Chapitre 14 : Les cicatrices du passé (Partie 2/2)

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Ses mains se mettent à trembler de manière incontrôlable tant le stress la submerge tout à coup. Immédiatement, Klade les attrape et les caresse avec douceur pour tenter de la calmer.

— Ça va aller, d'accord ? Qu'importe ce que tu as à me dire, je suis prêt à l'entendre. Ne t'en fais pas.

Ce n'est pas que ses paroles la rassurent, mais elles lui confèrent un peu plus de courage. Et du courage, elle ne sera pas la seule à en avoir besoin.

— Tu connais désormais mon lien sacré avec Kozoro. Tu t'y es fait, tu l'as accepté. Mais il y a une chose à ce sujet que tu ignores probablement... Et Ciel, c'est aujourd'hui la plus importante de toutes... Je m'y étais préparée sans état d'âme durant des siècles, mais depuis que je vous ai, mes enfants, mes amours, je me force à ne plus y songer, et c'est impossible. Je vais être honnête, si nous ne nous trouvions pas dans la situation présente, j'aurais continué à garder ce secret au fond de moi. Mais tu es en droit de savoir... que je...

La porte de la chambre s'ouvre soudainement sur l'Incarnation du Capricorne, vêtue d'un simple peignoir blanc. Son corps et ses cheveux sont encore trempés, elle ne semble pas avoir pris la peine de les sécher. Elle fixe la mère et le fils de ses yeux d'argent, où se reflète une certaine anxiété.

— Pardon de vous déranger, mais... Kezirah, il faut que je te parle. De toute urgence.

— Tu peux le faire ici, répond celle-ci, j'étais sur le point de tout dire à Klade si c'est ce à quoi tu fais référence.

— Non, ce n'est pas ça...

Rapidement, la Cortégienne comprend que quelque chose ne va pas. Il n'est pas dans les habitudes de la femme qu'elle a connue de se montrer aussi inquiète, encore moins dans un tel accoutrement. Elle se décide donc à quitter la chambre, promettant d'abord à son fils qu'ils reprendront leur conversation plus tard. Elle la suit ensuite jusqu'à la salle de bain et referme la porte derrière elle.

— Que se passe-t-il ? Pourquoi cette agitation ? s'enquiert-elle après avoir verrouillé le loquet.

— Je vais aller droit au but. J'ai trouvé... quelque chose sur moi, pendant que je prenais un bain. Et ce n'est pas normal, ce n'était pas là hier.

— Quelque chose ? Quoi donc ?

Sans plus attendre, la Déesse dénoue la ceinture du peignoir et le fait lentement glisser jusqu'à ses hanches d'albâtre généreuses, jusqu'à ce qu'il tombe au sol. Elle ne prend pas la peine de couvrir son intimité, car ce n'est pas la première fois qu'elle se retrouve nue devant sa servante. Elle avait pour habitude de se baigner en sa compagnie et celle des autres femmes qui constituaient son Cortège. Mais cette fois, c'est différent. Elle dégage ensuite ses longs cheveux et les ramène à sa poitrine, avant de se retourner en retenant son souffle. La vision qui s'ensuit arrache à sa spectatrice un regard horrifié et un cri étouffé.

Le dos de Kozoro est dans un tel état qu'on croirait y voir un champ de mines. La peau, digne d'un grand brûlé, semble éclatée par endroit, d'apparence rugueuse et affreuse. Des dizaines et des dizaines de cicatrices formant des courbes, des lignes droites et des points d'un diamètre deux fois plus petit qu'un impact de balle, alignées de manière symétrique, en recouvrent toute la surface, en particulier la colonne vertébrale que l'on pourrait maintenant assimiler à un gruyère. Toutes les veines parcourant cette partie de son corps sont désormais apparentes, et non bleues mais rouges, parfois brun foncé, voire presque noires, comme si elles étaient mortes.

