Chapitre 4 : La Prêtresse de la Mort (Partie 2/2)

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Les mots ont retenti, mais les lèvres n'ont pas bougé. Parce qu'elle n'a pas parlé. Kozoro peut sentir son sang taper dans ses tempes, de même qu'à l'intérieur de sa tête, comme des pulsations. Elle se rappelle cette sensation, et surtout à quel point elle en a horreur.



— Sors de ma tête tout de suite... maugrée-t-elle en comprenant ce qui lui arrive.



— Pourquoi donc ? C'est un endroit tellement agréable. Je peux ressentir l'éternité à travers toi.



La voix de Rakovina, en pleine concentration, résonne encore dans son esprit. Elle vibre dans ses veines, comme une légion de vers grouillants. Le mal-être peut être lu sans grande peine sur son visage, gagnant en profondeur à chaque seconde qui passe.



— Qu'y a-t-il ? Je te mets mal à l'aise ?



— Sors de ma tête ! s'écrie Kozoro en agrippant les deux côtés de son crâne.



— Voyons, quelle impolitesse ! Tu devrais te montrer plus gentille avec moi. Un petit s'il te plaît, serait-ce trop te demander ?



Les vibrations s'intensifient de plus en plus, parasitant ses pensées et commençant à frapper son cerveau. Elle secoue la tête vivement pour tenter, en vain, de se débarrasser de la voix qui la harcèle. Des vertiges et migraines se mettent à l'assaillir, tandis qu'un sifflement strident s'attaque à ses tympans. Plus Rakovina s'infiltre dans son esprit, plus les effets empirent. Il n'y en aurait pas si elle n'était pas animée par le désir de faire du mal. Mais c'est dans sa nature, c'est ce qui fait d'elle la plus cruelle et sadique des Incarnations. Ce n'est pas pour rien que les humains l'ont toujours considérée comme celle qui, parmi toutes les Incarnations du Cancer ayant existé, porte le mieux son surnom de « Prêtresse de la Mort ».



La vie ne se résume pour elle qu'à la souffrance, la torture... et l'immense satisfaction que chaque cri, chaque gémissement de désespoir lui apporte. Un simple regard empli de douleur suffit à faire son bonheur. Mais les humains sont fragiles. Une misérable pichenette peut les faire passer de vie à trépas, et rien n'insupporte plus Rakovina qu'une mort rapide, sans souffrance véritable. Alors qu'une Incarnation, au contraire, peut en supporter davantage. Pour elle, le cri d'agonie d'une étoile est plus doux, plus gratifiant. Pour elle, il vaut bien celui de 100 humains.



Aucun combat n'est jamais arrivé à son terme. Quelqu'un arrivait toujours, à un moment ou à un autre, pour interrompre l'affrontement. Cette fois, il n'y aura personne pour la protéger. Personne pour empêcher ce bourdonnement infernal, ces échos à rendre fou, ces pulsations brûlantes, frappant de tous les côtés, cette impression que la tête entière est sur le point d'exploser. Rakovina approche, les yeux en extase devant son œuvre. Son visage arbore peu à peu une expression mélangeant l'amusement, le sadisme et le désir. Elle tend le bras pour toucher délicatement le visage de sa proie, et fait glisser le bout de ses ongles sur ses joues jusqu'à son menton, s'attardant sur la partie rougeâtre.



— Oh, ma pauvre chérie. C'est le tien, n'est ce pas ? Je reconnais son odeur. Il sent la peur et la faiblesse.



Une lueur vicieuse dans le regard, elle caresse de son pouce la lèvre inférieure martyrisée de Kozoro, et la coupe de son ongle pour en voir le sang glacé couler, effleurer sa chair brûlante.



— Dis-moi, veux-tu que j'arrête ? Que ce terrible châtiment ne te tourmente plus ? Ou bien vas-tu enfin te décider à te défendre ? lui demande-t-elle d'une voix presque mélodieuse.



Kozoro ne répond rien, se contentant de gémir. Ses yeux brûlants, ses oreilles sifflantes, la totalité de son visage est en proie aux hémorragies.



— Je prends ça pour un non, achève-t-elle dans un sourire des plus terrifiants.



Alors qu'elle jubilait du si divin son qu'est le martyre, Rakovina se rend soudain compte qu'elle ne peut plus bouger sa main. Et pas seulement, son corps entier est comme statufié. Kozoro disparaît alors de son champ de vision. À ce même moment, un coup violent dans son dos la fait tomber au sol. À nouveau capable de bouger, elle se relève et regarde derrière elle pour voir sa sœur, libérée de son emprise, et armée d'une poêle.



