Chapitre 13 : L'élite (Partie 1/3)

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— Vystrely !



Au loin, de grosses roches se détachent du sol et se projettent d'elles-mêmes avec violence dans la même direction. Là-bas les attend leur cible. Elle patiente, droite, inébranlable. Lorsqu'elle estime les pierres suffisamment proches, elle serre le poing et arme son bras, enfermé dans un énorme gantelet d'argent. Et au tout dernier moment, elle frappe, frappe, frappe. Les roches se pulvérisent l'une après l'autre, réduites en de pitoyables fragments, jusqu'à ce qu'il n'en reste aucune trace. La femme, elle, n'a pas la moindre égratignure. Elle se retourne, puis baisse les bras et ferme les yeux, prenant quelques secondes pour respirer.



— Vystrely ! invoque-t-elle de nouveau.



Cette fois, les rochers, dont le volume et la vitesse ont doublé, proviennent de multiples directions. Sans se laisser déconcentrer, elle détruit la première à l'atteindre, puis la deuxième, puis la troisième, un coup de pied retourné vient à bout de la quatrième, puis elle bondit sur la suivante pour atteindre les projectiles les plus hauts et frappe sans discontinuer. Tandis qu'elle atterrit au sol sans la moindre difficulté, d'autres assaillants de pierre la rejoignent et achèvent eux aussi leur course sur ses puissantes phalanges métalliques.



Le fracas résonne avec force dans la vallée désolée pendant encore de longues minutes avant de finalement s'abandonner au silence, ne laissant encore une fois pour unique survivante que la femme couverte de poussière. Son armure d'argent ornée de petits froufrous bleutés brille au soleil par endroits, et les longs pans blancs dissimulant à moitié ses cuisses musclées sont portés avec douceur par le vent chaud.



— Vystrely ! appelle-t-elle une dernière fois.



Une seule, gigantesque masse de roc, se soulève alors dans les airs, loin, droit devant elle. De ses yeux d'azur, la femme la regarde se diriger vers elle avec le même flegme et le même sourire détendu. Puis, elle contracte les muscles de ses jambes et frappe la terre de ses pieds pour s'y enfoncer légèrement. Elle prend une profonde inspiration tandis que l'immense projectile se rapproche, puis se cambre en penchant la tête en arrière, et s'immobilise jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'à quelques centimètres d'elle... pour lui administrer dans un souffle final un coup de tête si puissant qu'il se brise en deux parties s'écrasant lourdement sur le sol.



— Je crois que ça devrait suffire pour aujourd'hui, se dit Byka du Taureau avec satisfaction.



Dégageant ses pieds du sol, elle étire ses muscles épargnés de toute blessure tandis que ses gantelets disparaissent ; et quitte le site d'entraînement pour se rendre dans la vallée voisine, couverte de verdure et de fleurs exotiques, et berceau d'un petit hameau d'apparence rustique. Elle pénètre ensuite dans la plus grande habitation, et tandis qu'elle marche dans un couloir, elle fait glisser le bout de son doigt sur certaines parties cuivrées de son armure, situées au niveau de sa poitrine et du creux de ses reins, pour enclencher leur ouverture ; puis elle laisse les Cortégiens présents achever de la dévêtir alors qu'elle se dirige vers une salle faisant office de thermes, faite d'argile et de pierres chaudes.



Un arbre trône fièrement au centre de la pièce, en plein milieu des bassins, dans un petit carré de verdure, et les fruits qu'il porte scintillent d'une lueur presque irréelle. La Déesse descend dans le bassin principal, dont l'eau lui arrive aux genoux, et continue son chemin jusqu'à l'arbre. Une fois arrivée aux premières branches, il se met tout à coup à pleuvoir, mais uniquement sous l'arbre, comme si les feuilles elles-mêmes pleuraient. L'eau ruisselle sur la peau sombre de Byka, semblant par endroit briller comme de l'or.



Elle tend le bras pour cueillir un fruit, puis en croque un morceau pour le recracher au pied de l'arbre, avant de le presser au-dessus de sa tête : un épais liquide scintillant en sort pour couvrir ses courts cheveux, dont la douce couleur rosée semble à son contact se changer en argent. Une fois vidé, le fruit se désagrège dans sa main et finit par disparaître. Elle étale ensuite sur le reste de son corps le liquide se transformant peu à peu en mousse, et dont le parfum subtil commence à envahir la pièce. L'enivrante mixture glisse sur sa poitrine généreuse et sa silhouette athlétique, et une fois en contact avec l'eau du bassin, se dissout pour ne laisser aucune trace.



Sa toilette terminée, Byka fait le tour de l'arbre qui cesse de pleurer lorsqu'elle quitte son périmètre, et s'avance jusqu'au fond de la pièce pour pénétrer dans un bassin plus large et profond que les autres. Elle se prélasse un moment dans ses eaux chaudes, nageant et plongeant au gré de ses envies, jusqu'à ce qu'une voix provenant de l'entrée des lieux l'informe que son armure est maintenant propre. Ravie, elle s'empresse de sortir du bassin et rejoint la Cortégienne à qui fut confiée cette tâche aujourd'hui.



