Chapitre 10 : Retrouvailles (Partie 2/2)

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Kozoro ne peut rien faire d'autre que de plonger ses yeux dans les prunelles vertes et pétillantes de son interlocutrice, qui semble être un peu plus âgée qu'elle, elle ne doit probablement pas dépasser la trentaine. La blancheur de sa peau contraste avec ses longs cheveux noirs soigneusement brossés. La forme de son visage et de son nez aquilin confère à la Déesse un sentiment de déjà-vu, de familiarité. L'aurait-elle croisée quelque part dans une ancienne vie ? Ou peut-être une ancêtre ? C'est tout à fait possible.

Se sentant rassurée par ses paroles, et peut-être également par ce sentiment, elle obéit sagement et la regarde poser sur le lit un sachet de glaçons, tout juste sorti du congélateur, avant de s'asseoir à ses côtés. Le Prêtre va bien. C'est une bonne nouvelle. Kozoro réalise soudain que c'est la première fois qu'elle entend le nom de son compagnon. Elle ne le lui avait jamais demandé, ou tout du moins elle n'en avait jamais saisi l'occasion.

— C'est vraiment vous, murmure Zalaé avec admiration, vous êtes l'Incarnation du Capricorne.

— Quoi ? Vous êtes au courant de mon existence ? ne peut-elle s'empêcher de lâcher avec surprise.

— Je vous demande pardon ?

— Excusez-moi, se reprend-t-elle, j'étais persuadée que l'Humanité entière avait oublié qui j'étais. Oubliez cela. Où est le Prêtre ? Je voudrais m'assurer qu'il va bien.

— Bien sûr, répond Zalaé en se levant, suivez-moi.

Elle ouvre la porte de la chambre et pénètre dans le salon, dont les fenêtres donnent vue sur l'immensité de la forêt.

— Je me croirais chez moi, déclare la Déesse souriante en touchant les carreaux.

Une autre porte s'ouvre, laissant apparaître le jeune homme :

— Je savais bien que j'avais entendu votre voix, dit-il avec soulagement.

Il est rapidement bousculé par une petite fille qui s'en va au devant de Kozoro et lui tend une petite main potelée dans laquelle se trouve une fleur.

— Bonjour, je m'appelle Rosyn, et j'ai cueilli ça pour vous ! annonce-t-elle toute contente.

D'abord surprise, puis profondément touchée par cet élan, l'intéressée se baisse pour recevoir le délicat présent entre ses doigts. Le visage souriant de cette enfant lui rappelle ceux de tous les petits garçons et petites filles qui, lors de ses visites sur Terre, venaient lui faire la fête et la combler d'offrandes à sa gloire. En remerciement, elle dépose un tendre baiser sur le front de la fillette qui repart tout aussi joyeusement qu'elle est venue, laissant enfin le champ libre à son frère.

— Je vous souhaite la bienvenue chez moi, Ma Dame.

— C'est un endroit charmant, il s'en dégage une atmosphère que j'apprécie grandement.

Elle ne peut s'empêcher de froncer les sourcils avec étonnement tandis qu'elle ne remarque que maintenant qu'il est désormais vêtu d'une chemise et d'un pantalon ordinaire. C'est qu'elle s'était depuis longtemps habituée à cet uniforme.

— Où sont passés vos vêtements ? Ceux que vous portiez hier, et les jours précédents ?

— Partis au lave-linge, interdiction de refuser, répond-t-il en levant les mains au ciel pour montrer son désarroi. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas porté autre chose que ma tenue de Prêtre Serpentis.

— Je suis heureuse de constater que les miens y ont échappé, constate la Déesse dans un sourire.

— J'ai essayé de vous les enlever, avoue Zalaé, mais impossible d'y arriver !

Un air satisfait et amusé illumine le visage de Kozoro : il est normal que cette tentative ait échoué, puisque ses vêtements, sur mesure et dépourvus de tout ce qui pourrait faciliter le déshabillage tels que les boutons et les fermetures éclair, ne peuvent être séparés de son corps que par sa volonté. Ce n'est pas elle que l'on pourrait agresser dans une ruelle en pleine nuit, pour sûr !

