Chapitre 10 : Retrouvailles (Partie 1/2)

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L'espace d'un instant, Kozoro reste figée sur place, son cerveau assimilant bien plus lentement qu'il ne le faudrait ce qu'elle vient de voir. Ses yeux restent bêtement rivés sur le corps inanimé de Klade, jusqu'à ce que ses membres se décident enfin à réagir.

— Prêtre ? appelle-t-elle tandis qu'elle accourt pour s'agenouiller près de lui.

Le jeune homme a cessé de respirer, et Kozoro réalise après vérification que son cœur s'est arrêté. Que lui est-il donc arrivé ? Il paraissait pourtant en bonne santé ! Enfin, si on excepte l'état de ses bras...

— Réveillez-vous ! s'écrie-t-elle en ouvrant la fermeture éclair de son haut pour commencer les gestes de premiers secours.

L'avantage d'être née cinq fois depuis le début du XXIème siècle, où l'enseignement des connaissances en tous genres, y compris celles permettant même aux particuliers de sauver des vies, a fait un gigantesque bond en avant, c'est que la répétition de ces apprentissages est particulièrement efficace au niveau mémoriel. Mais à peine ses paumes ont-elles pris appui sur le sternum qu'un craquement se fait entendre, l'enjoignant à stopper toute tentative.

— Oh non, j'avais oublié ce détail...

En tant que représentante d'un signe de Terre, l'Incarnation du Capricorne dispose d'une force physique incroyablement supérieure à celle des humains, mais également à celle de la plupart de ses congénères. En ces termes, elle est, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer en la regardant, troisième parmi ceux dont le poing est le plus dévastateur, dépassée en cela par la Vierge et le Taureau, les autres signes de Terre. Et le craquement qui l'a surprise dans son geste est le terrible rappel d'une puissance non maîtrisée sur un organisme fragile.

Dépitée, la paradoxalement impuissante Déesse scrute rapidement les alentours dans l'espoir de voir une voiture approcher. N'importe qui serait bien plus en mesure qu'elle d'aider le jeune homme, en tout cas sans lui briser un nouvel os et aggraver son cas. Mais il n'y a personne à l'horizon, et le temps est compté. Luttant pour ne pas sombrer dans la panique – il ne manquerait plus qu'elle perde son unique guide en ce monde – et réfléchissant du mieux qu'elle peut durant les 30 secondes qu'elle s'accorde, son visage s'illumine sous le coup de l'idée qui germe dans son esprit au dernier moment.

— Algedi ! prononce-t-elle en ciblant le corps de Klade après l'avoir délicatement pris dans ses bras.

Le seul sortilège dont elle dispose actuellement va lui être fort utile. Elle n'a pas emporté son portable, l'estimant désormais inutile, et celui de Klade venant comme par hasard de tomber en manque de batterie, elle ne peut donc pas appeler les secours, et puisqu'ils ne peuvent venir à elle, c'est elle qui doit venir à eux en rejoignant la bourgade la plus proche. Et grâce à Algedi, elle a une chance d'y arriver : tant que le corps du jeune Prêtre sera stoppé dans le Temps, son cerveau ne dépérira pas à cause du manque d'oxygène et lorsqu'une aide aura été trouvée, il sera toujours possible de le sauver. À condition, toutefois, d'être vigilante à la durée de ce pouvoir, car bien que pouvant être utilisé à volonté, il ne peut être maintenu que durant une minute.

Et tandis qu'elle accroche à son poignet la vieille montre de Klade, qu'elle a pris de sa poche et qui indiquait 20 heures lors de la chute ayant entraîné son arrêt, elle entame sa longue marche, le compte à rebours résonnant dans sa tête, franchissant de temps à autre le bout de ses lèvres. Dès l'instant où Algedi s'estompe, elle le relance immédiatement, perdant irrémédiablement à chaque fois une précieuse microseconde.