Le regard qu'elle lui adresse à la vue de son armure nettoyée avec soin est aussi doux que sa taille est imposante, car il faut le dire, du haut de son mètre 80, l'Incarnation du Taureau est non seulement la plus grande des filles d'Ophiuchus, mais également la plus grande femme parmi toutes les habitantes des royaumes célestes.



— J'ai l'impression de vous en demander beaucoup ces derniers temps, dit-elle d'une voix accorte en se revêtant d'un body noir, dont l'avant dévoile sa peau encore humide et sa fine musculature.



— Nettoyer votre armure n'est pas une corvée, vous savez, répond la Cortégienne dans un sourire. Et puis, en plusieurs millénaires, on s'habitue. Ce n'est pas si différent de ma vie sur Terre.



— Tu veux dire que je suis un cruel tyran qui fait travailler ses esclaves jour et nuit jusqu'à ce que mort s'ensuive ? réplique Byka en prenant un ton faussement indigné tandis qu'elle tend le bras vers un bustier d'argent décoré de cuivre et d'or blanc.



La jeune fille part alors dans un fou rire :



— Non, bien sûr que non, vous le savez bien ! J'aime me rendre utile, et le travail devient presque un plaisir lorsque c'est au service de la bonne personne.



— En parlant de service, Alphys, je n'ai pas oublié la dette que j'ai envers toi. As-tu réfléchi à la manière dont tu souhaiterais que je m'en acquitte ? requiert la Déesse en enfilant de longs gants ornés de froufrous.



— Oui, mais rien ne m'est venu à l'esprit pour l'instant. Devons-nous vraiment considérer ceci comme une dette ?



— Absolument ! Tu m'as littéralement sauvé la vie, ce n'est pas rien ! répond Byka en s'emparant de bottes genouillères assorties à son bustier.



— Je n'ai fait qu'indiquer au Seigneur Vodnar une fausse direction pour qu'il vous laisse tranquille. Comment a-t-il bien pu vous confondre avec Dame Styr ?



— Non seulement il m'a prise pour elle, mais tu oublies qu'en plus de cela il était déganté. Le malheureux commence à perdre la raison, je crains qu'il ne soit bientôt plus que l'ombre de lui-même. Si tu n'avais pas fait semblant d'apercevoir la vraie Styr, il aurait eu tout le loisir de me toucher et je... Ah, je ne veux même pas y songer.



Elle dispose sur ses hanches une épaisse protection sur laquelle sont fixés les pans blancs, elle aussi faite d'argent et ornée de pointes de cuivre, puis se saisit d'une couronne formant deux cornes bovines et la pose sur sa tête, achevant ainsi de se vêtir. Le reste de la journée se déroule plus lentement qu'elle ne l'aurait espéré, se divertissant par quelques jeux avec ses Cortégiens. La nuit venue, une fois toute la maisonnée endormie, elle se glisse à pas de loups jusqu'au centre de la cour principale pavée, puis s'agenouille pour poser sa main à terre.



— Alcyone, prononce-t-elle dans un murmure.



Semblant surgir du sol, un immense taureau se forme en quelques instants. De la terre et de la pierre viennent former son corps puissant et musculeux, tandis que du cuivre recouvre ses cornes, sabots et yeux. Il s'agenouille respectueusement face à son invocatrice et la laisse s'installer sur son dos. Puis, Byka se met à chevaucher vers l'horizon, fermant les yeux et souriant d'exaltation au vent printanier soufflant sur son visage. Chaque pas de la créature fait naître au creux de la terre des fleurs aux couleurs chatoyantes et aux senteurs exotiques, jusqu'à atteindre au sein d'une plaine luxuriante le portail menant à la constellation du Serpentaire.



Sans prendre la peine de descendre de sa monture, elle franchit le portail et tous deux se retrouvent, une fois de l'autre côté, sur une immense dalle en pierre jaunie. Le climat tempéré de son domaine se mue ici en chaleur quasi étouffante, à peine allégée par les heures nocturnes. Toutefois, étant un signe de Printemps, le changement de température à cette période de l'année lorsqu'elle se rend chez son père la dérange certes un peu, mais pas tant que ça ; car son corps est naturellement apte à supporter différents écarts contrairement à la plupart de ses frères et sœurs, c'est là un avantage indéniable du Taureau. La Nature est ainsi faite, les signes d'Hiver et d'Automne ne supportent que les températures froides, et les signes d'Été et de Printemps les chaudes. Même leur propre corps est porteur de ces variations, et parfois, un simple contact entre deux peaux aux températures trop opposées peut être source de désagrément. Mais, encore une fois, Byka peut se vanter d'être la plus à même de s'y faire.