— Quant à toi, continue l'aînée avec remontrance, que fais-tu debout ? Je te rappelle que tu as une côte cassée, et que les antalgiques, aussi puissants soient-ils, ne feront pas effet éternellement ! Je te conseille vivement de retourner au lit avant que tu n'aggraves ton état !

— Oui, oui, je le ferais. Plus tard. Quand j'aurais fini de parler, déblatère Klade trop vite pour être compris.

Il se tourne ensuite vers la Déesse et la fixe avec une lueur d'inquiétude dans le regard :

— Comment vous sentez-vous ? Qu'est ce qui vous est arrivé ?

— Je ne sais pas vraiment... Je n'arrive pas à me l'expliquer. Je ne sais pas encore à quoi c'est dû, mais j'espère que ça ne m'arrivera plus à l'avenir. Cela pourrait être fâcheux... Qu'en est-il de vous ?

— C'est assez compliqué... répond-t-il en s'asseyant à la table et lui proposant de faire de même. Il y a des années, quand je n'étais encore qu'un petit garçon, on m'a diagnostiqué un cancer extrêmement rare au niveau du cœur. C'était comme une... pourriture qui le rongeait de l'intérieur. On a dû avoir recours à l'implantation d'un cœur artificiel pour me sauver, et c'est grâce à ça que je respire encore aujourd'hui. Cependant, je ne suis pas à l'abri d'un dysfonctionnement. Un coup bien placé ou des émotions subites trop fortes peuvent provoquer un arrêt cardiaque. C'est ce à quoi vous avez assisté hier.

Kozoro écoute son récit, du début à la fin, sans l'interrompre, réalisant de nouveau à quel point la vie d'un être humain est fragile. L'espace d'un instant, elle en vient à se demander si elle n'a pas été responsable de cette situation. Après tout, quelques heures avant cela, elle l'avait frappé, injurié et gelé jusqu'aux os. Et au vu de ce qu'elle vient d'apprendre, cela aurait pu être amplement suffisant pour provoquer un dysfonctionnement de la prothèse cardiaque. Elle chasse aussitôt cette idée de ses pensées, se refusant à admettre qu'elle a peut-être causé du tort à un humain.

— À chaque fois que ça arrivait, continue-t-il, quelqu'un était là pour me réanimer, que ce soit ici ou au temple. Ces dernières années, cependant, m'ont laissé en paix de ce côté-là.

— Attendez un instant... Si le moindre choc peut vous tuer... Pourquoi diable vous être fait chasseur de primes ? Vous n'allez tout de même pas me faire croire que c'est le métier le plus inoffensif du monde ?

Klade se penche légèrement en avant, ce qui accentue son regard fixant intensément la Déesse à ces mots.

— Regardez moi attentivement. Ai-je l'air de pouvoir rester toute la journée assis derrière un bureau ou une quelconque caisse ? Ce genre de vie n'est pas fait pour moi, et croyez moi, il fut un temps où j'ai essayé. Malgré mon état, j'ai besoin de ça, de cette sensation propre aux guerriers de mon espèce. Un peu comme vous ne pourriez jamais abandonner ce que vous êtes.

— C'est dangereux.

— C'est ma nature.

— Vous pourriez vous faire tuer.

— Et vous, non, peut-être ?

Abandonnant la lutte, elle se tourne ensuite vers Zalaé :

— Ce qui me fait penser : comment faites-vous pour vous entretenir dans cette partie de la région ? Quelle profession exercez-vous ?

— Aucune, répond l'intéressée, nous vivons grâce aux caisses des Prêtres Serpentis. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ils sont riches ! Papa nous envoie une pension conséquente chaque mois.

— C'est ainsi depuis la création de l'ordre, renchérit Klade.

— Ceci dit, ajoute-t-elle, je ne reste pas non plus sans perspective d'avenir. Après tout, nous sommes au 23ème siècle, pas au Moyen-Âge. Depuis deux ans maintenant, je fais des études de Lettres dans le but de devenir une enseignante spécialisée en littérature.

Kozoro se rapproche de la jeune femme, de plus en plus intéressée par la conversation. Sa gestuelle et sa manière de hocher la tête démontrent qu'elle se sent de plus en plus en confiance à ses côtés.

