Chapitre 5 : Tourmente (Partie 1/2)

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15 Cancri 16 893

— Que t'a-t-il fait ? Réponds moi !

Sa voix avait perdu toute trace de douceur. Elle n'était plus qu'un mélange de colère et d'empressement.

— Je ne... C'était... ho... horrible... peina-t-elle à dire tant la douleur lui était atroce.

— Reste avec moi ! Pourquoi ne te soignes-tu pas ?

— Peux... pas...

Il la tint serrée contre lui, choqué, ne sachant pas quoi faire. Il sentit son sang glisser sur ses mains, se répandant au sol. Il ne put qu'écouter ses gémissements, de plus en plus faibles. Elle luttait pour rester éveillée, mais ses yeux se fermaient petit à petit. Une autre voix masculine s'éleva alors à ses côtés :

— Son corps est brûlant. Beaucoup trop. Si on ne fait rien, elle va...

— Je sais ! Laisse moi réfléchir, je... je... Il faut...

— Non... C'est trop tard...

Elle avait posé sa main rocailleuse sur sa joue pour tenter de le calmer. Aussitôt, il s'arrêta de parler et la regarda lui sourire. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il adorait la voir sourire. Mais cette fois, c'était différent. Elle gisait dans ses bras, mutilée, mourante. Il voulait tant apaiser sa douleur, la sortir de cet affreux cauchemar... mais il n'en avait pas le pouvoir.

— On peut encore te sauver. Il suffit de t'amener chez Panna, elle pourra encore te soigner.

— Plus... le temps. Je ne... survivrai pas... à ce voyage.

Chaque parole, chaque syllabe prononcée était pour elle une souffrance. Mais elle devait parler.

— Cependant... il y en a un... que je peux... encore faire...

— Lequel ? Dis-moi, et je t'accompagnerai.

Si elle avait pu secouer la tête, elle l'aurait fait. Mais cette fois, seuls ses mots devaient suffire.

— Non. Je... dois le faire seule...

— Comment ça ? Où veux-tu aller ?

— La Terre.

Ses yeux s'écarquillèrent tandis que sa respiration se coupa soudainement. Il ne pouvait pas croire ce qu'elle était en train de lui dire. Elle s'était résignée à la mort. Et elle voulait s'éteindre dans le monde des Hommes.

— Hors de question ! s'emporta-t-il alors. Tu dois délirer, tu ne peux pas penser ce que tu dis !

— S'il te plaît... Emmène-moi là-bas...

— Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi ? pleura-t-il presque.

— Je suis... désolée... Je ne veux pas... être...

Sa phrase fut interrompue par une crise de sanglots. Tous deux pleuraient. Aucun ne voulait se séparer de l'autre, mais il n'y avait pas d'autre solution.

— Je préfère... être là-bas, libre... qu'être ici, en son pouvoir... Je ne... Je ne veux pas... que l'Humanité souffre... par ma faute...

L'homme à leurs côtés, resté silencieux, prit à nouveau la parole d'une voix douce, bien qu'il échoua à dissimuler totalement sa tristesse.

— Si tel est ton désir... Si tel est le destin que tu t'es choisi, si c'est ce que tu penses être le plus juste, alors... Nous t'y emmènerons.

Elle sourit à nouveau.

— Mes frères... Merci. Je vous en prie... Il ne reste plus... beaucoup de temps.

Résigné, il la serra plus fort encore dans ses bras tandis qu'il se levait pour la porter. Elle ne pouvait plus utiliser ses jambes. Il était son seul espoir d'arriver à destination. Il se mit en route vers le fond des jardins à moitié glacés, aux fleurs à la beauté à jamais immortalisée, piégées de l'étreinte du Temps en suspens. C'était là que se trouvait le portail menant au monde des humains. C'était là qu'il devait faire ses adieux à sa bien-aimée.

— Quand vous m'aurez déposée... Partez vite... Qui sait combien de temps ce monde restera stable...

Son cœur se serra. Il étouffait littéralement. Jamais il n'aurait imaginé vivre une telle chose. Il ne voulait pas la laisser partir. Il ne voulait pas, non...

— Je lui ferai payer ce qu'il t'a fait... Je vais le dire à tout le monde, et il regrettera son geste.

— Non, par pitié... Ne fais pas ça...

— Pourquoi ? Ne mérite-t-il pas d'être châtié pour ce qu'il a osé te faire subir ?

La colère le submergea. Il ne pouvait croire qu'elle l'implorait d'épargner celui qui l'arrachait à lui pour l'éternité. Peu importe qui levait la main sur elle, personne ne pouvait rester impuni ! Il se l'était juré !

— Réfléchis... Personne ne te croira... Et s'il sait que tu sais... Il va... Je ne veux pas que... vous subissiez le même sort...

— Ses paroles ne sont pas dépourvues de logique. Nous devrions en tenir compte.

