Chapitre 12 : Kezirah (Partie1/2)

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Cortégienne. C'est là un mot que Kezirah n'avait plus entendu depuis longtemps, mais que jamais elle n'a oublié. Et l'entendre de la bouche de celle qu'elle a servie, la personne qu'elle estime le plus au monde, est si bon, si gratifiant ! Sur le moment, elle ne se rend pas compte qu'elle devrait être surprise d'avoir été reconnue, alors que son souvenir aurait dû être perdu avec les autres il y a 500 ans. Peut-être à cause de toutes ces années passées à rêver de ce moment ?

— Nous devrions rentrer à l'intérieur pour parler, suggère-t-elle sans dévier ses yeux argentés de ceux de Kozoro, il peut faire très chaud dehors à cette période de l'année.

— Je suppose que c'est toi que je dois remercier pour les ventilateurs et les glaçons ? demande celle-ci en souriant.

— Je savais que ce serait bon pour vous, confirme Kezirah en lui rendant son rictus.

Elle finit par briser le contact visuel en menant la marche vers la maison, et une fois à l'intérieur, s'installe sur le canapé du salon après avoir demandé à ses filles de les laisser seuls. Tandis que Klade et Kozoro s'asseyent à leur tour, elle prend une grande inspiration et tente de s'habituer à nouveau à la présence de sa Déesse à ses côtés.

— Je n'arrive toujours pas à y croire, avoue le jeune homme perplexe.

— C'est pourtant vrai, mon cher fils. Je suis née il y a environ 2850 ans dans la cité d'Athènes, au sein de l'une des familles aristocratiques les plus riches et influentes.

Klade ne peut s'empêcher de lâcher un « Oh » surpris. Athènes ? Il aurait donc du sang grec dans les veines ? Et noble, qui plus est ? Décidément, cette journée n'a pas fini de le surprendre !

— Les livres d'Histoire ont raison sur de nombreux points, en particulier en ce qui concerne la place de la femme dans la société. Une bien triste époque. J'ai cependant eu la chance d'avoir un père en avance sur son temps, qui souhaitait me voir prendre mes propres décisions, qui ne voulait me contraindre en rien, et je ne l'en remercierais jamais assez.

Mais le sourire sur le doux visage de Kezirah s'efface lentement, assombrissant ses traits.

— Je venais d'avoir 27 ans quand il est mort, faisant de moi une épiclère – une orpheline, seule descendance de son père – et je fus par la loi forcée d'épouser mon plus proche parent, mon oncle, un fripon de la pire espèce. Il était répugnant et fort désagréable, sans parler de sa misogynie sans pareille.

Son corps est pris d'un violent frisson tandis qu'elle repense à cette sombre ère, et son dégoût se fait ressentir jusque dans les subtiles variations de sa voix.

— Je pensais mon destin scellé lorsqu'il est venu m'enlever des bras de ma mère cette nuit de Janvier. Mais Dame Kozoro avait choisi ce même moment pour descendre sur Terre, et la plus grande des providences l'amena à apparaître au pied de la porte avant que mon oncle ne puisse m'emmener et ainsi conclure notre mariage. Ses yeux se sont posés quelques instants sur moi, toute tremblante, tentant de libérer mon bras de la poigne de ce satyre. Puis c'est lui qu'elle a regardé, droit dans les yeux, avant de lui dire sans détour...

— Je m'oppose à cet hyménée, car cette femme ne doit désormais dévouer sa vie qu'à moi, et à moi seule, en tant que Cortégienne du Capricorne. Si vous trouvez quoi que ce soit à y redire, osez donc me défier de renoncer à mon désir, se remémore Kozoro dans le même sourire profondément satisfait qu'elle arborait ce jour là.

À la récitation mot pour mot du discours qui a à jamais changé son existence, Kezirah la dévisage enfin avec surprise :

— Vous-vous en souvenez ? C'était lors de votre toute première vie ! Et d'ailleurs... Vous ne devriez même pas vous rappeler de moi, je m'en rends compte dès à présent ! Comment est-ce possible ?

