Chapitre 7 : Acubens (Partie 1/2)

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— L... Laissez-moi partir ! Je vous en supplie ! crie l'homme allongé en tremblant de tout son corps.

— Donne moi un instant pour réfléchir, tu veux bien ? ricane Rakovina tout en continuant d'appuyer du bout de ses talons le dos du pauvre joggeur, maintenu au sol par une force que jamais il n'aurait imaginée venir d'une femme.

— S'il... S'il vous plaît, je n'ai rien fait de mal ! Je... Je sais pas qui vous êtes, je vous ai jamais vue !

— Je confirme, sourit-elle en appuyant de plus belle, ne t'en veux pas, j'avais envie de faire crier quelqu'un aujourd'hui, et c'est tombé sur toi. Alors, fais moi plaisir et crie !

L'écho des hurlements de douleur du malheureux résonnent à travers la forêt, là où hélas aucune oreille salvatrice ne peut l'entendre.

— Ah, cela faisait si longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de m'amuser avec ceux de ton espèce ! Le plus drôle, c'est que tu ne réalises toujours pas qui je suis. Les humains sont-ils devenus ignares, ou bien c'est toi qui n'as tout simplement pas suffisamment appris tes leçons ?

— Je ne comprends pas de quoi vous parlez, se défend l'homme entre deux cris, vous êtes... vous êtes complètement cinglée !

— C'est pourtant évident, réplique Rakovina qui commence à s'agacer, nous sommes au mois de Cancri, j'apporte la chaleur de l'Été avec moi, et la couleur du sang orne mes cheveux. Mon identité est-elle si difficile à deviner ?

Elle lui donne cette fois-ci un coup de pied sec, si puissant qu'on entend un os se briser. Les nouvelles plaintes mêlées de sanglots confirment la destruction d'une côte.

— Pitié, pitié... J'ai une famille... Laissez-moi m'en aller, de grâce...

Après un instant de silence, la Déesse finit par lever les yeux aux ciels et relâche sa prise en soupirant :

— Très bien, va. De toute façon, je commençais à m'ennuyer avec toi. C'est moins amusant quand je ne suis pas prise au sérieux.

L'homme libéré rampe péniblement sur quelques mètres avant de réussir à se relever, le dos rouge des coups qui lui ont été infligés. Il jette un œil apeuré derrière lui, pour constater que sa ravisseuse n'est plus là. Soulagé, il se met à courir aussi vite qu'il le peut, malgré ses membres tremblants et douloureux. Ce chemin, il le connaît par cœur, il l'emprunte tous les jours pour son heure de jogging quotidienne. Dans peu de temps, il atteindra la ville, et il sera sauvé.

Il ne sait pas encore ce qu'il dira à son épouse, son médecin, ses enfants et ses collègues de bureau. Doivent-ils vraiment savoir qu'il s'est pris une raclée par une femme délirante en costume de carnaval ? Ils ne le croiront pas, c'est bien trop ridicule ! Pourtant, c'est ce qu'il s'est passé, et ça aurait sûrement pu être pire ! Il doit se dépêcher, même s'il souffre le martyre. Il ira d'abord se faire soigner, ensuite il portera plainte contre cette folle qui se prend pour une spartiate.

L'une de ses jambes est soudainement prise d'une crampe, et le malheureux tombe au sol en ne pouvant retenir un énième cri de douleur. Il lutte avec toute la force du monde pour au moins se mettre à genoux, et il sait qu'il lui sera d'autant plus difficile de se relever. Alors il serre les poings et pousse sur le sol, pousse sur ses pieds. La douleur est intenable, mais il doit le faire. Comme il regrette d'avoir pris pour habitude de laisser son téléphone à la maison ! Il aurait déjà pu appeler du secours ! Mais comment aurait-il pu se méfier ? Il ne se passait jamais rien dans cette ville jusqu'à aujourd'hui !


