Chapitre 11 : L'orage (Partie 2/2)

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* * *

L'alarme de la banque résonne encore dans les oreilles de l'homme tandis qu'il s'en éloigne, son butin en main. Les sirènes de police, en revanche, ne viennent pas s'y bousculer. Il faut croire que les forces de l'ordre sont très occupées en ce moment. Il réajuste son chapeau sur ses longs cheveux bruns et s'allume une cigarette tout en évitant gracieusement un enfant circulant à trottinette. C'est son deuxième braquage en l'espace de presque deux jours, et on ne s'est toujours pas lancé à sa poursuite. C'est une petite ville, alors soit il a une chance hors du commun, soit quelqu'un lui vole la vedette.

En arrivant devant une boulangerie, il remarque une affichette collée sur le mur. D'ordinaire, il passerait son chemin, mais quelque chose, il ne saurait dire quoi, le pousse à s'y arrêter. Il s'agit, à la couleur noire des bordures de la feuille, d'un avis de recherche. Il y figure le visage d'une femme que jamais il n'avait vue jusqu'à présent, et des femmes, il en a connu, honnêtes comme criminelles.

D'origine hindoue à en juger par la couleur de sa peau, de courts cheveux rouges, des tatouages sur les joues, de petits yeux oranges et mesquins, une fine bouche formant un sourire débordant de perversité... Tout dans ce visage n'inspire que violence et désir de mort. En général, il est difficile de capter les émotions sur une simple feuille de papier. Mais dans ce cas ci, il en émane tant de cette femme qu'elle y semble vivante, prête à lui bondir dessus. Et il est indiqué qu'elle est depuis moins de 24 heures recherchée pour plus d'une vingtaine de meurtres sanglants. Ce serait donc elle qui éloigne de lui la renommée d'une bonne confrontation avec la police ?

— Hmmm... En voilà, une personne intéressante... jubile l'homme en s'emparant de l'affiche.

* * *

— Retire ce que tu as dit tout de suite ! vocifère une fois de plus Beran en serrant les poings.

— Je ne vois aucune raison de le faire, rétorque le Dieu de la Balance, je n'ai fait qu'énoncer la simple vérité.

La tension a grimpé en flèche à la suite d'un échange tout ce qu'il y avait de plus banal. Tout du moins, jusqu'à ce que les mots « Kozoro » et « traîtresse » apparaissent dans la même phrase.

— Excuse toi, ou tu vas le regretter...

— Serait-ce une menace, mon frère ?

L'homme aux longs cheveux blonds, assis comme à son habitude en tailleur, flottant dans les airs, ne semble pas le moins du monde intimidé par le Bélier en colère. Une foule s'est rassemblée autour d'eux : des Cortégiens, qui initialement accompagnaient leur maître, ont vite fait de retourner dans leurs constellations respectives pour répandre la nouvelle et revenir en nombre.

— Cela ne dépend que de toi, déclare Beran d'une voix dissimulant à peine son hostilité.

— Tu devrais pourtant savoir, depuis le temps, que mon esprit et mes paroles sont toujours sensés. Je ne pense bien sûr pas à mal en ce qui concerne notre sœur, mais ce que j'ai dit n'est en rien une diffamation. Je ne changerai pas d'avis, et je ne te combattrai pas non plus.

De nouveaux Cortégiens, en provenance de la constellation du Bélier à en juger par la couleur de leurs habits, se joignent au rassemblement. Une femme paniquée, un grand gaillard à la peau sombre, et un jeune garçon longiligne.

— Que s'est-il passé ? murmure ce dernier à l'une de ses voisines qui, quant à elle, appartient au Cortège de la Balance.

— Je ne sais pas vraiment, je n'étais pas présente, répond-t-elle sans quitter des yeux le centre du ring formé par la foule, mais il paraît que le Seigneur Vahy a dit quelque chose de désobligeant à l'encontre de Dame Kozoro. Et ça n'a pas plu au Seigneur Beran...

— Ils ne vont quand même pas se battre pour ça ? s'écrie-t-il en tentant de le rejoindre.

Alors qu'il était parvenu à se dégager de la cohue pour se diriger vers les deux protagonistes de l'affaire, une sensation étrange s'empare soudain du corps d'Orion, qui se met à la plus grande stupeur de tous à flotter dans les airs.