— Il semblerait que mon réveil m'ait octroyé la totalité de mes souvenirs passés. En plus de la perte de mes pouvoirs.

— Oui, Klade m'en a parlé. C'est terrible ! Je n'ose imaginer toute la confusion que vous devez endurer.

— Pour être confuse, je le suis, oui. Malgré tout, je sais que je suis moi. C'est très difficile à expliquer.

Kozoro reste un instant silencieuse, comme si elle réfléchissait à quelque chose, avant que la réalisation ne traverse son visage :

— Pourquoi me vouvoies-tu ? Tu sais que tu peux continuer à me parler comme autrefois, n'est ce pas ? Je ne suis pas si différente de celle qui t'a quittée, je suis toujours ton amie.

— Vous dites ça maintenant, mais lorsque votre esprit sera à nouveau clair vous pourriez le prendre comme de l'irrespect à votre égard... Je ne fais qu'agir selon le protocole que l'on m'a inculquée.

C'est vrai. Lorsqu'une Incarnation renaît, ses relations avec ses proches sont à reprendre depuis le début. Père, frères, sœurs, et Cortégiens. Pour ne risquer aucun incident, les compagnons divins sont tenus de laisser tout ce qu'ils entretenaient avec leur maître, liaison comme amitié, dans le passé, et apprendre à vivre avec sa nouvelle personnalité.

— Je t'assure, Kezirah, je ne changerais pas. C'est déjà terminé de ce côté là. S'il te plaît, ne me traite pas comme une étrangère... Pas maintenant, alors que j'ai besoin de toi...

Comment dire non à ça ? Comment refuser une telle opportunité, le genre dont tout Cortégien proche de son Dieu rêverait ?

— D'accord... Si vous... Si tu insistes... Ça me fait tellement bizarre... Et en même temps, ça me fait du bien...

L'Incarnation du Capricorne lui prend délicatement la main dans un léger sourire. Un geste que Klade observe avec tendresse et fascination : qui aurait cru que des doigts de pierre, capables d'infliger de grandes souffrances, une chose qu'il a apprise à ses dépends, puissent être maniés avec tant de douceur ? L'espace d'un instant, le cœur de celle qui fait partie des doyens de l'Humanité se réchauffe à ce contact si espéré. Mais comme toujours, une ombre doit venir obscurcir le tableau.

— Tu aurais également eu affaire à Dame Rakovina, d'après ce que j'ai compris ? demande-t-elle avec inquiétude.

C'est cette fois-ci le corps de Kozoro qui se met à frémir :

— Elle a été rapide à réagir à ma renaissance, c'est le moins que l'on puisse dire. Mais il semblerait que je sois tombée sur son jour de bonne grâce, elle compte me laisser tranquille tant que mes pouvoirs ne me seront pas revenus.

— Venant de cette vipère – pardonne moi ces mots – je ne prendrais rien pour acquis. Elle a sûrement une autre idée machiavélique derrière la tête.

— Cela ne m’étonnerait pas, je te rejoins sur ce point.

Le Prêtre, qui semble avoir perdu toute assurance depuis le début des révélations, hausse la voix timidement à l'attention de la Déesse :

— Pardonnez-moi de vous interrompre, mais si j'ai tout compris... Vous avez sauvé ma mère d'un mariage incestueux et arrangé ?

— C'est exact, répond celle-ci, dès l'instant où j'ai croisé son regard j'ai su qu'elle ne voulait pas de la vie qui l'attendait. Je pouvais également sentir le parfum du Capricorne sur elle, il lui était donc possible de rejoindre mon Cortège.

— Vous l'avez... senti ?

— Comment croyez-vous que nous choisissons nos Cortégiens ? Tous les humains dégagent une odeur spécifique à la période de l'année à laquelle ils sont nés. Même si un Homme voulait nous tromper à ce sujet, il ne le pourrait pas.