Il leva alors les yeux vers son frère, constatant que malgré l'apparente neutralité de son visage, il était lui aussi bouleversé. Mais c'était sans aucun doute parce qu'il savait faire preuve de bien plus de sang-froid que lui. Lui, comment ferait-il ? Comment pourrait-t-il se contrôler ? Il pouvait être capable d'absolument tout une fois possédé par la fureur... Mais il devait garder ça pour plus tard. Tout ce qui lui importait était de savoir sa chère sœur partie en paix.

— Nous y voilà, murmura-t-il en atteignant le portail.

— Fais vite... Je me sens... si faible...

Il s'agenouilla délicatement au centre du socle lumineux, adoucissant le moindre de ses mouvements. Au moment de la déposer à terre, il hésita, la gardant encore quelques instants dans ses bras. Ses yeux rougis par les larmes rencontrèrent une dernière fois ceux de son aimée, et tous deux échangèrent un ultime baiser. Ce fut dans un déchirement sans nom qu'il étendit son corps gracile sur le sol, et qu'il recula, lui murmurant ses adieux. Le socle s'illumina de plus belle, et Kozoro disparut en saluant ses frères d'un dernier regard.

— Seigneur Beran ?

Le Dieu du Bélier se réveille dans un léger sursaut. Il regarde autour de lui pour constater au bout de quelques secondes qu'il se trouve dans sa constellation. Ses yeux se posent alors sur le jeune homme inquiet qui l'a tiré de son sommeil.

— Pardonnez-moi, Seigneur Beran. Vous gémissiez. Vous sembliez en souffrance.

— Ce n'est rien, Orion, répond-t-il dans un faux sourire.

Ce dernier plisse les yeux avec suspicion. Il n'est pas dupe, il sait que son maître a encore fait ce rêve dont il ne parle jamais.

— Je suis inquiet pour vous. Vous passez vos journées à dormir, ou la plupart du temps à essayer. Et quand vous y arrivez... vous souffrez. Ce n'est pas bon pour vous.

— Je vais bien. Inutile de t'en faire. S'il te plaît, rejoins les autres. J'ai besoin d'être seul.

— Bien, Mon Seigneur, se résigne le serviteur en s'inclinant.

Beran attend de le voir disparaître de son champ de vision pour s'allonger à nouveau dans l'herbe, époussetant au passage la draperie immaculée entourant partiellement son torse quasi nu. D'une certaine manière, Orion a raison. Les Incarnations n'ont aucun besoin biologique. Il ne leur est pas vital de manger, boire, ou même dormir. Cela pourrait même être mauvais. Mais il a besoin de dormir, peu importe les conséquences : il n'y a que dans le monde des rêves, où souvenirs et fantasmes se mélangent, qu'il peut voir le visage de sa bien-aimée, lui prendre la main, caresser ses douces lèvres avec les siennes.

Et parfois, il revit ce funeste jour. Ce jour tant détesté où elle l'a abandonné. Ce n'était pas sa faute, non. Si elle avait pu, elle serait restée à ses côtés. Mais le fait est, qu'il vit chaque jour et chaque nuit avec cet affreux souvenir. Jamais il ne pourra oublier son amante s'effondrant dans ses bras, souffrant le martyre, condamnée à la mort. Il n'a rien pu faire pour apaiser sa détresse. Et parce qu'il le lui a juré, il ne peut non plus apaiser son âme hurlant à la vengeance. Et aujourd'hui encore, ça le rend malade.

Vivre en tant que l'un des seuls détenteurs de cette vérité est bien plus qu'un fardeau. C'est un supplice. En public, il feint, se cache derrière des regards et des apparences calmes... enfin, dans la limite du possible. Mais au fond de lui, il bout, se contient de toutes ses forces. Il ne doit rien laisser paraître, parce que Kozoro avait raison : personne ne le croirait.

Ophiuchus n'a pas perdu de temps pour retourner tous ses enfants contre elle. Il leur a fait croire que son amour pour les humains, combiné à d'habiles manigances de ces derniers, l'avait poussée à s'attaquer à lui pour les protéger. Qu'il fut bien malgré lui forcé de se défendre, lui infligeant un coup mortel, et qu'elle s'en est allée mourir sur Terre pour échapper à la honte. Et tout le monde y a cru. Sauf ceux qui connaissaient la vérité.

La seule chose qui l'empêche de faire justice est la promesse qu'il a faite à Kozoro. Et peut-être aussi, bien qu'il ait du mal à se l'avouer, le fait qu'il ne comprenne pas pourquoi c'est arrivé. Jamais il n'aurait cru que son père puisse être capable d'une telle atrocité. En effet, il a toujours veillé sur la Terre et l'Univers d'un œil bienveillant. Pour ses enfants, il est la bonté et la sagesse incarnées. Sans oublier que Kozoro était autrefois considérée comme sa fille favorite. Beran lui-même l'admirait. Comment un homme d'une telle qualité a-t-il pu, du jour au lendemain, décider d'infliger une telle chose à son propre enfant ?

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