06 - Wiz-kid (Partie 02)

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Boston, le 19 avril 2046

    Amir ne comprenait plus rien. Il s’attendait, en quittant le commissariat enfermé dans un fourgon cellulaire, à débarquer dans la cour d’une prison. Mais le bâtiment qui se trouve devant lui n’a rien d’une maison carcérale.

    Sur le large trottoir d’un quartier luxueux du vieux Boston, une tonnelle élégante abrite un tapis rouge monogrammé. Ce chemin écarlate conduit les visiteurs en passant au travers de quatre colonnes antiques vers un immeuble en pierre taillée à l’architecture classique. Le nom de l’établissement est marqué en lettres d’or sur son fronton : “The Fairmont Copley Plaza”.

    — Tu penses que tu t’en es tiré Mballa, mais ne te réjouis pas trop vite. Moi et mes collègues allons te surveiller de très près. Si tu éternues dans le mauvais quartier, nous serons là pour te moucher. Lui chuchote le policier dans son dos en lui retirant ses menottes.

    Amir ne se retourne même pas pour répondre au représentant de l’ordre. Pas par défi, mais parce qu’il crève de peur. Il sait que tout ce qu’il pourrait dire ou faire ne ferait que jeter un liquide hautement inflammable sur le feu d’une colère qui met ses jours en danger. Il sait qu’un regard pourrait être mal interprété et déclencher la violence. Mais même si cet homme veut le voir mort, dans son for intérieur, il ne peut que lui donner raison.

    J’ai tué un homme, pense-t-il.

    Ces derniers jours les policiers chargés de l’interroger n’avaient cessé de lui jeter cette triste vérité à la figure en faisant de sa vie un enfer. Privation de sommeil, d’eau et de nourriture n’ont étés que les premières étapes d’un parcours destiné à lui arracher des aveux. La violence, l’utilisation de drogues, les tortures psychologiques ont suivi avec pour objectif de le casser pour qu’il avoue sa participation à des crimes monstrueux.

    Mais sa seule réponse aux accusations de terrorisme a été d’avouer ses regrets d’avoir tué, sans le vouloir, le caporal Paul Gendry. Devant l’hystérie de ses interlocuteurs, Amir s’était rendu compte que toute autre réponse aurait déclenché un surcroît de violence à la probable issue définitive.

    Ses seuls instants de répit, ces derniers jours, avaient été le silence dans les transports. Il avait été conduit depuis l’Europe jusqu’au continent américain dans un avion stratosphérique privé. Puis on l’avait déplacé du commissariat jusqu’ici devant un hôtel de luxe d’un quartier chic de Boston. En regardant les trois masses de muscle en costume noir chargé de le réceptionner Amir ne savait quoi penser. Il ne peut qu'essayer d'empêcher ses dents de claquer nerveusement en suivant ces hommes qui l’entourent silencieusement en le poussant doucement vers l’entrée du bâtiment.   

    Ils traversent un large hall de réception d’un luxe inouï. Colonnade en marbre rehaussée d’or à ses extrémités. Immenses tapis aux motifs floraux complexes mêlant bleu royal, rouge carmin et jaune doré dans un ensemble d’une élégance folle. Meubles en bois précieux, fauteuils aux assises basses et confortables meublent cet espace long comme un terrain de football dominé par de grandes verrières filtrant doucement la lumière du jour. Ils empruntent un ascenseur au silence feutré et au mouvement imperceptible pour monter au sixième et dernier étage. À l’extrémité du couloir, l’un des hommes au costume sombre frappe à une porte puis l’ouvre en invitant Amir à en franchir le seuil.

    La pièce dans laquelle pénètre le jeune homme est spacieuse et meublée avec goût. Devant la large verrière qui s’ouvre sur un balcon dominant la Copley Plaza, assis sur un canapé de couleur framboise, un beau jeune homme à la peau légèrement mate, aux cheveux noirs et au regard perçant le regarde en souriant. Il se lève pour lui serrer la main et l’invite à s'asseoir sur un fauteuil. Méfiant l'adolescent regarde longuement le meuble d’un oeil torve avant de décider à l’utiliser comme siège.