La divinité continue sa course au gré d'un sentier bordé d'un côté par une forêt de peupliers, de l'autre par un champ de bleuets qu'elle ne peut s'empêcher d'admirer à la lumière de la lune. Elle a toujours aimé le contraste entre la Terre et les constellations : autant on peut y retrouver une même flore, autant il y a chez les Dieux une Nature qu'aucun humain ne pourra jamais voir ailleurs que dans ses rêves les plus fous. À cela s'ajoute une contradiction à laquelle personne n'a jamais eu réponse : si la vie végétale est possible au sein des royaumes célestes, pourquoi ne peut-il en être autant de la vie animale, contrairement au monde des humains où elles vivent en symbiose ? On aura beau dire tout ce qu'on voudra des Hommes, ils ont tout de même beaucoup de chance et énormément à offrir. Hélas, tout le monde n'est pas de cet avis.



Byka sort de sa rêverie lorsque la fière monture s'arrête devant les portes du palais du Serpentaire. Incroyable, elle a passé tout le trajet enfouie dans ses pensées et ne s'est pas rendue compte du temps qui s'écoulait ! Il faut dire que ça lui arrive assez souvent, en particulier ces derniers temps. Elle descend gracieusement de l'animal de pierre et le fait retourner à la terre, avant de franchir l'entrée grande ouverte. De toute évidence, elle n'est pas la première à être arrivée. Elle se rend ensuite à l'amphithéâtre où elle trouve en effet Panna et Vahy, tous deux assis à la place qui leur fut assignée.



Sur son visage se forme un petit sourire éphémère tandis que cette vision lui rappelle combien ils étaient désorganisés lors de la dernière assemblée, car d'ordinaire, les Incarnations sont séparées en quatre groupes disposés à des emplacements précis dans la pièce. Les signes de Printemps et d'Été en occupent la partie gauche, tandis que ceux d'Automne et d'Hiver monopolisent la partie droite. C'est la disposition la plus pratique qui fut trouvée afin que tout le monde se sente au mieux malgré les températures parfois extrêmes dégagées des uns et des autres. Et visiblement, le Dieu de la Balance n'est pas tout à fait à son aise tant il s'agite sous le regard à la fois insistant moqueur de la Vierge, pourtant éloignée de plusieurs dizaines de mètres de lui.



— Il y a un problème ? s'enquiert Byka en levant un sourcil intrigué.



— En aucune façon, répond-t-il sur un ton neutre, quoique semblant légèrement rassuré par sa présence.



— Non, ce n'est pas comme s'il avait fait quoi que ce soit de répréhensible aujourd'hui, ajoute Panna avec une satisfaction non dissimulée dans la voix.



Ah, oui, la fameuse rumeur selon laquelle Beran et Vahy se seraient battus. Les nouvelles se répandent très vite lorsque les Cortégiens sont témoins de quelque chose. Levant les yeux au ciel, l'Incarnation du Taureau rejoint son siège en silence tandis que les deux adversaires, désormais sortis du leur, ne retiennent plus leurs dires, Vahy le premier :



— Et c'est toi qui me jette la pierre ? Dois-je te rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, tu t'es retrouvée à ma place ?



— Moi, au moins, j'ai eu la décence de me rendre dans une arène et d'ensuite aller m'expliquer auprès de Père.



— Cela n'enlève rien aux faits, alors je te prierais de bien vouloir ravaler ta fierté et cesser de me tourmenter pour nourrir ton plaisir.



Ma fierté ? Pardonne moi, mais n'est ce pas hypocrite venant de la part de celui qui me réprimande pour avoir participé à un combat d'Opposés Astraux, pour en provoquer un le lendemain en plein milieu d'une foule de Cortégiens ? Et tu te permets de me faire la morale ?



Des lèvres légèrement pâles de la jeune femme s'échappe un long rire sarcastique appuyé d'un regard écrasant et pénétrant. De toute évidence, c'est une petite vendetta personnelle à l'encontre de leur frère, mais Byka n'a jamais vraiment aimé prêter attention à ce genre de choses. Ceci dit, elle n'a plus vraiment le choix, cette joute commence à prendre tellement de place qu'elle n'arrive même plus à s'entendre penser.



— Moi, à la limite, tout le monde peut comprendre que je sois à cran à l'idée que Kozoro puisse bientôt remarcher parmi nous, mais toi, plus que quiconque, tu devrais être apte à mettre tes ressentiments personnels de côté et te contrôler.



Mes ressentiments personnels ? Pardonne moi, mais n'est ce pas hypocrite venant de la part de celle qui depuis la nouvelle de ce retour se fait le plus remarquer par sa réticence et ses crises de colère ? Et tu te permets de me faire la morale ?



— Silence, tous les deux ! s'écrie finalement Byka en frappant la table de pierre du poing.



Ce simple geste, dont elle a pourtant contenu la puissance comme elle le pouvait, ne cause ni plus ni moins que l'effondrement de la totalité de la rangée, c'est à dire une cinquantaine de mètres maintenant jonchés de débris. Assise juste en-dessous, Panna a dû s'efforcer de bondir hors de son siège le plus vite possible afin de ne pas se retrouver ensevelie. Elle proférerait volontiers quelques virulentes protestations, mais sa soeur ne lui en laisse pas l'occasion, s'imposant à travers sa voix si forte que les murs et le sol en tremblent :



— Ce n'est ni le lieu ni le moment pour vos sottises ! Si vous voulez débattre sur la validité de vos combats puérils, faites le ailleurs !

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