— Tu te moques de moi ? Un ustensile humain ? Que signifie cette insulte ? s'écrie-t-elle cette fois tout haut.



Le regard brûlant d'agacement, Rakovina fixe l'objet dont Kozoro s'est servie contre elle. C'est bien pire qu'une insulte : c'est une humiliation ! Depuis quand les étoiles se battent-elles avec de la camelote ? Elle ne doit pas laisser passer ça. Mais alors qu'elle s'apprête à prendre sa revanche, le regard rivé sur sa cible, Rakovina est de nouveau frappée, cette fois-ci à l'arrière de la tête. Elle retombe à genoux au sol en frottant vigoureusement la zone d'impact, et lève les yeux en direction de sa sœur : elle n'est plus là.



— Je vois, comprend-t-elle en se retournant de nouveau, tu as décidé de t'amuser toi aussi ? Mais ce n'est pas très juste, tu sais ? Au moins, face à moi tu peux te défendre. Mais qui le peut contre la « Maîtresse du Temps » ? Néanmoins, tu restes aussi prévisible qu'autrefois. Je me suis toujours rapidement lassée d'Algedi, tu le sais, ça ?



Kozoro s'avance, toujours armée de son fidèle ustensile.



— Algedi est ma technique favorite, tu devrais pourtant le savoir ; à moins que ta mémoire ne soit aussi grande que ta pitié. Arrêter le Temps, ne serait ce que pour une minute, est ma seule protection valable contre toi, et mon seul répit face à tes acharnements. De plus, je te trouve assez mal placée pour parler de fair-play. J'ai presque envie d'en rire. Dans une autre vie, tu me tourmentais sans arrêt. Aujourd'hui, je ne te laisserai pas recommencer !



Elle lâche alors la poêle et lève ses bras à hauteur du bassin, le froid émanant de son aura s'intensifiant de plus en plus.



— Enfin... Voilà ce que j'attendais. Un vrai combat, s'extasie la Déesse du Cancer.



Ce n'est pas comme si Kozoro avait le choix. Rakovina continuera de la persécuter de ses horribles sorts si elle ne met pas un terme à cet affrontement rapidement. Elle n'a réchappé que de peu à Tegmine, cette technique télépathique permettant de s'infiltrer dans l'esprit d'un autre, en coordonnant à la perfection les flux sanguins des cerveaux de la proie et du prédateur. Plus les intentions animant l'utilisation de Tegmine sont mauvaises, plus les effets sur la victime sont néfastes... et peuvent même apporter la mort.



Si Kozoro n'avait pas eu la force au dernier moment de lancer Algedi, son fameux sortilège d'arrêt du Temps, elle n'en aurait pas supporté davantage. Fort heureusement pour elle, ce qu'elle ressent sous l'emprise de Tegmine, Rakovina le ressent aussi. Autrement dit, elle ne se risquera pas à l'utiliser de nouveau pour le moment. À moins qu'à force, elle ne se soit habituée à son propre poison...



Face à un être manipulant « seulement » le sang, un être manipulant le Temps devrait pourtant s'en sortir sans grand mal. Mais pour cela, il y a un prix à payer. Il faut savoir se montrer agressif. Se moquer des conséquences. Et Kozoro n'est ni agressive, ni du genre à se moquer des conséquences. C'est, en somme, son intégrité qui est en jeu à chaque combat. Et plutôt mourir que d'y renoncer. Car si jamais elle se permet des débordements là-haut, parmi les étoiles, qu'est ce qui l'en empêcherait sur Terre, parmi les humains ?



Mais aujourd'hui, il faut que cette tyrannie cesse. Il y a en suspens quelque chose de bien plus grave que cette futile querelle n'ayant pour but que le seul plaisir de Rakovina. Pour une fois, elle ne doit pas se contenter d'être une victime. Elle doit montrer qu'elle aussi peut prendre le dessus.



— Aujourd'hui, je vais te vaincre, à armes égales.



— Comme j'ai hâte de voir ça, se réjouit son adversaire dans un grand sourire.



L'Incarnation machiavélique lève alors les bras au ciel, ses auriculaires refermés sur ses paumes, et ses longs ongles entaillent sa chair pour faire couler son sang sur ses poignets.



— Viens à moi, Asellus Borealis !



