Chapitre 14 : Les cicatrices du passé (Partie 1/2)

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— Je t'aime, ma fille.

— Je le sais déjà, Père.

— Je voudrais seulement que tu t'en souviennes.

— Comment pourrais-je oublier ? Vous êtes mon père, vous ne pouvez que m'aimer, et je ne peux que vous aimer en retour.

Kozoro ouvre à nouveau les yeux après avoir songé pour la énième fois à cette conversation. Cela fait une heure maintenant qu'elle reste ainsi, allongée dans une baignoire remplie d'eau glacée. Des frissons lui parcourent tout le corps en permanence, mais ils ne lui sont pas désagréables. Ils ne l'ont jamais été. En tout cas, lorsqu'elle était Déesse, ainsi qu'au cours des vies où le froid était son allié et non un mortel ennemi.

Son regard dévie sur sa tenue posée proprement sur une commode. C'est la première fois depuis ces deux derniers jours qu'elle s'en dévêt. D'aucun pourrait se dire que son hygiène laisse franchement à désirer, mais fort heureusement pour les divins, elle est incapable de transpirer. Tout du moins, elle l'est de nouveau, il faut donc croire qu'il y a finalement du bon dans son malheur.

À la vue de ses habits, elle se remémore divers souvenirs impliquant son père. Sa voix, si douce pour un homme, vibre dans son esprit tourmenté par la pression qu'elle tente par ce bain d'évacuer. Elle se souvient de ses regards compatissants, de ses sourires chaleureux, de ses conseils avisés. Elle ne peut empêcher ses lèvres de former un rictus amusé tandis qu'elle repense à ce jour d'hiver, où elle a essayé pour la première fois de faire du patin sur glace.

Elle avait choisi un lac entourant le palais du Serpentaire qui avait gelé. Elle n'avait alors que deux ans. Elle s'était, comme on le dit de nos jours, misérablement vautrée comme un veau. Et Ophiuchus, qui assistait avec émotion à ce spectacle comme si elle n'avait pas uniquement deux ans d'âge mais aussi deux ans de corps, s'était précipité sur la froide surface pour la rejoindre avec panique. Il était si agité qu'il avait glissé à son tour et s'était effondré tête la première sur la glace. Tous deux s'étaient ensuite observés mutuellement pendant de longues secondes avant d'éclater de rire jusqu'aux larmes.

Ce n'était pas la première fois qu'elle connaissait ce genre d'expérience, il y avait certainement eu pléthore d'autres occasions en ses précédentes vies. Car pour elle, cela ne faisait que deux ans, mais pour lui, plus de deux mille s'étaient écoulés depuis sa première naissance. Et pourtant, malgré tout ce temps, il agissait toujours en ces cas là comme un jeune père. En y repensant, c'était vraiment mignon. C'était dans ce genre de moments qu'on ne le voyait pas comme le plus grand des divins, celui sur qui tout repose, mais comme un simple parent, le plus aimant des hommes. Pourquoi a-t-il fallu que ça change ?

— Que s'est-il passé ? Pourquoi... Comment en êtes vous arrivé là ?

Le visage de Kozoro se referme dans son éternelle expression mélancolique tandis que cette question revient la hanter une fois de plus. Si seulement elle avait la réponse, si seulement elle pouvait au moins être certaine de ses propos. Car tout le problème est là : comme pour la plupart de ses souvenirs, ceux de cette fameuse et terrible nuit sont désormais flous, pas inaccessibles mais hors de portée de sa compréhension. Lorsqu'elle tente d'atteindre toutes ces visions du passé, parfois elles lui parviennent clairement, et parfois les voix s'éteignent, les images se brouillent. Elle sait que c'est lui qui a causé sa souffrance. Elle le sait.

Elle ignore comment elle peut en être aussi sûre, surtout avec ces soucis de mémoire qui sont les siens, car après tout, elle pourrait transposer l'image de son père sur celle de son vrai meurtrier... Mais elle en est absolument convaincue. Ou alors, elle pense l'être ? Comment peut-elle encore faire confiance à ses propres souvenirs alors qu'ils lui jouaient des tours il y a quelques heures de cela ? Pourquoi tout doit être si compliqué ?