Les minutes passent et se transforment en heures, mais il en faut bien plus pour affaiblir la concentration de la jeune femme, qui se contente de suivre la route déserte au milieu de vastes prairies et forêts plongées dans l'obscurité, sous l'œil providentiel de la lune et des étoiles. Fort heureusement, les météorologues ne s'étaient pas trompés en déclarant que la température des prochaines nuits ne dépasserait pas les 15 degrés, et c'est en soi une excellente chose pour une Déesse d'Hiver. Mais dans ce cas, d'où peut provenir cette étrange chaleur qui étreint son corps ?

Ce ne peut être l'œuvre de Rakovina, car son aura n'est pas présente aux alentours. De plus, la chaleur se ferait ressentir dans l'atmosphère, elle emplirait la gorge et pèserait sur la totalité du corps ; tandis qu'ici, elle semble provenir du corps même de Kozoro, et grandir au fur et à mesure que le temps passe. En vérité, cela fait un petit moment qu'elle ne se sent pas très bien, remarquant de temps à autre de légers vertiges et maux de tête, ainsi qu'une étrange sensation de pression dans son dos, et c'est à partir de là qu'elle a commencé à percevoir cette chaleur qui la met de plus en plus mal à l'aise.

— Je m'en inquiéterai plus tard, pour le moment, ce qui importe, c'est lui, convient-elle en plongeant une fois de plus le corps de Klade dans une stase temporelle.

La pression sur son dos se fait tout à coup écrasante, lui donnant l'impression d'être broyée de l'intérieur, et la force à s'effondrer à genoux tandis que le corps du Prêtre échappe à ses mains tremblant hystériquement. La chaleur se transforme en fournaise, embrasant sa chair et ses veines, et ces sensations mélangées donnent naissance à une effroyable douleur matérialisée en un hurlement si puissant qu'il continue de résonner jusqu'aux paysages lointains. Kozoro se recroqueville sur elle-même, les mains agrippées à ses épaules, cette fois-ci incapable d'arrêter de crier et de pleurer.

— Pitié... Pitié, arrêtez... supplie-t-elle entre deux sanglots avant de s'évanouir sous l'implacable domination de son tourment.

* * *

Les cris ont brutalement tiré la jeune femme de son sommeil. Aussitôt, elle se précipite hors de sa chambre et allume toutes les lumières de la maison, d'abord persuadée qu'il s'agit de sa sœur, avant de vite réaliser que le tintamarre provient de l'extérieur. Sans prendre le temps de s'habiller, elle attrape une lampe torche ainsi qu'un tisonnier et se dirige vers la porte d'entrée où l'attend une petite fille terrifiée.

— Grande sœur, qu'est ce qui se passe ? demande-t-elle en frottant ses yeux rougis.

— Reste à l'intérieur, Rosyn, va réveiller maman ! ordonne l'aînée d'une voix ferme avant d'ouvrir la porte.

Elle ne prête pas attention au chausson qu'elle perd alors qu'elle coure à la rencontre de l'origine des hurlements résonnant à travers la forêt. À première vue, il s'agit d'une femme en proie à une intense douleur. Mais qui donc s'aventurerait seule en pleine nuit dans cette partie de la région ? Et surtout, qui s'en prenait à elle ? Qui, ou quoi que ce soit, il goûtera de son tisonnier avant d'avoir l'occasion de s'approcher des siens !

Elle venait d'atteindre la bordure de la route et de sortir de la forêt lorsque les cris s'arrêtèrent soudainement. Ils étaient si proches, elle ne doit plus être loin maintenant ! Les deux pieds maintenant nus, ignorant les désagréments du goudron durci, elle balaye la surface de sa lampe torche, le regard attentif et résistant à la tentation de bailler. C'est alors qu'elle aperçoit deux corps allongés au sol : selon toute vraisemblance, un homme et une femme. Elle s'approche avec prudence du plus proche, celui de l'homme, dont les vêtements particuliers attirent son attention.

— Cette tenue... Je la reconnais. On dirait celle que papa a l'habitude de porter. Serait-ce... un Prêtre ?