Le sang continuant à se déverser se met soudain à flotter dans les airs, semblant danser autour d'elle, pour entourer ses bras. Chaque goutte d'hémoglobine se colle avec les autres, se solidifie, formant peu à peu deux gigantesques pinces semblables à celles d'un crabe. La voilà fin prête pour le duel qu'elle attendait depuis tant d'années. Voyant cela, Kozoro ne peut définitivement plus reculer, et fixe sa rivale d'un air décidé.



— Finissons-en. Viens à moi, Nashira !



Après quelques secondes, elle se rend compte qu'il ne s'est rien passé. Elle commence tout à coup à tituber, se rattrapant de justesse tandis qu'elle est prise d'une grande fatigue. Ne comprenant pas ce qui se passe, elle réitère son appel, constatant une seconde fois son échec. Que lui arrive-t-il ? Sa tête recommence à lui faire mal, et ses membres à trembler. Se pourrait-il que...



— Quelle est cette plaisanterie ? Aurais-tu... perdu tes pouvoirs ? Non, arrête de jouer les lâches ! Ne vas pas me faire croire une chose pareille !



Mais Rakovina est elle aussi plongée en pleine réflexion. Après tout, sa sœur a vécu en humaine durant 500 ans. Ses capacités sont restées scellées, inutilisées, pendant ces cinq siècles. Elle n'a récupéré sa divinité que quelques heures auparavant, sans compter qu'elle est la première de leur Génération, et peut-être même de toutes les autres, à avoir réussi un tel exploit. Serait-il possible qu'il soit encore trop tôt ? Qu'elle soit encore trop faible pour utiliser pleinement tous ses pouvoirs ? Car faible, oui, elle l'est. Pas seulement en tant que considération habituelle, elle l'est réellement, bien plus qu'autrefois, et c'est anormal.



Si elles se combattent maintenant, Kozoro perdra bien trop vite. Elle n'est pas à son plein potentiel. Rakovina doit se rendre à l'évidence : ce duel n'a aucun intérêt dans son état. Oui, elle aime apporter la souffrance, en particulier sur sa cible favorite... mais elle veut une cible digne. Elle veut ressentir l'extase d'un combat éreintant, long, et gratifiant. C'est leur destin.



Kozoro est sa parfaite rivale, sa parfaite égale. Elles doivent mutuellement se rendre honneur en étant au meilleur d'elles-mêmes. Avec une adversaire si fragile, cette joute vaut autant que celle d'une fourmi contre un météore. À l'heure actuelle, elle n'en vaut pas la peine. La piétiner maintenant serait une insulte, pour l'une comme pour l'autre. Ce n'est pas ce qu'elle veut. Elles méritent mieux que ça.



— Tu me déçois, ma sœur, tu ne peux imaginer à quel point. Mon cœur s'emballait à la joie de vivre enfin ce jour, ce duel à la mort que j'attendais tant. Mais regarde comme tu es. Misérable, pathétique. Je ne peux décemment pas te porter de coup sérieux, ni jouir de tes larmes, de tes plaintes et de ton sang, dans ta présente condition.



D'un geste, elle fait disparaître Asellus Borealis et s'approche de Kozoro, à genoux et peinant à reprendre son souffle, pour la toiser de son regard impérieux.



— Tu es trop faible. Je mérite mieux qu'un petit Algedi. Alors, je vais partir. Je te veux forte, fière, je te veux en guerrière. Je me contrefiche du temps que ça prendra, mais tu vas me faire le plaisir de récupérer tes pouvoirs. À ce moment là, je reviendrais. Je ne veux pas combattre un nouveau-né. Je veux affronter celle que je mérite de tuer.



Sans un mot de plus, elle tourne les talons et disparaît dans la forêt. Peu à peu, la chaleur anormalement élevée s'estompe, retournant aux températures habituelles de cette époque de l'année. Kozoro, elle, est perdue dans ses pensées. Elle sait que Rakovina a raison. Elle est incapable d'invoquer son Arme. Elle l'avait pourtant fait face au Prêtre Serpentis, mais il est probable que son état mental y ait été pour quelque chose.



C'est un peu comme lorsqu'une Incarnation naît. C'est très rare, mais il peut arriver qu'elle n'ait pas la maîtrise de ses pouvoirs. Dans ce cas, elle doit apprendre à les contrôler. La même chose se produit ici. Seulement, sur Terre, elle ne peut plus espérer avoir 1000 ans à sa disposition pour parvenir à ses fins. Un seul sans conséquences serait déjà un miracle. Le craquement d'une branche attire soudain son attention :



— Êtes-vous ici pour me narguer ? lance-t-elle tout haut en reconnaissant l'odeur de son visiteur.