Et le plus terrifiant, c'est que toutes ces horreurs semblent changer d'état : par moment on les voit sèches malgré l'eau qui coule encore dessus, dures, ternes, d'allure ancienne, et d'autres fois récentes, vives, comme si la malheureuse était tombée dans un bassin d'acide cinq minutes auparavant tout en se faisant mutiler par un chirurgien fou.

— Mais... Co... comment... ?

— Je te l'ai dis, je ne sais pas comment c'est arrivé. Mais ce n'est pas tout. Touche.

D'une main tremblante, la mère obéit et la pose, non sans quelques gémissements de dégoût, sur le dos martyrisé. Ce qu'elle sent lui fait aussitôt écarquiller les yeux de consternation :

— C'est... c'est chaud... C'est chaud ? Ce n'est pas normal !

— J'ai ressenti des douleurs depuis mon retour, à plusieurs reprises. À chaque fois, elles provenaient de mon dos. Ça ne peut pas être une coïncidence.

— Pourquoi le dos ? Pourquoi pas autre chose ? demande Kezirah en retirant sa main.

— Je n'en sais rien...

Mais quelque chose cloche, autant dans ses mots que dans son attitude. Elle ne semble pas convaincue par ses propres paroles et s'emmure dans un long silence, la tête baissée et les yeux rivés au sol, serrant et tirant ses cheveux comme si elle cherchait à s'y accrocher. Quelqu'un d'inexpérimenté aurait simplement interprété cela comme de l'anxiété suite à cette terrifiante découverte, mais ces indices éveillent au contraire les soupçons de celle qui, au contact de ses enfants, a appris à déceler les signes, visibles comme subtils, du mensonge :

— Tu n'es pas totalement sans repères. Tu sais quelque chose, j'en suis sûre. Dis moi ce que j'ignore.

Mais Kozoro s'enfonce davantage dans son mutisme, incapable de cacher ses tremblements causés par la pression et l'appréhension.

— Je t'en supplie, ne me fais pas ça, pas à moi, insiste-t-elle de sa voix douce en s'emparant d'une serviette pour l'enrouler délicatement autour de son corps.

Le silence se poursuit inlassablement, indigne compagnon qui entrave les cœurs en détresse. Toutefois, après un moment, la jeune femme consent enfin à prononcer quelques mots tandis qu'elle s'agenouille sur le carrelage froid.

— Sais-tu quel est le premier souvenir à m'être revenu en mémoire lorsque ton fils m'a transpercé de son Helkath ?

Kezirah se contente d'un signe de tête négatif, sachant que son amie ne la verrait pas puisqu'elle est restée dos à elle depuis leur entrée dans la pièce.

— C'est le moment de ma mort. Ou plutôt, celui qui y a conduit.

— Ta mort... Tu veux dire, celle d'il y a 500 ans ?

Le souffle de l'Incarnation se fait soudain haletant, saccadé, comme si elle était au bord des larmes, et sa voix brisée, peinant à rester basse, en est la preuve.

— Oui, c'est cela. Cette douleur dont je t'ai parlée, je l'ai ressentie une seule autre fois : ce jour là. Kezirah, c'est... c'est ça qui m'a tuée... C'est ça qui m'a... qui m'a détruite. C'est la même, tu m'entends, la même... Jamais je ne pourrais oublier, ni la confondre avec une autre. C'est elle. Et à chaque fois que je la ressens, j'ai... j'ai peur de mourir à nouveau... Et hier soir, ça a bien failli être le cas, j'en suis certaine...

Ne sachant quoi répondre, Kezirah se met simplement à genoux et la prend dans ses bras, comme à chaque fois qu'elle a dû consoler ses filles. Ce contact semble être le déclic pour la Déesse, qui ne peut plus retenir ses pleurs.

