Chapitre 8 : Acubens (Partie 2/3)

10 minutes de lecture

Elle n'aime définitivement pas cette fragrance qui semble désormais empuantir l'air. Elle était d'abord simplement surprise et curieuse à propos de toute cette nouveauté, mais plus elle passe de temps en ces lieux, plus le dégoût la submerge. Même les humains lui paraissent insipides. Il semble leur manquer quelque chose dans le regard. Elle ne veut bien entendu pas parler de la peur, mais d'un aspect bien plus profond, et elle n'arrive pas à mettre le doigt dessus.



Et maintenant qu'elle y fait plus attention, elle remarque que plus aucun regard n'est porté sur elle. C'est comme si elle était devenue invisible. L'instant d'avant, elle était l'étoile sur la scène, et celui d'après, une fourmi dans l'immensité de l'Univers. En fait, tous les yeux sont maintenant rivés sur d'étranges objets rectangulaires que pratiquement tous les passants ont dans les mains. Comment cette chose peut-elle procurer plus d'intérêt que la Prêtresse de la Mort en personne ?



— Dans quel monde de fous suis-je tombée ? Oh, je sens que Père ne va pas être content : sa décision n'était peut-être pas si avisée, après tout.



Elle se souvient du jour où elle fut prise comme si c'était hier : Ophiuchus avait réuni la famille en urgence pour une assemblée. C'était la dernière à avoir été organisée, jusqu'à celle de ce matin. Le choc était encore vif ; tout le monde avait ressenti la disparition de l'aura du Capricorne. Ça les avait tous surpris : Kozoro n'était que dans sa 320ème année.



Qu'est ce qui avait bien pu causer sa mort ? Le cœur de Rakovina était à cette pensée empli non pas de tristesse, mais de colère : sa chère Opposée n'avait pas péri de sa main, et c'est une promesse qu'elle s'était faite bien longtemps avant ce moment. On pourrait même dire que c'était là le but de sa vie. Et une source inconnue venait de l'en priver !



Pourquoi ? Comment ? Par peur de l'affronter à nouveau, elle s'était donnée la mort ? Ou bien son corps n'avait pu supporter l'explosion de bonheur d'une nouvelle nuit d'amour avec cet imbécile de petit mouton ? Ou elle a tenté d'utiliser un pouvoir sans faire attention aux conséquences ? Quoique, elle était beaucoup trop prudente pour faire ce genre d'erreur de débutant.



Dans tous les cas, c'est avec une attitude boudeuse qu'elle s'est rendue à l'assemblée. Une telle urgence était curieuse, il fallait l'avouer. Mais elle était trop préoccupée pour véritablement s'en apercevoir tandis qu'Ophiuchus apparaissait, la mine dévastée :



— Mes enfants, je vous sais tous endeuillés par la perte de votre sœur, et que vous réunir ici aussi vite peut vous sembler étrange. Mais je dois vous faire part d'une nouvelle bien plus terrible encore. J'étais présent au moment où... où Kozoro a vu la lumière de son âme s'éteindre...



— Oh, non, Père, s'est lamentée Panna tout haut, cela a dû être si affreux pour vous !



— Ces images... seront impossibles à effacer de ma mémoire... Mais ce n'est hélas pas tout. Il y a une raison pour laquelle ma fille adorée n'est plus. J'aimerais tant vous en préserver, mais je n'ai pas le droit de vous priver de cette vérité.



Panna s'est alors rapprochée de lui, montant une par une les marches menant au piédestal où il se tenait, bien au-dessus de tous, et une fois auprès de lui, a posé sa main sur la sienne avec la plus affligeante des affections :



— Quelle vérité, Père ? Vous me faites peur...



Tous étaient pendus aux lèvres du maître des lieux. Mais Rakovina était si furieuse, plongée dans ses bouillonnantes pensées, qu'elle n'a prêté attention à presque rien depuis le début de l'assemblée. Après tout, qu'est ce qui pouvait bien être pire que la simple disparition de celle qui devait être son trophée d'honneur, sa plus grande jouissance ? À part les incessants couinements pathétiques de Beran, bien entendu.



— La vérité... La voici... Hé, poupée, tu m'écoutes ?



La jeune femme est brusquement sortie de sa rêverie quand son bras est violemment secoué et tiré avec tout le reste du corps jusque dans le fond d'une ruelle sans issue par une force invisible... Ah, non, ce n'est qu'un humain. Qui doit sûrement avoir une virulente maladie de peau puisque son visage est couvert de boutons prêts à exploser. De prime abord, il ne doit pas avoir plus de dix-neuf ou vingt ans.



— D'où sort-il, celui-là ? Par la Lune, quelle laideur ! Jamais je n'ai rencontré homme si repoussant ! songe-t-elle avec un dégoût visible.



