Chapitre 5 : Tourmente (Partie 2/2)

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C'est peut-être cette réflexion qui a poussé Kozoro à ne pas l'inciter à la venger. Comment savoir ? De toute façon, il n'aura jamais la réponse à ses questions. De même que celle qu'il retrouvera ne sera plus celle qu'il a aimée. Que pensera-t-elle de lui ? Comment se comportera-t-elle à son égard ? Sera-t-elle une sœur tout ce qu'il y a de plus ordinaire ? Le détestera-t-elle ? L'aimera-t-elle à nouveau ? Ou bien se donnera-t-elle à un autre ?

— Pourquoi dois-je me torturer l'esprit à ce point ? marmonne-t-il en fermant les yeux.

Il ne veut plus penser à tout ça. Il doit oublier, l'espace d'un instant. Il doit dormir, il le faut, il en a besoin. Il a besoin d'elle. Désespérément. Tant qu'il s'accrochera à elle, à son souvenir, il ne cédera pas aux envies meurtrières qui harcèlent son âme depuis maintenant 500 ans. La seule chose qu'il souhaite est de se retrouver une nouvelle fois dans les bras de son aimée. Il en a besoin...

— Arrête ça tout de suite.

Il se redresse vivement à la voix de Sterel, adossé contre l'arbre sous lequel il se reposait. Ses grands yeux d'un vert profond le fixent d'un air inquisiteur, que les siens soutiennent avec une frustration évidente.

— Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi. Et que fais-tu ici, au juste ? Ta période n'est pas en vigueur, tu n'as pas à te trouver chez moi.

— J'ai jugé qu'il était important de nous voir, et comme tu ne bouges pas de ton domaine, je suis bien obligé de venir à toi. Et je constate qu'il était temps que je le fasse.

Beran fronce les sourcils : il a le pressentiment que cette conversation ne va pas lui plaire.

— Je croyais que tu avais arrêté... Quand as-tu replongé ?

— Je n'ai pas à te répondre. La manière dont j'occupe mes journées ne regarde que moi.

— Sauf si elle est susceptible de te causer du tort. Je sais que tu détestes cette comparaison, mais crois moi, tu ressembles vraiment à ces humains qui empoisonnent leurs corps pour ne plus ressentir le désespoir.

C'est officiel : il commence à détester ce ton moralisateur.

— Et pour cause ! Il ne faut pas comparer ce qui n'est pas comparable ! Il n'y a aucun rapport entre la douleur d'une Incarnation et celle d'un humain !

— En es-tu vraiment certain ? Qu'est ce qui nous différencie d'eux sur le plan émotionnel ? Tu sais que dormir est mauvais pour toi, et pourtant tu le fais, parce que tu as mal. Les humains réagissent exactement de la même manière. Pensais-tu vraiment que nous ne nous rendrions jamais compte de rien ?

Décidément, tout le monde est contre lui. Il sait que Sterel veut bien faire, mais il commence à sérieusement l'agacer. Il n'est pas comme lui, il n'a pas vécu la mort de Kozoro comme lui l'a vécue ! Leur façon de la gérer ne peut donc pas être la même !

— Qu'y a-t-il de mal à ça ? De quel droit oses-tu me juger ?

— Je ne te juge pas, je veux seulement t'aider.

— Je... je sais...

Le Dieu du Sagittaire s'attriste de le voir dans cet état. S'enfermer dans le passé n'est jamais la solution, mais dans le cas de Beran... Comment le lui refuser ? Cependant, Sterel n'est pas le seul à avoir remarqué que la nature ne fleurissait plus autant qu'auparavant autour de lui. Quelque chose affaiblit son aura printanière, et maintenant qu'il sait de quoi il s'agit, il doit trouver un moyen d'y remédier sans s'attirer les foudres de son frère.

— Pour quelle raison voulais-tu me voir à l'origine ? soupire le Bélier légèrement calmé.

— Je pense que nous le savons tous les deux, répond Sterel en s'asseyant à côté de lui. Comment te sens-tu ?

Beran ne répond pas tout de suite, serrant les poings et expirant profondément, comme pour s'empêcher de déferler ses ressentiments les plus amers. Puis il ramène ses genoux à sa poitrine pour y poser son menton, le regard plongé dans le vide.

— Honnêtement ? J'ai l'impression que je vais vomir. Tout ce que Père a dit... Tous ses mensonges... Et les autres qui continuent de boire ses paroles. Je ne sais pas combien de temps je pourrais encore supporter ça. Tu as vu comme leurs regards s'assombrissaient lorsqu'il parlait d'elle ? Comme leurs voix s'indignaient ?

— J'ai vu. Il ne faut pas leur en vouloir, ils ne savent rien.

— Justement, nous aurions dû tout leur dire depuis longtemps ! Regarde comme ils réagissent alors qu'ils entrent dans la dernière partie de cette vie ! Ils ne peuvent pas continuer à la haïr indéfiniment !

— J'ai observé leurs attitudes respectives. Je suis enclin à croire que la plupart ne sont pas prêts à tourner la page.

