'est pas aussi tourmentée dans son sommeil que le restant de la journée. Il ne peut toutefois pas s'empêcher de s'approcher, sur la pointe des pieds, jusqu'à son lit. Les mauvaises habitudes ont la vie dure, apparemment.

La respiration de la jeune femme semble paisible, et ses traits ne montrent pas le moindre signe d'affliction. Des dizaines de sachets de glaçons couvrent son corps et son matelas, le tout agrémenté de ventilateurs, comme le premier soir. Il est fort étonnant qu'elle parvienne à s'endormir ainsi encombrée et à ne pas être totalement courbaturée le lendemain.

Rassuré, il quitte la pièce aussi discrètement qu'il y est entré et referme la porte sans un bruit. Après quoi, il retourne au salon et s'assied sur un canapé vert un peu usé par le temps pour déguster ses tartines beurrées. Tandis qu'il mâche en silence, il cherche dans un tiroir de la table basse la télécommande de la télévision, désireux de s'informer des actualités. Il ne l'y trouve pas, mais remarque à la place une pile de petits cahiers grisâtres. Il les reconnaîtrait entre mille : il s'agit des carnets de dessins de sa mère.

Tout en continuant de manger, il s'empare de l'un d'eux et le feuillette, redécouvrant les nombreux sketchs que Kezirah avait pour habitude de lui montrer. Il tombe notamment sur celui dont il se souvient le plus, un visage de Kozoro réalisé au fusain. Ce visage figé dans une expression à demi neutre et à demi mélancolique, frappant de réalité. Des dessins de cette Déesse en particulier, il y en a des dizaines, mais pour une raison qu'il ignore, c'est celui-ci qui le fascinait le plus.

Au fur et à mesure que tournent les pages, son intérêt envers les représentations des divins grandit. Au temple, il y avait une immense fresque réunissant toutes les Incarnations, mais elle se trouvait dans une aile qui lui était interdite en raison de son rang de simple apprenti. Seuls ceux ayant achevé leur formation gagnaient le droit d'y accéder. De ce fait, jamais il n'a pu revoir le visage du Capricorne au cours des quinze dernières années. À la page suivante, c'est celui du Cancer qui apparaît, dans toute sa terrifiante splendeur.

Il sait qu'il ne devrait pas porter de jugement sur un Dieu des Étoiles, mais pour ce qui est de celle-ci, il la méprise. Un être aussi malfaisant ne devrait pas être en charge de la protection des êtres vivants. Pourtant, elle seule peut remplir le rôle qui est le sien, et il faudra faire avec jusqu'à ce que la mort la change en quelqu'un digne du respect qu'on lui vouait autrefois. Il aurait voulu intervenir lors de sa confrontation avec Kozoro, mais il n'aurait réussi qu'à se faire blesser, voire pire ; et le souvenir de la jeune femme se tordant de douleur devant les rires sadiques de cette sorcière le rend aujourd'hui malade. Il sait que, bien qu'elle ne le montre pas, elle souffre constamment de sa situation, et cette idée lui est toute aussi insupportable. Comme il aimerait qu'elle connaisse la paix, et pas uniquement dans les bras de Morphée !

Vient ensuite un dessin qu'il ne se rappelle pas avoir déjà vu, se caractérisant des autres par ses couleurs, la plupart étant en noir et blanc. Pour bénéficier d'un tel travail, il doit être très particulier, symboliser énormément dans le cœur de sa mère. Il s'agit d'un paysage bucolique, très vert, probablement une prairie au printemps. Au milieu de ce paysage, un grand arbre trône majestueusement, et à son pied se trouve un couple enlacé. En y regardant de plus près, il se rend compte que la figure féminine n'est autre que Kozoro. Ses yeux débordent d'un sentiment que, jusqu'alors, il n'y a jamais vu : une profonde béatitude. Cela contraste totalement avec toutes les autres représentations d'elle, mais également avec la vraie, à la fois stoïque et triste.