Et quel est cet accoutrement qu'il se trimballe ? Un chapeau de forme étrange, la visière ne l'entourant pas complètement et située à l'arrière de sa tête, ce qui est d'une absurdité sans nom pour un chapeau ; une veste et un pantalon assortis, décorés d'un motif représentant un crocodile, visiblement trop grands pour lui et dont le textile n'est définitivement pas agréable au toucher ; et d'énormes chaussures ridicules qui pourrait laisser croire que ses pieds sont abominablement enflés. Les humains ne se sont donc pas uniquement inventés des goûts douteux en matière d'architecture, mais également en matière de vêtements.



— Oh, meuf, tu réponds quand je te parle ? insiste l'homme disgracieux en la secouant davantage.



Et en matière de dialecte de toute évidence. Juste ciel, l'Humanité serait-elle retombée à l'Âge de Pierre ? Agacée par le comportement de ce vermisseau, Rakovina retire son bras d'un coup si sec que ce dernier manque de tomber de tout son long sur le sol.



— Premièrement, laisse-moi le temps de me remettre d'une vue si déplorable ! Si ta bouche crasseuse était une tombe, le respect y serait à coup sûr enterré ! Car deuxièmement, ce n'est certainement pas une manière de parler à ta Déesse !



D'abord surpris par sa brutalité, l'homme se relève avant de tirer la langue dans une étrange grimace... Cette expression est-elle supposée être un atout de séduction dans ce monde ? Si tel est le cas, jamais Rakovina n'en a vu de plus horrible.



— Oh, je vois, mademoiselle aime les soumis ! J'ai exactement ce qu'il te faut, bébé... lâche-t-il d'une voix grasse, décidément assortie à tout le reste, tout en indiquant de manière grossièrement évidente la partie basse de son anatomie.



— Pouark, s'écrie-t-elle tout haut sans aucune retenue, tu rêves, humain ! Même les plus grands adeptes de la chair parmi les Dieux ne voudraient pas de toi !



Mais l'énergumène doit être sourd car non seulement il se rapproche à nouveau d'elle, mais il ose également empoigner ses épaules pour la plaquer contre le mur.



— Tu sais, je kiffe ton délire de divinité et tout ça, et aussi j'adore quand tu me dis non, ça m'excite... Et mes copains aussi...



Cinq autres hommes, tout aussi mal habillés, débarquent de l'autre bout de la ruelle pour former un rempart entre leur complice et la sortie. Rakovina laisse traîner son regard sur chacun d'eux l'espace d'un bref instant, pas le moins du monde intimidée.



— Ah, encore des gueux. Je ne vous avais pas remarqués. Sans doute êtes-vous trop insignifiants pour mériter mon attention.



— Ton attention, elle va aller ici, menace son interlocuteur d'une voix saccadée en tirant un canif de la poche de sa veste, maintenant tu vas être très gentille avec moi ou ça va mal se passer pour toi !



À la vue de la petite lame brillante, la jeune femme s'esclaffe de rire :



— Quoi ? Je suis censée avoir peur de ça, moi ?



— Ouais, et tu dois m'obéir au doigt et à l'œil ! renchérit-il en plaçant le canif sous sa gorge.



Dans un ricanement débordant de perversité, tout autant que l'expression de son hideux visage, il pose sa main libre sur la taille de la Déesse. Puis, dans une gestuelle rude et avide, il la fait successivement glisser de sa peau aux dorures sur ses hanches et sur ses cuisses, puis au fin pan de tissu nacré couvrant son intimité. Elle le regarde faire sans agir, une lueur absolument indescriptible dans le regard. La face de l'immonde crapule se déforme d'un sourire triomphant, porté par les encouragements dépravés de ceux qui lui servent d'amis, eux-mêmes impatients que leur tour vienne. Ce n'est qu'au moment où ses longs doigts fins, blafards et quasi squelettiques s'apprêtaient à s'aventurent sans gêne jusqu'aux coutures de sa lingerie, que Rakovina se décide à s'en saisir.



— Bien, je crois que je t'ai assez laissé t'amuser comme ça. En plus de me prouver à quel point tu ferais un piètre amant, tes pattes crasseuses n'ont pas leur place sur moi.



Elle se penche en avant, un tout petit peu, juste assez pour se retrouver à quelques centimètres de l'humain qu'elle domine d'une tête, un rictus suffisant aux lèvres. Juste assez pour que lui parvienne à lui seul sa toute dernière phrase, murmurée dans une telle lenteur que l'atmosphère même de la ruelle en devient pesante :



— Alors, tu vas... lâcher ton jouet... te mettre à genoux... et prier... pour que je sois clémente...



Les secondes suivantes s'écoulent dans le plus grand silence. De longues secondes où le jeune homme la fixe avec une intensité monstre, comme si ce qu'elle venait de dire n'avait rien de sérieux, avant de s'esclaffer grossièrement.



— Ah ouais ? Tu me menaces ? Vous avez vu ça, les gars ? La poulette s'est crue dans un western ! Mais tu te prends pour qui, toi ? T'as pas à me parler comme ça ! T'es pas en position de force, j'te signale ! Tu vas me retirer tout ça, ou sinon, j'te plante ! vocifère-t-il en pressant davantage la lame contre le cou gracile de son interlocutrice.