Un bruit de branchages attire soudain son attention. Ça vient des buissons adjacents. Le cœur oppressé par l'adrénaline, il se fige et s'attend au pire... pour voir un jeune lapin bondir joyeusement devant lui. Ses grands yeux noirs innocents et son adorable frimousse font apparaître un sourire soulagé sur son visage boueux. L'animal le fixe un instant, intrigué, puis s'approche de lui tout doucement en humant continuellement l'air. Soudain, il lève la tête et s'immobilise. Ne comprenant pas ce comportement, le randonneur sent soudain une main empoigner ses cheveux pour le forcer à regarder en arrière.

— Encore vous ! balbutie-t-il en pâlissant.

Pour toute réponse, Rakovina lui offre un sourire des plus terrifiants.

— Je... Je croyais que vous me laissiez partir...

La jeune femme se penche sur lui, et dans son regard brille le sadisme au paroxysme :

— Je ne t'ai jamais garanti que je ne te poursuivrais pas...

Et pour la dernière fois résonnent dans la sourde forêt les hurlements de la première victime du Cancer.

* * *

— Ça va aller, cette fois ? demande Klade avec inquiétude en reposant ses mains sur le volant de la voiture.

— Oui... Oui, je crois... répond Kozoro en reprenant place sur le siège passager.

Une fois la portière fermée et les ceintures attachées, la Mercedes noire se détache du bas-côté et reprend la route pour la troisième fois en vingt minutes. Ils n'ont quitté la ville que depuis peu, et emprunter la côte en bordure des bois n'était définitivement pas une bonne idée.

— Moi qui pensais ce fichu mal des transports terminé, se lamente la jeune femme, mais j'aurais dû m'y attendre puisque j'ai toujours des besoins humains. Il faut croire que c'était trop demander qu'un peu de paix.

— Vous auriez dû me parler de vos problèmes, j'aurais fait le plein d'anti-nauséeux à la pharmacie la plus proche. Avec toute la route qui nous attend, vous ne risquez pas de tenir longtemps avec les deux malheureux Doliprane qu'il me reste en réserve.

— Même ça, ça n'a jamais vraiment été efficace sur moi. Quelle plaie...

Après quelques kilomètres, la sensation de pression sur sa nuque gagne à nouveau en intensité. Pour la combattre, elle baisse la vitre, pose sa tête le plus près possible de l'ouverture, et ferme les yeux pour profiter d'avantage de l'air lui caressant le visage. Ce n'est toutefois pas plus agréable car la température extérieure est cet après-midi de 25 degrés, ce qui est déjà plus que suffisant pour affaiblir l'organisme d'un signe d'Hiver, et ce malgré l'utilisation pour le moins abusive de la climatisation.

— Vous verrez, lui assure Klade, après un moment vous ne ressentirez plus que du frais dans cette voiture.

— Mais quand ? s'apitoie-t-elle en laissant traîner en longueur la dernière syllabe.

Le malaise qui submergeait sa nuque s'étend soudain à sa poitrine, puis son cœur, et l'enserre jusqu'au moment fatidique...

— Ah... Oh là... Arrê... Arrêtez la voiture... Arrêtez la...

— Encore ? Décidément, pauvre de vous...

— La ferme, arrête juste cette foutue caisse ! s'écrie Kozoro en manquant de vomir sur le tableau de bord par sa nouvelle saute d'humeur.


Et pour la quatrième fois en une demi-heure, la pauvre Déesse s'élance hors du véhicule avant même son arrêt complet, et n'attend plus d'être dans l'intimité du cocon protecteur des arbres pour maudire son humanité de la plus éloquente manière qui soit.

— Bon, ça ne peut plus continuer comme ça, soupire le jeune homme en attrapant son portable.