— Je te conseille de ne pas intervenir, ordonne Vahy d'une voix ferme en évitant dédaigneusement de regarder sa victime, cette conversation ne te regarde en rien. Ton maître ne t'a-t-il donc pas appris à rester à ta place ?

Le jeune garçon commence à gémir, pris de vertiges tandis que son corps à la merci du pouvoir de la Balance est tourné dans tous les sens, un avertissement à l'encontre de tous ceux qui auraient le cran de s'interposer dans cette dispute. Un puissant claquement ramène l'attention au centre de la scène : dans la main de Beran est apparu un fouet, dont les lanières d'or sont allées s'enrouler autour du bras de Vahy. Le Dieu du Bélier est désormais à deux doigts de se soumettre entièrement à l'emprise de sa colère.

— D'abord ma bien-aimée, et maintenant mon Cortégien ? Relâche le immédiatement, autrement, je n'ai qu'à faire un geste pour t'arracher le bras !

Devant l'inaction de Vahy, qui continue de fixer son frère d'un regard impassible et neutre, du fouet se dégagent soudainement des étincelles. De l'électricité se met à le recouvrir totalement, frappant le bras prisonnier avec une telle violence que le concerné est forcé de lâcher prise. Orion retombe lourdement sur le sol, vite rejoint par Beran qui s'assure de son état avant de se placer devant lui dans une posture protectrice. D'un geste, il rappelle les lanières de son fouet, dont la preuve du passage est marquée sur la peau de leur proie.

— Je te le demande une dernière fois, prévient Beran d'un ton sévère, présente tes excuses, et plus uniquement à Kozoro, mais également à Orion ! Tu as dépassé les bornes cette fois !

Observant ses brûlures, Vahy, d'apparence toujours impassible, voit son humeur dégringoler vers l'agacement.

— Pourquoi t'obstiner dans cette voie ? Tu es pathétique, ton cœur pitoyable. Tu aurais ta place dans une tragédie antique. Ton amour insolent t'aveugle-t-il donc au point de ne plus faire la différence entre le bien et le mal ? Vois la vérité en face ! Depuis qu'elle a tenté d'assassiner Père, Kozoro n'est plus que synonyme d'humiliation et de déshonneur pour les nôtres ! Regarde dans quel état elle te met ! Dans quel état nous sommes ! Cela ne te suffit-il donc pas ?

L'espace d'une seconde silencieux, Beran regarde son frère dans les yeux, les siens brillant d'une lueur digne d'un tueur. La seconde suivante, il se rue sur lui d'une manière si soudaine que ce dernier n'a pas le temps d'esquiver son poing et se retrouve au sol, la bouche en sang. La foule tétanisée, incapable de s'interposer dans un affrontement divin, ne peut qu'y assister avec horreur. Vahy soumet de nouveau son corps à la télékinésie et se relève doucement, sans s'asseoir dans sa position favorite cette fois-ci. Il essuie le sang sur son visage, qui a désormais perdu toute impassibilité.

— Tais-toi ! Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Tu te pavanes avec ta soi-disant impartialité, mais tu ne sais rien, tu n'es rien ! hurle Beran avec férocité.

Cette fois, c'est de son propre maître qu'Orion tremble avec peur. Il a déjà eu l'occasion d'être témoin de la fureur dévastatrice qui habituellement sommeille en lui, et en garde à chaque fois de pénibles souvenirs tant l'homme qu'il admire tant devient méconnaissable. Il ne tentera plus d'intervenir désormais, la seule chose à faire est d'attendre que l'orage passe.

— Tu le prends comme ça ? Très bien. Battons-nous si tu le souhaites, car comme je te l'ai dit, je ne retirerai pas mes paroles ! Mais pas au sein du royaume de Père, déclare Vahy d'une voix ferme.

— Pourquoi ? Tu crains qu'il nous interrompe ? lance le Bélier avec défi.

— Bien sûr que non ! Par respect pour toi, je préférerais un lieu où tu te sentirais à l'aise. Un lieu qu'il sera bien plus aisé d'endommager sans regrets, comme par exemple... la constellation du Capricorne.