— Comme Panna, tu veux dire ?

L'image de la jeune femme parlant avec hargne de son aimée comme si elle était le mal incarné s'affiche dans l'esprit du garçon aux cheveux d'argent. Qu'il peut la trouver détestable lorsqu'elle se mêle de choses dont elle n'a aucune connaissance ! Il doit bien souvent se retenir pour ne pas céder à de subites envies de meurtre.

— Elle est trop attachée à Père, confirme Sterel, elle lui voue une admiration aveugle. À mon avis, elle restera enfermée dans sa rancœur jusqu'à la mort.

— Si seulement nous avions pu leur dire la vérité...

— Je ne suis pas certain que cela aurait été une bonne idée, même si nous avions été les premiers à les informer de la tragédie. Imagine un peu l'émeute qu'un tel fait aurait créé : nous nous serions entre-tués. Je ne pense même pas que notre Génération aurait survécu jusqu'à aujourd'hui.

— Tu as sans doute raison... De toute façon, Père aurait sûrement trouvé le moyen de nous faire passer d'une vie à l'autre, et sans soupçons, s'il avait eu connaissance de ce que nous savions.

— Oui, en toute logique, c'est ce qui serait arrivé. Il aurait profité de notre mémoire effacée pour nous manipuler à sa guise, et nous serions exactement comme nos frères et nos sœurs aujourd'hui, à piétiner l'honneur de Kozoro.

— Mais c'est injuste ! explose Beran dans un cri tout droit sorti du cœur.

— Je ne le sais que trop bien... Et je hais plus que tout cette triste vérité... marmonne Sterel en serrant les poings.

Les deux frères restent durant de longues minutes emmurés dans le silence, écoutant les murmures du vent soufflant sur les brins d'herbe et les feuilles des arbres. Parfois, l'un ou l'autre ouvre la bouche dans l'espoir de pouvoir dire quelque chose, mais finit toujours par la refermer sans prononcer un mot. C'est le genre de moment gênant que Beran ne peut supporter plus de dix minutes, alors dans un ultime effort, il parvient à s'éclaircir la voix :

— Écoute, je ne peux pas te promettre d'arrêter. Ce serait te mentir et tu en as déjà eu la preuve aujourd'hui.

— Pourrais-tu au moins t'efforcer de résister ? Tu as réussi à t'en passer pendant les cinq dernières années, tu peux recommencer.

— Ce n'est pas si simple...

— Pourquoi ?

— Tu le sais très bien.

Comprenant que la conversation n'ira pas plus loin, l'Incarnation du Sagittaire se lève, estimant qu'il est de toute façon temps de retourner à sa constellation avant que sa présence ici ne commence à peser sur la Barrière. Ce n'est pas grand-chose, mais mieux vaut éviter d'attirer une attention indésirable en ces temps troublés. Il salue son frère respectueusement avant de disparaître, le cœur lourd d'inquiétudes. Beran se rallonge au bout de quelques minutes, mais n'a cette fois-ci pas l'intention de dormir. Son regard est rivé vers le ciel, songeur.

D'une certaine manière, Sterel a raison. Il est devenu dépendant de cet état si paisible qu'est le sommeil. Il n'arrêtera pas de tenter de le trouver, loin de là. Il sait qu'il en est incapable. C'est là sa seule paix en cette vie. Mais il doit au moins essayer de déconsidérer ce désir, ne serait ce que pour retrouver sa force. Pour elle... même si sa vision risque de le faire souffrir plutôt que de l'apaiser.

Un mauvais pressentiment l'a assailli à la fin de la réunion. Dans le doute, appelez ça l'instinct, il a concentré son aura pour pouvoir localiser celles de Kozoro et de Rakovina : elles se trouvaient toutes les deux sur Terre. À cette pensée, Beran porte les mains à sa tête et, dans un élan de contrariété, serre ses épaisses cornes jusqu'à les fissurer. Cette vipère peut se rendre dans le monde des humains à volonté du 1er au 31 Cancri, durant la période du Cancer. C'est à cette époque de l'année que ses pouvoirs sont démultipliés, lui permettant d'aller où elle le souhaite sans aucun risque pour la Barrière. De ce temps, il lui reste encore deux semaines, ce qui est plus que suffisant pour infliger sa tourmente.

Si jamais elle recommence à martyriser son aimée... ou plutôt, quand, car il la connaît trop bien pour savoir qu'elle ne se retiendra pas à la première occasion... il le lui fera payer. Et s'il parvient à la faire flancher, alors il pourra tout autant s'en prendre à Ophiuchus. Peu importe le pourquoi du comment, peu importe les raisons qui ont poussé cet être méprisable à l'irréparable. Un seul faux pas, et il le forcera à expier pour son crime. Un seul mot, un seul regard de travers, et Kozoro sortira de l'infamie dans laquelle il a osé la plonger. Tout ce dont Beran a besoin est de la voir. Si elle n'a aucun souvenir, aucune réminiscence de la promesse qu'elle lui a fait faire, il pourra enfin la venger.

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