— Allons donc ! Pourquoi ferais-je une telle sottise ? lui rétorque-t-elle à la fois avec défi et indifférence tout en continuant de ricaner.



— Fais pas comme si tu le méritais pas, y a que les chiennes dans ton genre qui viennent m'exciter comme ça ! À te balader à moitié à poil devant moi, on dirait que t'attends que ça, que j'te saute dessus !



Le sourire amusé de Rakovina disparaît aussitôt, remplacé par une expression de colère grondante :



— Qu'as-tu osé proférer ? Comment as-tu osé m'appeler ?



D'un geste vif, elle attrape le canif et resserre sa poigne pour briser instantanément la lame. Les morceaux tombent misérablement au sol, vierges de la moindre goutte de sang. L'agresseur constate alors avec effarement que la main de sa proie n'a pas une seule égratignure, et n'a pas le temps de réagir avant que l'autre ne lui attrape la gorge et ne le soulève du sol avec une force inhumaine.



— Ta bêtise, ton ignorance commencent à m'énerver ! Pauvre insecte que tu es, tu oses me juger sur l'apparence que m'a donné l'Univers ? Cette apparence qui fait de moi l'âme de la constellation du Cancer ? Qui fait de moi la Déesse que tu te dois de vénérer et de craindre par delà les monts et les mers ? En quoi ma tenue pourrait te faire croire un seul instant qu'elle a été faite pour aguicher ton regard de vermisseau ? Elle a été créée pour moi, rien que pour moi, et j'en suis fière ! Jusqu'ici, ton impudence me divertissait, mais maintenant il t'en coûtera !



Les autres hommes s'élancent au secours de leur ami, eux aussi armés de couteaux et insultant leur cible de tous les noms. Mais chacun de leurs coups n'a pour seul effet que de briser les lames sur l'indestructible peau du pire cauchemar dont l'Humanité puisse rêver. Choqués par ce qu'ils n'auraient jamais cru voir de leur vie, ils se figent sur place, paralysés par une terreur viscérale qui, pour Rakovina, magnifie désormais leurs visages.



— Il n'y a qu'une seule chose que je mérite... susurre-t-elle en resserrant son emprise sur la carotide de l'immonde séducteur.



Ses yeux s'illuminent alors d'une lueur sadique si étincelante qu'on croirait y distinguer la lueur du soleil couchant, tandis qu'un large et terrifiant sourire propre à elle seule apparaît sur son minois :



— C'est de m'enivrer de vos hurlements...



L'homme à moitié étranglé ressent tout à coup quelque chose se mouvoir sous sa peau, comme si des millions de serpents avaient remplacé ses veines. Dans un dernier effort, il parvient à lever son bras pour empoigner celui de Rakovina, espérant lui faire lâcher prise. Son regard se pose sur sa main, et il réalise avec horreur que ce qui bouge en lui... sont bel et bien ses veines. Toutes, sans exception.



— Ouah, c'est quoi ce délire ? s'affole-t-il d'une voix écrasée.



— Ne fais pas comme si tu ne le méritais pas, ricane la tortionnaire, il n'y a que les chiens dans ton genre qui viennent m'exciter comme ça... À faire étalage de ton irrespect devant moi, on dirait que tu n'attends que ça, que je t'écorche vif...



— Oh non, pitié, pitié ! Les copains, à l'aide !



Mais cet appel ne lui est d'aucun secours car tous subissent le même traitement de faveur, les obligeant à ne porter attention qu'à eux-mêmes dans la terreur la plus totale.



— Mais t'es qui, espèce de... de monstre ? articule-t-il avec peine.



Cette fois, c'en est trop pour la divinité. Il est inconcevable que ces humains soient stupides à ce point ! Ils doivent sûrement la narguer, oui, c'est cela, ils se moquent d'elle jusque dans la tombe !



— Personne ne me reconnaît donc dans cette ville d'ignares ? Je suis Rakovina, Incarnation de la constellation du Cancer, troisième fille d'Ophiuchus, et que vous avez à juste titre surnommée Prêtresse de la Mort ! Est-ce plus clair, maintenant ?



— Oh, bordel, une illuminée...



— Une quoi ? Je veux bien admettre que les cinq derniers siècles ont dû vous donner un coup au moral, mais à ce point ? Il y a des autels à mon effigie partout dans le monde, vos propres livres font mes éloges, et aucun d'entre vous n'a trouvé le moyen de trembler à la vue de mon visage ? Mais quelle est donc cette terre d'ingrats ? J'ai été bien trop conciliante avec vous, humains... Puisque ma simple présence ne suffit pas à vous rafraîchir la mémoire, je vais utiliser la manière forte, et tu seras le premier à me satisfaire !

Annotations

Recommandations

Vous aimez lire Merywenn1234 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0