Il compose rapidement un numéro, plus précisément celui d'un commissaire d'une autre ville à 30 kilomètres de là. De tous ses clients, c'est probablement celui qui a le plus fait appel à lui, et avec le temps s'est créé entre eux un respect mutuel. Klade n'en n'a peut-être pas vraiment l'air depuis sa rencontre avec Kozoro, mais il a toujours été très doué dans son travail. Cette femme lui fait vraiment perdre la tête, même son assurance habituelle faiblit drastiquement en sa présence. Il n'a à attendre que quelques secondes avant que son contact ne décroche, pour son plus grand bonheur : les messageries font pour lui partie des pires choses que l'on ait à écouter dans sa vie.

  • Salut... Ouais, je sais, ça fait longtemps... Dis, tu te souviens que tu me dois un service ? Non, pas pour ça... Non plus, tu m'as déjà renvoyé l'ascenseur. Oui, voilà, c'est ça, cette fois là. Écoute, je vais avoir besoin de ton aide, genre, là, maintenant...

* * *

— Et comment avez-vous dit que ça s'appelait ? demande à nouveau Rakovina, absorbée par la vitrine du magasin d'audiovisuel.

— Euh... Télévision... mademoiselle... répond en bégayant son voisin aux joues rougies, les yeux allant et venant du haut au bas de son corps.

— Télévision... Quel drôle de nom pour cette drôle de boîte magique.

— C'est pas de la magie, c'est... c'est la technologie... Vous devez venir d'un pays très éloigné pour ne jamais avoir vu de télé de votre vie...

— On peut dire ça comme ça, oui. Ah, silence ! La femme qui devait parler de ma sœur a réapparu !

L'Incarnation du Cancer, toute excitée, focalise son attention sur l'écran d'où vient de retentir le jingle d'une chaîne d'informations, suivi d'un fondu sur une présentatrice.

— Comme je vous le disais avant la page de publicité, un événement incroyable s'est déroulé aujourd'hui : en cette matinée du 6 Juillet 2200, le monde s'est réveillé sous les lueurs d'une constellation qui n'existait pas hier encore, ou plus exactement, qui n'existait plus. Il s'agit du Capricorne, qui selon les historiens s'était éteinte il y a de cela 500 ans. Comment une telle chose est-elle possible ? Est-ce un miracle parmi les mystères de l'univers ou bien une blague extrêmement élaborée ? La suite dans notre reportage inédit...

Un quart d'heure plus tard, la jeune femme ne cache pas sa stupeur et sa déception :

— Qu'est ce que c'était que ces balivernes ? Pour commencer, quand le mois de Cancri est-il devenu Juillet ? Et le 15, le 6 ? Et cette histoire de 2200 ? Je n'étais même pas née, à cette époque ! Nous sommes en l'an 16 893 ! Ensuite, pourquoi tous ces hommes parlaient de ma sœur comme d'un objet, sans jamais la mentionner, ni montrer une seule image de sa personne ? Ces élucubrations étaient d'un ennui mortel, en plus d'être totalement mensongères !

— Parce que vous, vous prétendez en savoir plus sur cette constellation que les plus grands experts du monde ? Et pourquoi vous l'appelez votre sœur ? Quant au calendrier, il a toujours été comme ça ! Vous êtes... bizarre...

— Pourquoi je l'appelle ma sœur ? Mais enfin, parce qu'elle l'est ! C'est vous qui êtes bizarres, les humains ! Vous me posez toutes ces questions sans queue ni tête, sans compter que l'une des Déesses les plus adulées de l'Humanité refait surface après que vous ayez porté son deuil durant cinq siècles, et vous ne préparez même pas de banquet en son honneur ! Vous ne vous réunissez pas pour chanter sa gloire ! Aucune offrande, aucune célébration auprès de ses autels ! Si c'est comme ça que les humains traitent leur protectrice favorite, qu'en est-il de celle qui les révulse ?

— De... de quoi parlez-vous ? Mademoiselle, je ne sais pas ce que vous avez fumé, mais vous devriez arrêter...