    — Bonjour Amir. Je m’appelle Juan Ezequiel Castro, mais mes amis m’appellent Eazy. Je suis ton superviseur pour le projet Wiz-kid.

    Cet accueil chaleureux déstabilise complètement Amir habitué ces derniers jours à subir une forte animosité. Loin de le rassurer, ce changement de ton le tétanise littéralement. Ne sachant pas comment réagir, il lance un regard qu’il espère vaguement interrogateur à son interlocuteur.

    — Je sais que tu dois te poser une multitude de questions et te demander si notre présence ici n’est pas une nouvelle tentative d'interrogatoire créée pour te déstabiliser. Avant de t’expliquer ce qui nous amène tous les deux à nous rencontrer ici, sache que tu as été innocenté de toutes les charges qui pesaient contre toi.

    — Mais… rétorque le jeune homme d’une voix enrouée et faible.

    Sentant son larynx le trahir, il essaye de reprendre le contrôle de sa gorge en se la raclant doucement. Puis il continue dans un registre peut-être un peu trop aigu.

    — Je... j’ai tué un homme.

    — Oui… La mort du caporal Gendry est un incident infiniment regrettable. Mais l'enquête a conclu à un dysfonctionnement de son équipement exosquelette, dû à des parasites créés par une climatisation défectueuse. L’antiterrorisme n’aurait jamais dû intervenir à New Fontainebleau. C’est un endroit ou la technologie ne fonctionne pas toujours de façon sûre.

    — Mais, j’ai immobilisé son armure avec un brouilleur. Dis Amir en reprenant peu à peu le contrôle de sa voix. C’est pour cette raison qu’il est mort. Je... l’ai tué.

    — Je comprends que tu te sentes responsable de cet accident. Tuer un homme, même sans le vouloir, est un événement difficile à accepter. Il va falloir que tu apprennes à vivre avec cet état de fait. Si tu n’y arrives pas, on essayera de te trouver de l’aide. Mais, s’il te plaît, n’utilise plus jamais ces mots en public. Les forces de l’ordre risqueraient de les entendre et relanceraient une enquête que personne ne voudrait voir resurgir. Tu comprends bien ce que je veux dire ?

    La tentative de réponse d’Amir est interrompue par des coups à la porte. Ezequiel lève les yeux vers la menuiserie en souriant.

    — Haah, le repas vient d’arriver. Si les méthodes de la police n’ont pas changé, je suppose que tu dois mourir de faim. Comme je ne sais pas ce que tu aimes manger, je me suis permis de commander un large assortiment.

    ENTREZ !

    La porte s’ouvre pour laisser le passage à trois serveurs poussant des chariots chargés de victuailles accompagnés par l’un des gorilles en costumes noirs. Ils s’affairent autour de la table laissant deux couverts et une table totalement recouverte de plats en tout genre avant de sortir. Amir et son hôte prennent place pour déjeuner. Le jeune réfugié regarde avec méfiance les mets qui lui sont présentés puis prend mollement un morceau de viande avec sa fourchette pour le goûter. Le découvrant comme absolument délicieux, il se met brusquement à dévorer les aliments autour de lui comme si quelqu’un allait les lui voler. En face de lui, Ezequiel le regarde en souriant et attend que le rythme des bouchées ralentisse avant de se remettre à parler.

    — Amir, ta vie va changer aujourd’hui et je suis là pour t’aider. À partir de maintenant tu vas vivre dans la zone active et fréquenter l’une des meilleures écoles de la fédération.

    Rassasié et rasséréné par le repas, Amir ne peut s'empêcher d’utiliser un ton cassant et sur la défensive en répondant.   

    — Qu’est-ce que vous me racontez là ? Pour quelle raison un réfugié climatique serait-il le bienvenu chez les optimisés ?

    — La loi Grindberg interdit toute forme d’optimisation aujourd’hui. Les contrevenants sont considérés comme des criminels de guerre et jugés pour…

    — Comme moi je devrais être jugé pour le meurtre d’un policier n’est-ce pas ?