Klade l'observe, silencieux. Il s'approche d'elle, certain qu'elle ne lui fera pas de mal, et s'agenouille près d'elle. Le fait qu'elle l'ait vouvoyé lui indique qu'elle n'est plus aussi agressive envers lui que lors de leur rencontre.



— Pourquoi être revenu ?



À vrai dire, lui-même ne peut se l'expliquer. Après avoir réchauffé son corps et soigné comme il le pouvait ses blessures, il a passé le reste de la nuit et de la matinée sur une colline en dehors de la forêt. Sous le regard avisé des étoiles, il a longuement étudié les récents événements. Il a hésité à retourner en ce lieu après ce qu'il s'y est passé, mais il sentait qu'il devait le faire. Quelque chose, qu'il ne saurait décrire, l'y poussait.



— Je voudrais vous poser quelques questions.



— De quel genre ? réplique Kozoro en levant un sourcil.



— Pourquoi avoir insinué que votre père vous a fait du tort ? formule-t-il après un instant d'hésitation.



Quelques secondes de silence s'écoulent avant que la Déesse ne se relève, de toute évidence décidée à ne pas y répondre.



— Je ne me laisse pas embobiner si facilement. Pourquoi ne pas m'achever tout de suite ? C'est bien pour cela que vous êtes ici, n'est ce pas ? Votre première tentative ayant échoué, vous voulez terminer le travail ?



— Nous savons tous deux qu'une main humaine ne peut vous ôter la vie, Dame Kozoro. Vie dont je n'ai, je vous le répète, jamais tenté de vous priver. Et si j'avais voulu vous tuer en tant qu'humaine, je l'aurais déjà fait.



— Difficile à croire, quand on sait que c'est votre lance qui m'a transpercée le corps.



— Dans ce cas, je vais vous prouver ma bonne foi : faisons un marché.



Cette fois, Kozoro daigne le regarder dans les yeux, les siens reflétant un mélange de curiosité et de scepticisme :



— Un marché ? À la bonne heure. Qu'auriez-vous à me proposer pour que je sois tentée d'accepter, ou même d'épargner votre vie ?



— Vous l'avez déjà fait, Ma Dame. Et vous le ferez encore, car vous aimez l'Humanité. Faire du mal à un humain serait la pire des choses à vos yeux.



— Vous semblez si sûr de vous en disant cela, rétorque-t-elle en croisant les bras. Sauf que vous partez du principe que la personne devant vous et celle qui est tombée des cieux il y a 500 ans sont les mêmes. Vous savez que ce n'est pas le cas, n'est ce pas ?



Toutefois, elle ne peut s'empêcher de soupirer en réalisant qu'il a raison. Malgré son rang, il est un humain, et elle est faite pour les protéger, quoi qu'il arrive.



— Très bien, qu'on en finisse. Je vous écoute, Prêtre Serpentis. Soyez bref.



— J'ai vu la fin de votre affrontement avec cette femme. Je connais votre état, et je peux vous aider à y remédier rapidement.



— Admettons que ce soit possible. Un marché implique un échange. Si j'y consens, sachant que je n'ai aucune confiance en vous, qu'attendriez-vous de moi ?



— Excepté avoir la vie sauve ? Des réponses. Il y a tant de choses que j'aimerais savoir, que nul n'a accepté de me dévoiler et auxquelles seul un Dieu pourrait répondre. Comme par exemple, pourquoi l'Humanité entière vous a oubliée, vous et les vôtres.



Sa voix à cette dernière réplique est grave et tremblante, comme si le simple fait de prononcer ces mots était à la limite de l'insubordination. Et il semble si sincère, que Kozoro elle-même se surprend à penser qu'il l'est vraiment. Néanmoins, son instinct, son âme continue de croire qu'il ne serait pas bon de lui accorder sa confiance. Il y a quelque chose chez lui, peut-être au-delà de son sang, qui la pousse encore à se méfier de lui. Mais à l'heure actuelle, elle n'a pas le choix. Elle a besoin de retrouver ses pouvoirs au plus vite, et il affirme connaître le moyen de l'y guider. C'est donc avec contrecœur qu'elle l'aide à se relever, et que dans un regard solennel, sa main serre la sienne.



— C'est entendu. Nous avons un accord.

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