— Vraiment ? Comment se sont déroulés vos examens cette année ?

— Très bien, j'ai été acceptée en troisième année de Licence ! répond Zalaé avec un sourire fier.

— Félicitations ! J'ai moi aussi réussi mes partiels ! Je compte...

Mais l'enthousiasme dans sa voix s'éteint aussi subitement qu'il est apparu.

— Enfin... je comptais devenir astronome.

C'est l'un des rares moments où elle réalise ce qu'elle a abandonné. Toute une vie d'amour, de tristesse et d'espoirs balayée en un instant par le simple toucher d'une lance. Aujourd'hui, elle devrait être en vacances, ravie de pouvoir continuer des études qu'elle appréciait et pour lesquelles elle s'investissait beaucoup. Les étoiles et leurs mystères la passionnaient énormément. Jamais elle n'aurait imaginé qu'elle en faisait partie. L'ancienne elle aurait été sans nul doute fascinée par la situation. Mais cette Kozoro n'existe plus. Cette vie n'existe plus. Elle ne devrait pas en être attristée puisqu'elle a retrouvé sa véritable identité, mais c'est le cas.

— Au moins, vous restez dans votre domaine de compétence, c'est déjà ça, pas vrai ? lui dit Klade dans la claire intention de lui remonter le moral.

— Oui, c'est déjà ça, réplique-t-elle dans une petite moue mélancolique mais malgré tout reconnaissante d'un tel geste.

L'espace d'un instant, une micro expression de douleur traverse le visage du jeune homme, mais il ne semble pas s'en être rendu compte. Kozoro, elle, l'a vue, et l'histoire de la côte cassée lui revient en tête.

— J'ai essayé de vous réanimer, l'informe-t-elle avec gêne, mais... je crois que... c'est moi qui vous ai... involontairement, je précise... brisé votre os...

— Ne vous en faites pas, ça va aller. Je m'en remettrais. Au moins, vous avez essayé. J'avoue avoir pensé que vous m'auriez laissé à mon sort, au vu de...

— Et puis quoi, encore ? l'interrompt-elle avec une telle vivacité que cela surprend tout le monde. Mon rôle est de sauver les humains, pas les tuer ou les laisser mourir !

Se rendant compte de la brutalité de son élan, elle se racle la gorge et prend une posture typique de la femme embarrassée : les mains entrelacées, les pouces jouant nerveusement entre eux, les yeux rivés au plafond, et la tête détournée de la distraction principale. Le remarquant, Klade se dépêche de changer de sujet :

— Je serais très curieux de savoir, comment m'avez-vous amené jusqu'ici en m'épargnant la mort définitive ? D'après ce que Zalaé m'a raconté, il était deux heures du matin lorsqu'elle nous a trouvés, et lorsque j'ai perdu connaissance nous n'étions qu'en début de soirée. Je ne suis pas un expert en biologie humaine, mais je peux affirmer qu'il faut bien moins de temps que cela pour qu'un homme dans un tel état périsse.

— Oh, c'est simple, répond-t-elle avec plus d'assurance, j'ai figé votre corps dans le Temps et je vous ai porté jusqu'à cet endroit. Ce n'était pas facile, il fallait que je réitère à chaque minute, mais c'était le seul moyen pour vous amener en des mains sûres. Le hasard a ensuite merveilleusement fait les choses : si j'avais pris une autre route à un seul carrefour, jamais je ne me serais retrouvée proche de votre propre maison. L'Univers doit vraiment tenir à ce que vous restiez en vie.

L'espace d'un instant s'installe entre eux un silence, un instant que Klade met à profit pour la regarder d'un œil brillant de reconnaissance.

— C'était très intelligent... Je vous remercie, Ma Dame. Du fond du cœur.

— Oui, merci, renchérit Zalaé, sans votre initiative, mon frère ne serait plus de ce monde aujourd'hui.

— J'ignorais que vous aviez une famille, avoue Kozoro avec attendrissement en apercevant Rosyn jouer dans la pièce d'à côté puis courir vers la porte d'entrée pour continuer à l'extérieur.