    La réponse avait jailli du tac au tac. Les quelques secondes de silence qui suivent semblent définitivement donner raison à l'adolescent qui commence à regretter d’avoir ouvert la bouche. Son interlocuteur cherche quelques instants comment relancer la conversation puis prend doucement la parole.

    — Je ne peux pas te convaincre que ces vieux démons ont disparu parce que ce ne n’est pas la vérité. Nous fondons beaucoup d’espérance sur le programme Wiz-kid pour que cela change. Tu es très intelligent, c’est en partie pour cette raison que tu te trouves ici aujourd’hui. Même... si notre invitation a été remise de la plus maladroite des façons. S’il te plaît écoute ce que j’ai à te dire et essaye de garder l’esprit ouvert. C’est important.

    — Puisque vous m’avez offert un bon repas, je... peux vous accorder le bénéfice du doute et vous écouter avant de retourner dans ma cage.

    — Bien, pour te faire comprendre ce que je vais te proposer aujourd’hui, il faut que tu me dises ce que tu sais de la guerre contre l’eugénisme ?

    — Je n’en sais pas grand-chose en fait. Le programme historique du cinéma de New Fontainebleau s’arrête à la fin du siècle dernier. Quelquefois dans les films scientifiques parlant du réchauffement climatique certaines décisions politiques contemporaines sont critiquées, mais on ne dit rien de ce qui a suscité celles-ci. Les cours d’histoire sont souvent une suite de dates et de faits sans donner d’explication sur les causes.

    — J'étais âgé de onze ans lorsqu’en 2032 Xavier Grindberg s’est rendu compte que le gouvernement en place était en train de comploter contre sa propre population, Répond Ezequiel. Mais en réalité les choses ont commencé il y a bien longtemps. Bien avant que les avancées scientifiques ne permettent de modifier à volonté le génome humain. C’est un jeu de pouvoir entre le peuple et ses élites qui date de l’antiquité.

    — Vous parlez de la noblesse ?

    — Oui, c’est exactement ça Amir. Une fois conquit le pouvoir, la principale problématique des nobles était de le conserver, puis de le transmettre à leur descendance. Leur but était de s’offrir une part d'immortalité en tant que fondateur d’une dynastie puissante. Les gens pensent souvent que la seule chose qui les sépare de leur élite c’est les possessions ou l’argent. Mais les puissants savent qu’ils doivent se concentrer tout autant sur l’exclusivité de la connaissance et le capital génétique de leur famille. Les possessions vont et viennent, l’argent se vole ou se perd, mais ces deux valeurs feront toujours la différence face à la populace.

    — Mais à part dans quelques pays de la vieille Europe, la noblesse est loin d’avoir conservé le pouvoir. Cela fait longtemps qu’elle a cédé la place à des hommes issus du peuple.

    — Qui ont utilisé exactement les mêmes méthodes séculaires pour asseoir et transmettre leur pouvoir. Les élites maîtrisent la connaissance via de grandes écoles et des réseaux auxquels un homme du commun ne peut accéder. Ils choisissent leurs partenaires sexuels selon des critères physiques et parfois intellectuels pointus, se garantissant ainsi une progéniture attrayante et en bonne santé. Aidés dans cette recherche du capital génétique parfait par le plus efficace des aphrodisiaques : Le pouvoir.

    — Vous voulez dire qu’ils pratiquaient déjà une certaine forme d’eugénisme ?

    — Et ils l'utilisent toujours. La législation Grindberg n’empêche personne de sélectionner les meilleurs reproducteurs disponibles comme partenaires. C’est l’une des lois universelles de l’humanité. Conduite par nos instincts primaires, y compris chez les plus pauvres d’entre nous.

    — Mais dans ce cas, pourquoi interdire l’optimisation ?

    — Parce qu’avec l’ingénierie génétique les hommes sont allés trop loin. Certains nobles des temps anciens avaient détérioré leurs lignées à force de mariages consanguins. La version moderne de cette erreur c'est l'acharnement génétique. Les puissants de notre siècle ont demandé aux scientifiques d’améliorer les atouts physiques et intellectuels de leurs enfants au-delà du raisonnable. Ils ont désiré également que les savants suppriment des caractéristiques considérées comme des faiblesses. L’objectif était de créer une descendance surhumaine. Capable de dépasser leurs contemporains sur tous les points. Une mutation de l’humanité la rendant plus belle, plus résistante et totalement maîtresse de ses émotions. Laissant sur le bord de la route l’empathie, l’amour, la diversité et même parfois la reproduction sexuée. Après tout, la naissance de cette nouvelle génération n’avait rien de naturel, pourquoi ne pas continuer à utiliser les généticiens pour la suivante ?