— Je n'arrive plus à me souvenir de ce qui s'est passé maintenant, je n'ai plus aucune image en tête et je suis incapable de les rappeler à moi. Même si j'ai vu un visage, même si j'ai prononcé un nom, je ne suis plus en mesure de me les remémorer. Je ne me souviens de rien d'autre que cette douleur. Je me suis sentie... brûlée de l'intérieur... J'avais l'impression d'être en flammes, que mes membres allaient tous se disloquer, que mes veines allaient se briser et transpercer ma peau, que mon cœur allait éclater en mille morceaux... Je sais que j'ai supplié mon geôlier de tout stopper... Je l'ai imploré... J'ai crié, j'ai pleuré... « Arrêtez », j'ai dit... « Pitié », j'ai dit... Mais il a continué... Pourquoi il m'a fait ça... ? Pourquoi... ?

La mère de famille resserre son étreinte, tellement choquée par ce qu'elle vient d'entendre qu'elle ne peut s'empêcher de sangloter à son tour.

— Ça va aller... Ça va aller, d'accord ? On va surmonter ça ensemble, tu n'es plus toute seule maintenant.

— Si, je le suis. Kezirah, tu le sais tout autant que moi, seule une main divine peut apporter la mort à ses consoeurs. J'ai été assassinée... Et je crois que c'est Père mon meurtrier...

— Tu ne sais pas ce que tu dis, la coupe-t-elle avec effroi en la relâchant soudainement, tu l'as avoué toi-même, tu ne peux plus faire confiance à tes souvenirs ! Nous connaissons toutes les deux le Seigneur Ophiuchus, jamais il ne ferait de mal à qui que ce soit ! C'est l'homme le plus bon, le plus doux et le plus spirituel que j'ai rencontré, je l'admirais tout autant que toi pour ces raisons.

— Je sais, je sais ! Mais écoute moi, s'il te plait... J'ai beau ne pas m'en souvenir, je sens... je sens qu'il est lié à tout ça. Il ne peut que l'être... Il ne peut...

— Et si c'était Dame Rakovina ? Tu sais qu'elle a juré ta perte depuis que tu es née, ce serait tout à fait son genre de te torturer jusqu'à la mort. Elle a même tenté l'expérience à de nombreuses reprises ! Ton père a dû tenter d'intervenir, en vain. Personnellement, c'est ce que j'ai toujours pensé.

Peu convaincue par cette hypothèse, Kozoro se contente de secouer la tête tandis qu'elle ramène ses genoux à sa poitrine.

— Non, non, ce n'est pas elle...

— Comment peux-tu en être certaine ? Comment peux-tu la défendre après tout ce qu'elle t'a fait ?

— Je ne la défends pas, je la méprise de toute mon âme, mais je sais qu'elle est innocente !

— Alors tu préfères accuser le Seigneur Ophiuchus, la personne la moins susceptible de te faire du mal ? C'est... C'est de la folie ! Tu n'as pas la moindre preuve de ce que tu avances...

Poussée à bout, Kozoro se retourne brusquement vers son amie, le regard brûlant de colère :

— Parce que tu crois que je ne le sais pas ? Quel genre de preuve attends-tu de moi ? C'est la première chose que j'ai dite en me réveillant ! C'est à cause de ça que j'ai failli tuer ton fils ! Toi qui es si bonne pour analyser les tourments d'autrui, pourquoi es-tu incapable de me croire ?

— Parce que c'est insensé !

— Mais c'est la vérité !

— Non, ça ne peut l'être !

— Tu n'étais pas là, tu n'as pas le droit d'en juger !

— Toi, tu l'étais, et tu n'es même pas capable d'aligner deux mots sur le sujet !

— Tu insinues donc que c'est ma faute ?

— Je ne pense pas que tu ne puisses pas te souvenir, je pense que tu ne le veux pas, voilà tout !

— Ah, vraiment ? J'aimerais bien t'y voir, à lutter pour rester toi-même parce que toutes tes personnalités se mélangent et t'embrouillent l'esprit ! Vas-y, prends ma place, et vois ce que ça fait !