Klade suit le regard de la Déesse, et dans le sien apparaît la même lueur.

— J'ai grandi avec Zalaé, ma sœur aînée. Quant à Rosyn... Je viens tout juste d'apprendre son existence.

— Comment est-ce possible ? l'interroge-t-elle avec stupeur.

— Elle est née durant ma formation au temple. Et mon père me l'a caché... répond-t-il d'une voix assombrie.

Ils sont soudainement interrompus par le grincement de la porte menant au jardin et la réapparition de Rosyn.

— Maman est sortie de sa méditation, annonce-t-elle, elle aimerait vous voir tous les deux.

Klade se lève aussitôt, ravi de cette nouvelle.

— Venez, Ma Dame. Vous avez rencontré mes sœurs, il est temps que je vous présente ma mère.

— Fort bien. Que pouvez-vous me dire à son sujet avant que je ne fasse sa connaissance ?

— Pas grand chose, ça faisait quinze ans qu'on ne s'était pas vus. Si ce n'est...

Il s'interrompit quelques secondes, songeur, avant de reprendre :

— Si ce n'est qu'elle n'a pas changé. Elle est restée comme dans mon souvenir, si jeune... c'en est bluffant. On la prendrait pour ma soeur plutôt que pour ma mère. Certaines femmes bénéficient vraiment des faveurs de la Nature, un peu comme vous, vous ne trouvez pas ?

— Sur ce point, je pense que nous trichons un peu, même sans le vouloir. Nous conservons éternellement une apparence de vingtenaire, incapables de vieillir. Je peux vous assurer que ça me fait tout drôle de me souvenir de toutes ces fois où j'ai connu les plus grands et les plus petits âges.

Une fois la discussion achevée, Kozoro se lève à son tour et suit le Prêtre à l'extérieur de la maison de bois, dont ils font le tour pour suivre un petit chemin jusqu'à une parcelle fleurie où se trouve, dos à eux, une femme assise en tailleur et entourée de bâtons d'encens.

— Je suis là, maman, annonce le jeune homme, avec la personne dont je t'ai parlée.

La femme reste immobile, mais on peut l'entendre prendre une grande inspiration, comme à son habitude lorsqu'elle se prépare à un moment de grande envergure.

— Kozoro du Capricorne, finit-elle par prononcer avec émotion, cela faisait bien longtemps que j'attendais cet instant.

La Déesse fronce les sourcils, trouvant la voix de cette personne profondément familière. Celle-ci se relève doucement et se retourne, lui dévoilant son visage. L'expression sur celui de l'Incarnation change alors du tout au tout, passant du doute à la surprise la plus totale, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, la respiration coupée et les mains tremblantes.

— Ce n'est... Ce n'est pas possible... Ce... Cela ne se peut...



La femme, qui semble en effet bien trop jeune pour être mère de deux jeunes adultes, s'approche lentement d'elle pour prendre ses mains d'un geste plein de douceur et d'affection, les yeux brillant d'émerveillement.

  • Ke... Kezirah ? balbutie Kozoro, clignant plusieurs fois des yeux pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un mauvais tour de son esprit.

— Oui, c’est bien moi, Ma Dame, lui répond cette dernière dans un sourire plein de chaleur.

— Maman, qu'est ce que cela signifie ? demande Klade avec incompréhension.

— Pardonne moi de t'avoir menti, mon chéri. Ton père avait estimé que c'était la meilleure chose à faire.

— Me mentir ? À propos de quoi ?

Ne sachant plus où se mettre, le jeune homme se tourne vers la divinité dans un mouvement hésitant :

— Ma Dame, vous ne pouvez tout de même pas avoir connu ma mère ? Ce n'est pas... Ce n'est pas possible... ?

— Si je l'ai connue... Votre mère était autrefois l'une des personnes les plus importantes à mes yeux...

Sans détourner ses yeux remplis de larmes de celle qu'elle pensait disparue à jamais, le Capricorne prend à son tour une grande inspiration.

— Il semblerait que ce soit à moi de vous apprendre cela : votre mère est âgée de plus de 2800 ans. Et durant près de vingt-trois siècles, elle fut ma Cortégienne.

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