Autant la voir ainsi éperdue de bonheur lui réchauffe le cœur, autant un pincement s'y fait sentir lorsqu'il dirige son regard vers son origine. Les frêles bras de la Déesse sont enroulés autour du cou d'un homme. Dans ses yeux d'or brille la même lueur qu'elle, à la fois douce et passionnée. Sa chevelure d'argent est surmontée de cornes brunes ornées de pierreries, et son torse musculeux avantageusement enroulé dans une draperie d'un blanc pur. Elle contraste avec la couleur vert tendre de son pantalon et du cuir composant ses bottes et ses gantelets décorés de saphirs brillants. Son identité ne fait aucun doute : il s'agit de Beran du Bélier. Un détail que Klade avait oublié au milieu de tant d'autres : parmi les divins, en cette vie qu'ils connaissent actuellement, seuls deux avaient la réputation d'être amants. Et maintenant, il se souvient desquels.

— On dirait bien que j'ai trouvé plus matinal que moi.

Le jeune homme tressaille à la voix féminine, dont la propriétaire est appuyée sur le dossier du canapé, juste derrière lui. Il lève la tête pour croiser ses yeux encore un peu rougis, peut-être parce qu'elle vient de se réveiller. Et visiblement, elle n'est pas totalement contente de le voir.

— Ah, Ma Dame... Vous êtes là... B... Bien le bonjour... bredouille-t-il en refermant le carnet d'un coup sec, espérant qu'elle ne l'ait pas remarqué.

Mais la jeune femme ne lui répond pas, préférant le fixer de ses iris froids si longuement que même la température de la pièce semble se mettre à baisser dangereusement. Quant à savoir si c'est vraiment le cas, difficile à dire.

— Vous ne seriez pas un peu masochiste, des fois ? Je ne vous ai peut-être pas frappé assez fort l'autre jour.

— Pardon ?

— Tout à l'heure, vous êtes entré dans ma chambre et vous m'avez regardée dormir.

Génial... Encore une boulette... Pourquoi n'écoute-t-il plus son instinct dès lors qu'il s'agit d'elle ? Ou plutôt, pourquoi le pousse-t-il aux pires imbécillités ? Il n'était pas comme ça avant !

— Le bruit de vos pas m'a tirée de mon sommeil, mais j'ai préféré garder les yeux fermés.

Et en plus, elle peut se permettre de se jouer de lui ! Il n'est pas sorti de l'auberge...

— Et bien... commence-t-il dans une éphémère tentative de s'expliquer.

— Vous savez que ça vous donne encore plus l'air d'être un obsédé ? Vous êtes sûr que vous n'êtes pas fiché quelque part ?

Bien que profondément gêné et penaud, il ne peut s'empêcher de remarquer qu'il n'y a aucune colère ni quelconque remontrance dans le ton qu'elle emploie. Elle semble plus se moquer de lui que le réprimander.

— Je voulais juste m'assurer que tout allait bien... Que d'éventuels cauchemars ne venaient pas vous troubler... tente-t-il de se défendre avec calme.

— Je vois. Et la prochaine étape, c'est m'épier sous la douche, histoire de vérifier que je ne me sois pas coupée quelque part ?

— Grands Dieux, non ! Jamais je n'oserais ! répond-t-il, affolé à l'idée qu'elle puisse penser cela de lui.

— Vous voulez vraiment me faire croire que pendant 21 jours vous vous êtes contenté de m'observer depuis la fenêtre du salon ?

— Et bien oui ! Juste le salon ! Et la cuisine... Et... votre chambre... Je vous jure que je détournais la tête à chaque fois que vous vous changiez !

La Maîtresse du Temps lève les yeux au ciel en soufflant bruyamment. Elle n'est visiblement pas ravie d'entendre ça, et de toute évidence se retient sévèrement de le gifler.

— Vous savez que vous empirez votre cas, là ?

— Je suis chasseur de primes. C'est mon métier d'observer les gens, dit-il dans une désespérée tentative de ne pas passer pour un pervers.

— Non, votre métier c'est d'attraper les gens. Les observer, c'est le boulot des détectives privés.