Avec une telle anarchie, elle ne risque pas de retrouver la paix intérieure avant un bon moment, et c'est peut-être ça qui l'empêche de faire appel à ses pouvoirs. Elle a encore 47 jours devant elle, certes... Mais elle n'a que 47 jours. Si elle s'avère incapable d'accomplir sa mission, c'est Kezirah qui paiera pour son incompétence. Comment pourrait-elle faire ça à son amie et à la famille qu'elle a construite ? Elle n'a pas le droit de rester impuissante !

Dans cette optique, elle tente, pour la quinzième fois de la journée, d'invoquer Nashira, espérant que son essai ne sera cette fois pas vain. Mais elle a beau se concentrer, faire le vide dans sa tête et appeler le nom sacré depuis les tréfonds de son âme, rien n'y fait. Encore un cuisant échec, qui la récompense par une nouvelle vague de douleurs fulgurantes. Et voilà, même ce bain qui était censé la détendre a failli à sa mission, par sa faute.

— Je suis tellement nulle... Une calamité, une honte... se dit-elle en posant sa main rocailleuse sur ses yeux pour les empêcher de pleurer ; à cela aussi, elle échoue.

Ses lamentations parviennent à Kezirah, postée de l'autre côté de la porte de la salle de bain. Elle est là depuis le début, assise par terre, les genoux ramenés contre sa poitrine. Le simple fait de savoir son amie ici, dans sa maison, dans la pièce d'à côté, emplit son cœur de joie. Mais en même temps, elle sait combien celle qu'elle a servie durant des millénaires souffre de sa situation, et ça la rend triste elle aussi. Qu'il est loin, le temps où l'insouciance soufflait sa légèreté sur leurs âmes.

Kezirah préfère ne pas le montrer, mais elle a peur. Elle a toute confiance en sa maîtresse, mais ça n'empêche pas ses entrailles de se serrer à la pensée que dans un peu plus d'un mois, tout pourrait s'arrêter. Bien sûr, elle connaissait déjà sa condition. Elle s'y est préparée pendant des siècles. Il y a encore une trentaine d'années, ça ne l'aurait pas tant dérangée car elle n'avait aucune réelle raison de vouloir rester en vie, hormis pour la mémoire de sa Déesse. Mais depuis qu'elle a une famille, la peur et la culpabilité la rongent.

C'est peut-être ce qui l'a poussée à révéler son identité à ses filles. La cadette croit qu'elle se met simplement en scène dans les histoires qu'elle lui raconte, mais l'aînée est pleinement consciente de ce qui les attend. Quant à son fils, son doux garçon... Aujourd'hui, elle s'en veut de lui avoir caché la vérité, mais elle reste, pour une fois, d'accord avec son mari... enfin, ex mari. Il valait mieux qu'il n'en sache rien à l'époque.

Cela n'aurait rendu leur séparation forcée que plus affreuse encore. Parce qu'en temps normal, la formation d'un Prêtre Serpentis s'achève à ses 25 ans. Ce n'est qu'à partir de là qu'il a l'autorisation de quitter l'enceinte du temple, de revoir sa famille qu'il avait alors interdiction de contacter, et de trouver une épouse. Et si Klade avait continué son entraînement normalement, il n'en serait sorti que bien après la mort de sa mère. L'idée qu'il ne l'aurait vue pour la dernière fois qu'au moment de son départ l'aurait hanté. Elle ne voulait pas qu'il vive ainsi, le cœur déchiré. Cela aurait sûrement fait de lui un autre homme. Ceci dit, comment savoir si le fait de le lui apprendre maintenant n'aura pas le même effet ?

Elle aurait voulu passer plus de temps en compagnie de ses enfants. Les voir grandir, fonder leur propre famille... Elle n'a même pas pu profiter de son fils. Il n'avait que dix ans quand Otec le lui a enlevé. Elle n'a pas eu son mot à dire, et elle a été obligée de regarder son petit garçon partir avec la douloureuse pensée que plus jamais elle ne le reverrait. Et aujourd'hui, la providence le lui a ramené, ainsi que sa meilleure amie.