Klade se penche légèrement en avant, les sourcils froncés et le regard songeur :

— Je vois... Dans ce cas, pourquoi m'avoir demandé ma date de naissance, puisque vous saviez déjà que j'étais affilié au Serpentaire ?

— Parce que votre cas est particulier. Si vous étiez un homme normal, je n'aurais pas eu besoin de détails, j'aurais tout de suite déduit que vous étiez né durant la période secrète du Serpentaire en sentant son odeur dans votre sang. Mais vous êtes un Prêtre Serpentis, ce qui rend ce parfum trompeur puisque tous les membres de votre caste en disposent.

— Comment différenciez-vous un simple humain d'un Prêtre Serpentis, alors ? Je n'ai pas le souvenir que vous m'ayez demandé mon rang lors de votre réveil.

— Le parfum d'un Prêtre est plus fort que celui d'un humain lambda. Il vous prend au nez, comme on dit.

— Qu'est ce que ça veut dire ? Que mon odeur vous indispose ?

Le « un peu » que les lèvres de la Déesse formulent dans un faible murmure plonge le jeune homme dans un profond malaise. Le remarquant, Kozoro se hâte de terminer son explication.

— Comme je le disais, votre cas est exceptionnel, même parmi les vôtres. Là encore, je n'aurais pas eu besoin de vous poser de questions si votre sang ne mêlait pas à la fois l'odeur du Serpentaire et celle du Sagittaire. Comme la période secrète opère durant celle du neuvième signe, je ne pouvais déterminer à cause de votre condition de Prêtre si vous pouviez y être né ou non.

— Je comprends... Les vôtres sont vraiment bien plus complexes que je ne l'imaginais.

Son malaise s'effaçant lentement, il tourne ensuite la tête vers sa mère pour la regarder avec attention.

— J'aimerais beaucoup savoir à quoi peut ressembler le parfum du Capricorne...

Cette fois, c'est Kozoro qui semble prise par la gêne. Elle détourne la tête pour ne pas montrer ses joues rougissantes et refuse de répondre à la question.

— C'est quelque chose de très intense pour eux, avoue Kezirah à voix basse, c'est pratiquement dans l'ordre de l'intime. Dire en quoi consiste cette exaltation de leur âme serait comme se mettre entièrement nu.

— Parce que pour eux, nous ne le sommes pas, peut-être ?

À la suite de cet échange, des visions très explicites et gênantes se mettent à envahir l'esprit de Klade bien malgré lui, et il ne peut empêcher son visage de virer au rouge vif. Il lui faut lutter avec acharnement pour renier ces pensées pour le moins irrespectueuses et calmer son cœur qui commence à s'affoler. Comment a-t-il osé ? Il doit changer de sujet, vite !

— Dis-moi, lance-t-il à sa mère avec la première idée qui lui passe par la tête, est ce que père sait ce que tu es ?

— Et bien... Oui. Il l'a toujours su.

— Comment est-ce possible ? Lui qui brille par son intransigeance vis-à-vis des lois et des tabous ? s'interloque-t-il en oubliant complètement ses précédents songes.

Kozoro lève un sourcil à ce commentaire. De toute évidence, le Prêtre ne tient pas son père en haute estime.

— Je me pose toujours cette question, à vrai dire. Nous-nous sommes rencontrés il y a 28 ans, alors qu'il venait d'atteindre sa majorité de Prêtre Serpentis. Il avait quitté les murs de son temple pour se chercher une épouse. Je vivais déjà dans cette maison lorsqu'il a demandé le gîte pour une nuit. C'est arrivé le 4 Août... Je veux dire, le 13 Leonis.

Cette dernière phrase fut prononcée à l'attention de Kozoro, dont le visage s'assombrit à la mention de cette date : il s'agit du fameux jour où elle mourut sur Terre.

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