Un doute traverse l'esprit de la jeune femme, et tandis qu'elle retourne l'homme pour mieux distinguer son visage, elle remarque qu'il semble complètement paralysé, raidi dans une position étrange : les jambes pliées, un bras sur le torse et l'autre pendant en arrière, le genre de posture que l'on prend lorsque l'on est porté. Rien d'extraordinaire si l'on exclut le fait qu'il est absolument impossible de bouger le moindre de ses membres. Rien à faire, il reste littéralement figé comme une statue ! Mais après quelques secondes, le corps se meut et les membres retombent au sol, reprenant une position naturelle.

Une fois la surprise passée, elle peut à nouveau se concentrer sur le visage de l'inconnu. Ses yeux s'écarquillent avec stupeur tandis qu'elle le reconnaît, et sa peau pâlit considérablement lorsqu'elle se rend compte qu'il ne respire plus. Aussitôt, elle emploie sur lui un massage cardiaque, une technique qu'elle connaît sur le bout des doigts tant elle a dû en user par le passé. Elle ignore depuis combien de temps son cœur a cessé de battre, et ne peut s'empêcher de frissonner au contact de sa peau, froide comme la mort, mais elle refuse de rester sans agir.

— Allez... Respire... implore-t-elle en lui insufflant de l'air.

Après plusieurs secondes qui semblent être une éternité, le jeune homme revient soudainement à lui dans une quinte de toux, et peine à retrouver sa respiration tandis qu'il regarde autour de lui, hébété, se demandant comment il a atterrit ici et pourquoi il fait nuit noire. Il tourne la tête vers sa sauveuse dont les mains sont maintenant posées sur ses joues.

— Za... Zalaé ? parvient-il à articuler d'une voix surprise.

— Klade... sourit-elle avec affection avant de le prendre dans ses bras.

Dans un premier temps, encore trop secoué par cette mésaventure, il ne répond pas à son geste, mais il finit par se ressaisir et la serrer contre lui.

— Tu m'as fais tellement peur ! J'aurais espéré que ces crises cessent au fil du temps, soupire la jeune femme.

— Et bien, tu n'es pas la seule. Mais pour tout te dire, c'est la première depuis plusieurs années... Dis-moi, comment m'as-tu reconnu ? Cela fait presque quinze ans que nous ne nous sommes pas revus.

— De la même manière que toi, tu m'as reconnue. Tu es mon petit frère, on n'oublie pas le visage de sa famille. Comme tu as grandi, c'est fou...

Elle se sépare de lui l'espace d'un instant, le temps de prendre une mine renfrognée.

— Pourquoi tu n'es pas venu nous voir ? Tout le monde sait que tu es parti du temple il y a cinq ans. Puisque tu avais déjà enfreint cet interdit, rien ne t'empêchait de nous retrouver, ne serait- ce... ne serait-ce que pour Rosyn !

— Justement, se défend Klade, j'avais déjà transgressé une règle, autant ne pas aggraver mon cas en vous revoyant avant mes vingt-cinq ans. Je suis peut-être un dissident, mais je reste avant tout un Prêtre Serpentis. Mais... Attends une minute... Rosyn ? De qui parles-tu ?

Interloquée par cette question, Zalaé écarquille les yeux, bouche bée :

— Comment ça ? Je parle de notre petite sœur, bien sûr ! Elle a eu huit ans il y a tout juste une semaine ! Comment peux-tu avoir oublié ?

Devant le silence et l'attitude profondément surprise de son frère, elle réalise avec effarement l'évidence :

— Tu... Tu ne le savais pas ? Papa ne t'as rien dit ?

— Non, répond-t-il en fronçant les sourcils face à la nouvelle, dès l'instant où j'ai commencé ma formation, il ne m'a plus jamais parlé de toi, ni de maman. En fait, je ne pouvais pas parler de grand-chose avec lui, et encore moins des étoiles, aussi paradoxal que ça puisse être...

La mention des astres sacrés ramène brusquement Klade à la réalité, et le jeune homme se met à regarder autour de lui avec affolement.

— Ma Dame ! Ma Dame !

C'est alors que le souvenir des hurlements revient à Zalaé. Elle était tellement absorbée par son frère qu'elle en a oublié la femme inanimée à ses côtés, à laquelle il semble porter beaucoup d'attention. Elle éclaire à nouveau son corps de sa torche et ne remarque que maintenant l'étrange accoutrement qu'elle porte.