Pourquoi leurs derniers jours devraient-ils se dérouler dans la peur et la tristesse ? Kezirah doit se ressaisir. Klade a besoin d'une mère, et Kozoro d'un soutien de poids. Jusqu'à ses derniers instants, si l'on devait en arriver là, elle conservera un visage souriant et confiant. Ainsi, la peur et la tristesse ne seront pas les seules maîtresses de leurs cœurs. À commencer par le sien.

Sur ces pensées, elle se relève et se dirige vers la cuisine où elle prépare un plateau repas pour son fils. Son regard hésitant jongle entre plusieurs placards : aime-t-il toujours les sandwichs au poulet fumé ? Déteste-t-il toujours autant les ananas ? Tant de choses peuvent changer en une quinzaine d'années. Une mère est censée dire qu'elle connaît son enfant par cœur, mais dans le cas présent, ce serait mentir.

Et si elle lui faisait un gâteau d'anniversaire ? Ça lui fait combien, 23 ans, bientôt 24 ? Elle a manqué tellement de fêtes, il faudrait au moins prendre une journée pour toutes les rattraper. Ce ne serait pas trop en faire, n'est ce pas ? Finalement, Kezirah opte pour le sandwich au poulet. Son petit trésor ne peut pas avoir changé à ce point. Une fois l'en-cas terminé, elle quitte la cuisine, plateau en main, et atteint rapidement la chambre de Klade. Un grand sourire, presque enfantin, vient illuminer le visage de ce dernier lorsqu'il réalise qu'il va pouvoir à nouveau goûter aux préparations de sa mère.

— Je m'achetais souvent des sandwichs au poulet en grandes surfaces, mais jamais ils n'ont égalé les tiens, déclare-t-il avec enthousiasme après une première bouchée.

— Le secret est dans la mayonnaise, lui confie-t-elle tout sourire en s'asseyant près de lui, je la fais moi-même selon une recette de mon arrière arrière... bref, d'une aïeule, et qui se transmet de génération en génération. Je l'ai apprise à Zalaé.

Le jeune homme savoure la moindre miette de son repas. Cette saveur le ramène en enfance, à une époque où il vivait simplement, heureux, avec sa famille. Il écoute avec attention l'anecdote de la mayonnaise antique, et la mention de sa sœur le fait réaliser quelque chose :

— En parlant d'elle, Il faudra que je pense à la remercier pour m'avoir procuré ces bandages, bien que je ne voie pas vraiment en quoi ils vont m'aider, dit-il en déboutonnant sa chemise pour dévoiler des bandelettes blanches et grises enroulées autour de son torse.

— Petit ignorant, se moque gentiment sa mère, c'est de la technologie dernier cri, ils permettront à ta chair et tes os de guérir plus vite.

— Vraiment ? C'est à ça qu'ils ressemblent ? J'en ai entendu parler, tout le monde vante leurs extraordinaires qualités, mais je n'ai jamais eu à m'en servir. Ils sont vraiment aussi efficaces qu'on le prétend ?

À cette question, Kezirah ne peut s'empêcher d'émettre un léger rire. S'ils sont efficaces ? C'est comme demander si la constellation du Capricorne est dirigée par un homme ou une femme ! Nul ne devrait en douter, et pourtant, c'est ce que tout le monde fait aujourd'hui. Qu'à cela ne tienne, elle ne va pas laisser son enfant sans réponse.

— Et bien, il y a trois mois, Rosyn s'est fracturé la jambe en tombant de son vélo. On l'a enroulée dans ces bandages, et une semaine plus tard, ma petite choupinette pouvait à nouveau gambader en toute folie et sans aucune séquelle. Ces bandages ont un prix... fort coûteux, mais si nous n'y avions pas recouru, elle serait encore emprisonnée dans un plâtre à l'heure actuelle.