La fixant comme si elle était une pestiférée tout droit sortie d'un asile, l'homme fait quelques pas en arrière avant de tourner les talons et s'éloigne d'elle le plus rapidement possible, la laissant seule avec ses interrogations.

— Je ne sais pas ce qui ce passe, mais quelque chose cloche... se dit-elle en fronçant les sourcils.

Peut-être que les humains ont simplement la mémoire défaillante ? Dans ce cas, elle n'a qu'à la leur rafraîchir ! Si elle défile suffisamment longtemps à leurs côtés, ils finiront par retrouver leurs esprits et enfin s'agenouiller devant elle en implorant son pardon pour leur méprise. Et ça tombe bien, il y a justement des dizaines et des dizaines d'yeux rivés sur elle !

Qu'importe qu'ils soient surpris, choqués, enjôleurs ou à la limite du vulgaire. Qu'importe qu'ils soient suivis de commentaires moralisateurs ou proches de l'indécence. Un regard est un regard, et plus Rakovina est regardée, plus sa réputation grandit. Elle reste toutefois un peu déçue, au bout d'une bonne heure, de n'y percevoir aucune forme de terreur. À croire que tous les humains du coin ont le cerveau aussi embourbé que celui de la forêt. Quel était son nom, déjà ? Elle a oublié. Ou bien elle ne l'a pas demandé. Quelle importance ?

Elle n'est en ville que depuis peu, et malgré le long sourire qui orne continuellement son visage, elle ne peut s'empêcher de ruminer sa frustration. Pourquoi les humains ne s'inclinent-ils toujours pas devant elle ? Pourquoi ne tremblent-ils toujours pas à son passage ? Leur impression à son égard n'a quand même pas pu changer à ce point, même après 500 ans !

Et en parlant de changement, hormis ce qui semble être un tout nouveau calendrier absolument insensé, depuis quand leur architecture est-elle devenue aussi immonde ? Quelle pâleur, quelle tristesse ces plates façades beiges et grises reflètent ! Et que dire de ce sol si dur et laid qui n'est de toute évidence ni de la terre, ni de la pierre, ni du marbre ? Et qu'est ce donc que ces grandes boites de métal dans lesquelles les humains se déplacent et dégagent une odeur absolument infecte ?

— Je me sens souillée de l'intérieur, marmonne-t-elle après une soudaine quinte de toux, comment ma sœur a-t-elle réussi à survivre dans cette porcherie ?

Elle n'aime définitivement pas cette odeur qui semble désormais empuantir l'air. Elle était d'abord simplement surprise et curieuse à propos de toute cette nouveauté, mais plus elle passe de temps en ces lieux, plus le dégoût la submerge. Même les humains lui paraissent insipides. Il semble leur manquer quelque chose dans le regard. Elle ne veut bien entendu pas parler de la peur, mais d'un aspect bien plus profond, et elle n'arrive pas à mettre le doigt dessus.

Et maintenant qu'elle y fait plus attention, elle remarque que plus aucun regard n'est porté sur elle. C'est comme si elle était devenue invisible. L'instant d'avant, elle était l'étoile sur la scène, et celui d'après, une fourmi dans l'immensité de l'Univers. En fait, tous les yeux sont maintenant rivés sur d'étranges objets rectangulaires que pratiquement tous les passants ont dans les mains. Comment cette chose peut-elle procurer plus d'intérêt que la Prêtresse de la Mort en personne ?

— Dans quel monde de fous suis-je tombée ? Oh, je sens que Père ne va pas être content : sa décision n'était peut-être pas si avisée, après tout.

Elle se souvient du jour où elle fut prise comme si c'était hier : Ophiuchus avait réuni la famille en urgence pour une assemblée. C'était la dernière à avoir été organisée, jusqu'à celle de ce matin. Le choc était encore vif ; tout le monde avait ressenti la disparition de l'aura du Capricorne. Ça les avait tous surpris : Kozoro n'était que dans sa 320ème année.

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