Réalisant tout à coup que le ton est trop monté, les deux femmes se taisent et s'éloignent l'une de l'autre, chacune à une extrémité de la petite pièce. Elles restent ainsi cloîtrées dans le silence durant de longues minutes, repassant en boucle dans leur mémoire la conversation qui vient d'avoir lieu. Peu à peu, les tensions se calment, laissant place à la honte et aux regrets. Jamais elles ne s'étaient disputées auparavant. Jamais. Les choses auraient-elles changé à ce point ?

— Je te demande pardon, finit par formuler timidement Kezirah, je n'aurais pas dû te provoquer, ni manquer de respect à ta douleur.

— Non, c'est à moi de m'excuser, rétorque Kozoro d'une petite voix. C'est moi qui me suis emportée stupidement. Je n'aurais pas dû te parler de tout ça. Cela ne fait qu'accroître ta peine et tu n'as certainement pas besoin de ça.

— Au contraire, tu as bien fait. Ce qu'il t'arrive n'est pas normal, il te fallait te confier à quelqu'un qui te comprenne... Enfin, dans la mesure du possible.

Une fois assurée que l'atmosphère s'est adoucie, la jeune femme se relève et rejoint doucement la Déesse pour se rasseoir à ses côtés.

— Peu importe qui a causé ta mort. Nous finirons bien par le savoir un jour ou l'autre. Et de toute façon, ça n'explique pas la présence de ces marques ni pourquoi elles ont un tel effet sur toi. Mais je suis avec toi maintenant. Je t'aiderai à surmonter cet obstacle.

— Et si c'était plus qu'il n'y paraît ? Plus qu'un simple obstacle ?

— Les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles ne le semblent, c'est toi qui me l'as appris, répond Kezirah dans un léger sourire, et si tel est le cas, alors nous ferons front et nous nous adapterons, comme toujours.

— Et si ça prenait trop de temps ? Et si...

— Arrête un peu de te prendre la tête. C'est peut-être ça qui te bloque, tu as toujours été du genre à trop réfléchir.

— Et bien peut-être que j'aurais dû réfléchir davantage avant d'agir, ça m'aurait évité de blesser par deux fois mon seul guide, me coinçant ainsi ici comme une idiote. Le karma, me dira-t-on. Tu n'as même pas l'air en colère contre moi pour ça, d'ailleurs.

À cette remarque, la Cortégienne hausse simplement les épaules :

— La deuxième fois, c'était un accident.

— Et la première ?

— D'après ce que j'en sais, il l'avait bien cherché. Il voulait bien faire, assurément, mais ce n'est pas franchement la meilleure méthode pour approcher une femme. Ça ne te donnait pas beaucoup de raisons de lui faire confiance. J'espère qu'il n'a pas fait de même avec ses petites amies !

— Pour peu qu'il en ait eu, ça doit faire beaucoup de coups de poêle autrement...

Cette fois ci, les deux femmes partent dans un incontrôlable éclat de rire, pour finir par se prendre dans les bras afin de sécher leurs larmes loin du regard de l'autre.

— Heureusement qu'on est en été, ton corps est si froid que je n'étouffe plus dans cette chaleur, et ça ne me gêne même pas !

— Est-ce que tu viens de me traiter de glaçon ? Tu veux que je te souffle au visage pour te servir de ventilateur, tant qu'on y est ?

— Ah, mais si tu le proposes si gentiment...

Toute trace de ressentiment a disparu de leurs voix, laissant place à la détente. C'est comme si la dispute n'avait jamais eu lieu. Toutefois, la problématique soulevée, bien qu'en suspens, est toujours là. Ces cicatrices ne sont pas apparues par hasard, et il serait fâcheux de les considérer comme de simples marques du passé, auxquelles il suffit de ne plus penser pour que leur présence soit oubliée. Car il s'avère que Kozoro a volontairement évité de mentionner un dernier détail à leur sujet : à chaque fois qu'elles l'ont harcelée dans cette douleur si semblable à la mort, elle était en train d'invoquer ses pouvoirs.

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