— Ça devrait faire l'affaire alors, achève-t-il dans un sourire convaincu.

Une fois le sandwich terminé, un long silence s'installe. Il est si long qu'il en devient même gênant. Il faut dire que tous deux voudraient tant se parler de tout et de rien qu'ils sont, ironiquement, incapables d'aborder le moindre sujet. Finalement, c'est la question qui brûle les lèvres de Kezirah depuis des années qui finit par l'emporter sur son mutisme.

— Comment c'était, là-bas ? Avec les autres Prêtres ?

— Dur, avoue après un moment le dissident en baissant le regard, les apprentis ne me traitaient pas comme leur égal à cause de mon implant, et les maîtres n'ont pas tous fait preuve de compassion à mon égard.

— Qui était le tien, d'ailleurs ? Qui s'est vu confier la tâche de te former ?

— Mon géniteur, répond-t-il du tac au tac, sans chercher à mentir.

Une grimace de stupeur apparaît sur le visage de Kezirah, qui ne s'attendait visiblement pas à cette révélation :

— Comment ? Otec ? Je croyais qu'il n'était pas dans la norme que les pères prennent leurs fils comme apprentis, afin d'éviter tout favoritisme ?

— Il n'est pas non plus dans la norme de faire entrer son enfant au temple deux ans plus tôt que la réglementation l'exige. Et crois moi, il a beau avoir été mon maître, j'étais tout sauf favorisé, réplique-t-il avec une pointe d'amertume dans la voix.

Le cœur de la Cortégienne se serre à ces paroles. Si durant son enfance, les relations entre Klade et son père n'étaient pas des meilleures, il semblerait que cela ait empiré avec les années.

— Que veux-tu dire par là ? demande-t-elle d'un ton inquiet.

Notant l'angoisse qui l'étreint, les traits du jeune homme s'adoucissent tandis qu'il pose délicatement sa main sur la douce épaule de celle qui lui a offert la vie.

— C'est du passé. Je ne veux pas t'embêter avec ça.

— Mais comment puis-je espérer te connaître, te comprendre, tes motivations... tout de toi, en somme, si tu ne me dis rien ?

— Tout comme tu m'as caché ton identité ?

Touché.

— Oh... Tu m'en veux encore, n'est ce pas ? murmure Kezirah tristement en se décalant vers le rebord du lit.

— Quoi ? Non, oh non, pas du tout, se rattrape-t-il en se redressant un peu trop brusquement.

Sa soudaine vivacité lui vaut une nouvelle douleur abdominale. Une fois ce mauvais moment passé, il relève les yeux vers ceux de la jeune femme.

— Je ne t'en ai jamais voulu, maman. Oui, j'ai été surpris, choqué dans un premier temps... Mais certainement pas en colère. Ne t'avise plus de penser ce genre de choses, d'accord ? Les seuls sentiments que j'éprouve envers toi sont de l'amour, et de l'amour uniquement. Jamais la colère n'en fera partie ! Je ne pourrais jamais t'en vouloir, même si tu m'as menti... ou juste omis de préciser certains détails de ta vie.

Et c'est un nouveau coup de poignard en plein cœur qu'il vient sans le savoir de donner à Kezirah. Elle sent ses épaules se figer et ses muscles se tendre violemment, tandis que dans sa poitrine hurle à tambour battant le petit organe en proie au dilemme. Finalement, elle prend une grande inspiration, n'étant pas certaine de ce qu'elle est sur le point de faire, mais sachant qu'elle le doit.

— Écoute, mon chéri... Il y a quelque chose qu'il me faut te dire. C'est important.

L'expression sur son visage et dans le ton de sa voix, indescriptible, intrigue le Prêtre qui fronce les sourcils avec appréhension.

— Qu'est ce qu'il y a ? Tu te sens bien ?

— Pas vraiment... Ce que je m'apprête à te révéler est très... dur à entendre. J'aurais voulu t'en préserver, mais je n'ai pas le droit de te priver de la vérité. Et je suis certaine qu'après, tu m'en voudras réellement.

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