— Et bien figurez vous que je l'ai été, pendant un moment. Il m'arrive encore aujourd'hui de recevoir des demandes pour des histoires d'infidélités.

À cette réplique, Kozoro ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort. Elle reste ainsi, le regard figé sur lui, dubitative.

— Vous êtes sérieux... ?

— Oui, je suis sérieux, et de toute façon, comment croyez vous que je les attrape, mes cibles ? Au petit bonheur la chance ?

— Laissez tomber, je vous crois... Mais il n'empêche qu'avec moi, vous avez dépassé les limites.

— Je le sais bien, et je ne m'en excuserais jamais assez.

— Ah, vous le pouvez, quand je pense que j'aurais pu revenir il y a trois semaines, en période des Gémeaux ! Avec eux, au moins, je n'aurais pas constamment craint pour ma santé physique et mentale !

Une fois les tensions un peu calmées, Kozoro fait ensuite le tour du canapé pour s'asseoir à côté de Klade, lui piquant au passage une tartine qu'il n'avait pas mangée, trop absorbé par les carnets pour faire attention aux appels de son estomac.

— Qu'est ce que vous regardiez ?

— Moi ? Rien du tout ! Je veux dire, je cherchais la télécommande et...

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, elle baisse les yeux sur le petit cahier qu'il a encore dans les mains et, remarquant que ses doigts resserrent leur prise, un geste plus que suspect, elle avance doucement, tout doucement, son index dans sa direction. Le Prêtre s'est tu et immobilisé dès l'instant où elle a commencé sa manœuvre. Comme si cette simple, fine phalange de pierre lui en intimait l'ordre. Comme si, à elle seule, de sa grâce hypnotique, elle asseyait sur lui la dominance de sa propriétaire. Et c'est sans rencontrer la moindre résistance que la Déesse pose le doigt sur la couverture avant de tirer vers elle, dans une extrême lenteur et sans quitter des yeux le jeune homme, l'objet de sa convoitise.

— Alors, qu'avons-nous là... Oh, je me souviens de ça ! Kezirah adorait faire des portraits de nous en toute circonstance. Je vois qu'elle a grandement amélioré son coup de crayon ! dit-elle avec affection tandis que ses traits, au fil des pages, s'adoucissent et démontrent une grande nostalgie.

Elle finit par tomber sur le dessin que Klade regardait. À sa vision, c'est comme si tout s'était coupé en elle, respiration, mouvement... Ses doigts viennent effleurer les silhouettes enlacées, son visage ne reflétant pas d'émotion particulière, juste une intense attention.

— Ma Dame, puis-je vous poser une question indiscrète ? finit par demander Klade en espérant briser le silence qui commençait à s'installer.

— Faites, répond-t-elle sans plus de cérémonie.

— En toute honnêteté... ça ne vous fait pas bizarre de... d'avoir fréquenté votre propre frère ?

Annotations

Recommandations

ElliePyroFire
Ellie se découvre la maîtrise du feu et doit tout mettre en œuvre pour se cacher de ses ennemis. Alors qu'elle ne parvient pas totalement à contrôler ses émotions, celle-ci se voit confier la mission de retrouver un katana aux dangereux pouvoirs avant qu'il ne tombe entre de mauvaises mains.
Elle pourra compter sur l'aide de ses alliés, mais certaines découvertes pourraient lui rendre la tâche encore plus difficile.

Couverture réalisée sur Canva.
130
157
465
145
Défi
Nikal Dapar
Réponse au défi des micronouvelles de Ceryse, SeekerTruth et Sven123
74
78
1
2
vani974
Loa est une jeune adolescente de dix sept ans qui vie seule avec sa mère. Tout est parfait, un petit ami fantastique, une famille et des amis formidable, et bientôt l'université, cependant, depuis quelque temps, Loa fait des rêves qui lui semble bien réel, des visions d'un jeune homme ne cesse de la hanté. Qui est-il? Pour le découvrir, elle devra accepté sa vrai nature, une nature or du commun, car Loa n'est autre qu'un ange. . .
59
11
25
220

Vous aimez lire Merywenn1234 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0