— Que lui est-il arrivé ? demande-t-il en s'assurant qu'elle respire.

— Je ne sais pas, raconte Zalaé, d'horribles cris m'ont réveillée, je suis allée voir ce qu'il en était et je vous ai trouvés ici, inconscients tous les deux. Qui est-ce ?

— C'est Dame Kozoro, répond-t-il en se levant et en la soulevant délicatement de terre.

— Dame Koz... Attends, la Kozoro ?

— Oui, et j'ignore ce qui a pu la mettre dans cet état, il faut la soigner tout de suite, confirme-t-il en ressentant l'anormale chaleur se dégageant du dos de la Déesse.

Il a à peine l'occasion de faire un pas qu'il se voit contraint de la reposer et porte la main à sa poitrine, grimaçant de douleur. Zalaé se relève et se précipite vers lui, craignant une nouvelle attaque, mais se rend vite compte qu'il s'agit d'autre chose, que l'adrénaline dissimulait jusqu'à présent. Elle époussette rapidement la saleté sur sa chemise de nuit mauve, puis prend à son tour le corps brûlant en charge et accompagne son frère à travers la forêt vers la maisonnette familiale. Une chose est sûre, elle ne s'attendait pas à le voir débarquer ici, et pas dans le meilleur des états ; d'autant plus qu'il semble amener avec lui la tant renommée Déesse du Capricorne disparue. Jamais elle n'a été témoin d'une telle chose auparavant. Cette nuit est définitivement loin d'être ordinaire.

* * *

Kozoro ouvre tout doucement les yeux, la tête vide de toute pensée. Sa vision trouble mêlée aux doux chants des oiseaux exacerbent la confusion dans laquelle elle se trouve actuellement. Elle se redresse, une main sur la tête, avant de réaliser qu'elle est assise sur une surface moelleuse et agréable, et c'est alors que tout redevient clair.

— C'est... le matin ? Comment est-ce possible ? Et où suis-je ? se demande-t-elle en jetant un œil surpris à la chambre, son tout dernier souvenir la ramenant au beau milieu d'une route en pleine nuit.

Elle remarque que la pièce entière a été pourvue de ventilateurs et que des sachets de glaçons réutilisables ont été placés sur son corps. Quelqu'un a visiblement tout tenté pour la maintenir au frais. Apercevant sa couronne posée sur la table de chevet, elle la saisit et la remet à sa place sur sa tête, puis ramène ses genoux à sa poitrine pour mieux se concentrer et se remémorer ce qu'il s'est passé avant qu'elle ne perde connaissance. Tout revient à elle rapidement, la conversation, l'arrêt cardiaque, la tentative de réanimation, la douleur...

Ce souvenir glace son corps avec frénésie, et c'est bien la première fois que la sensation de froid, à laquelle elle est pourtant immunisée en tant que signe d'Hiver, s'avère profondément dérangeante. Cette douleur, elle l'a déjà ressentie la veille, sur le toit de l'université. Mais elle semble avoir disparu, de même que cette insupportable sensation de chaleur. Le grincement caractéristique d'une porte qui s'ouvre attire soudain son attention, l'incitant à lever la tête en direction de l'inconnue qui vient d'entrer.

— Vous êtes réveillée, remarque la nouvelle venue en souriant, tant mieux.

— Qui êtes-vous ? Où suis-je ? Et...

La Déesse écarquille les yeux et bondit du lit avec précipitation.

— Il y avait un homme avec moi, où est-il ? Il a besoin d'être réanimé en urgence ! À moins... Oh non, à moins qu'il ne soit trop tard...

— Calmez-vous, la rassure la jeune femme en la prenant doucement par les épaules, je m'appelle Zalaé, vous êtes chez moi. Je vous ai trouvés sur la route hier soir et je vous ai amenés ici. Ne vous en faites pas pour Klade, il va très bien, j'ai réussi à le ramener. Asseyez-vous, vous avez besoin de repos.

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