Le ciel s'assombrit tout à coup, et le tonnerre se met à gronder pendant de longues secondes. Par instinct, les Cortégiens reculent à l'unisson, comprenant qu'à chaque instant à partir de maintenant, ils peuvent devenir des victimes collatérales. Un gigantesque éclair surgit des nuages et frappe de plein fouet le sol à quelques mètres seulement de Beran. Si Vahy n'avait pas esquivé au dernier moment, c'est lui qui l'aurait pris. Dans l'obscurité du ciel se déchaînent les éclairs avec sauvagerie, dessinant d'étranges rosaces de leur lumière aveuglante. Et de ces rosaces, d'autres éclairs déchirent l'air dans un bruit assourdissant, s'abattant par centaines et avec rage sur la terre du Serpentaire. Certains prennent pour cible le Dieu de la Balance, qui doit déployer une énergie colossale pour les éviter.

Beran, quant à lui, ne bouge pas. Son visage est déformé par la rage, et dans ses yeux d'or se reflète un feu animal, sauvage. Son fouet claque le sol avec violence, et son poing est prêt à frapper autant de fois que nécessaire pour retrouver la paix. Alors qu'il armait son bras, poussant un hurlement bestial, vide de toute humanité, il se stoppa soudainement à la vue d'un flocon de neige.

Il semblait aller et venir, indépendamment de la fureur alentour, ignorant les souffles contraires du vent. Ce n'était qu'un flocon de neige... Mais il avait l'air si beau, si doux... Comme empreint d'amour... Il tomba, virevolta et tomba encore, et acheva sa danse sur la joue de Beran. Il était si frais, si réconfortant... Comme un baiser... Un souvenir des lèvres glacées de l'hiver...

C'est alors qu'il l'aperçut, se tenant devant lui. Cette chevelure châtain ondulée et soyeuse. Ces yeux aux infinies nuances d'argent. Cette peau si pâle qu'elle enjolivait la mort. Cette fourrure si douce, cette robe aux couleurs de l'océan, scintillant comme les étoiles. Ces mains pourvues de pierre, ces doigts d'apparence si rugueux mais capables de tant de tendresse. Elle était là, lui souriant. Ce sourire... Comment pourrait-il l'oublier ? Ce sourire qui lui a appris la notion d'amour. Le sourire de Kozoro.

— Mon... Mon aimée... balbutia-t-il, la voix brisée, la gorge nouée, la main tendue vers son visage.

À peine toucha-t-il la joue de l'angélique créature qu'il s'effondra, sombrant dans l'inconscience. Aussitôt, les éclairs disparurent, le ciel s'éclaircit, et le silence se fit à nouveau maître des lieux. Vahy reposa les pieds au sol et se dirigea vers celle qui avait mis fin au tourment des cieux.

— Je suis soulagé de cette intervention. Je commençais à sérieusement craindre pour ma vie.

— Inutile de nous remercier, répondit la femme d'une voix étrange.

L'illusion de Kozoro s'estompe, dévoilant les véritables autaires* de la mascarade. Leurs longs cheveux de jais touchent presque le sol, au point de les obliger à utiliser la lévitation pour se déplacer. Le haut de leur corps est d'une musculature fine et soignée, tandis que le bas est pourvu de courbes gracieuses et élégantes. Leur visage est dissimulé par un masque d'or, dont on ne peut deviner s'il représente un homme ou une femme. En vérité, leur corps entier est recouvert d'or, vêtu de quelques pans d'étoffes simples. Des épées, d'une couleur jade translucide, semblent comme fusionnées avec leurs bras et leurs jambes. Et lorsque leur tête se tourne vers le Dieu de la Balance, il est impossible de discerner les véritables émotions dans leur voix au timbre si spécial, comme dédoublé :

— Vous nous avez déçus tous les deux. Vous devriez avoir honte d'agir ainsi. Comment peut-on s'entredéchirer pour des sottises ? C'est la dernière fois que nous intervenons, nous vous prévenons. Mais si nous devons nous y forcer de nouveau, nous ne serons pas aussi clémens* qu'en cet instant.

— Mais, je...

— Ne cherche pas à te justifier ! Nous avons mieux à faire que d'écouter tes déblatérations. Quant à vous, Cortégiens, retournez à vos constellations, et emportez vos maîtres avec vous. Ne craignez plus ces futiles et barbares confrontations. Beran devrait se réveiller dans une heure, et Vahy devrait apprendre à se taire.

Et c'est ainsi, sans rien ajouter, alors que le soleil atteint son zénith, que retournent à leur constellation Blizenci des Gémeaux.



* autaires : forme neutre d'auteurs

* clémens : forme neutre de cléments

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