    — Mais les riches ne sont pas les seuls optimisés de la zone active.

    — C’est vrai. La démocratisation des techniques développée pour les élites a permis aux classes supérieures puis moyennes de profiter des bénéfices de l’ingénierie génétique. D’autant plus que la disparition du travail a augmenté fortement la compétition entre individus dans la zone active. Pour garantir à leurs héritiers d’obtenir un emploi, les parents ont acheté des modifications susceptibles de leur donner un avantage décisif dans leur futur métier. Pour baisser les coûts des optimisations, les spécialistes se sont mis à industrialiser la manipulation du génome créant une standardisation de fait. Les enfants, puis les adultes ont commencé à se ressembler étrangement, appauvrissant, génération après génération, le capital de l’humanité dans son ensemble.

    — En faisant de ma présence ici une anomalie qui hurle de façon visible que je n’ai rien à faire parmi les optimisés. Merci pour ce cours d’histoire vraiment intéressant, mais vous pouvez voir à ma couleur de peau et mon faciès que je suis un réfugié climatique. Et vous venez de démontrer que je suis inemployable. Je pense...

    — Que tu n’es pas le seul réfugié dans cette pièce !

    De nouveau, quelques instants de silence s’imposent dans la salle le temps qu’Amir intègre cette réponse inattendue. L’équilibre des forces en présence change visiblement.

    — Vous êtes un réfugié ?

    — Politique... Ou plutôt je suis l’enfant d’une réfugiée politique qui vient de Cuba. Une île, en cours de submersion au large de la Floride, à 1500 kilomètres au sud du mur d’Atlanta. En 2021, ma mère a pu profiter d’une opportunité d’immigration due à une brève ouverture du territoire spécifiquement offerte aux ressortissants de l'île.

    — Castro ! Vous êtes un descendant de…

    — C’est un nom très commun à Cuba. Je n’ai rien à voir avec celui auquel vous pensez. Ni avec sa famille. En fait, nous avons fui le régime dictatorial de celui qui a renversé Raul Castro en 2019. Mais on s’éloigne du sujet.

    J’ai longtemps habité une zone d’urgence à Newton à quelques kilomètres d’ici. J’ai eu beaucoup de mal à me sentir légitime chez les actifs. J’avais l’impression qu’une malédiction me poursuivait prête à me foudroyer sur place dès qu’un optimisé s’apercevait de mon imposture. Mais même si j’ai été reconnu comme étranger plusieurs fois, jamais une quelconque intervention divine ne m’a puni pour être... ce que je suis.

    Et… Et puis j’ai compris…

    Quelques instants se passent en laissant s’installer un silence plein de sous-entendu. Ezequiel semble attendre quelque chose. Amir regarde son interlocuteur se demandant pourquoi il ne dit plus un mot. Puis il se rend compte que c’est à son tour de parler. D’entrer dans le jeu.

    — Qu’est-ce que vous avez compris ?

    — J’ai compris que c’était moi qui leur étais supérieur.

    — Pardon ?

    — Oui Amir, supérieur sur tous les points. Comme tous les enfants de l’amour. La suite d’accidents qui a précédé ma naissance. La diversité de mes origines. Les rencontres, les amitiés, les désirs, les passions, les histoires, les anecdotes, qui ont créé mon héritage familial. Qui a sélectionné, dans ce grand « melting pot » humain fait de destins croisés, les gènes certainement imparfaits, mais uniques, qui composent mon être. C’est ça qui fait ma force. Qui rend ma vie infiniment plus rare et précieuse que celle de ces assemblages standardisés, industrialisés qui n’ont plus qu’une forme vaguement humanoïde. Incapable de sortir des sentiers balisés d’un destin qu’un savant fou a défini pour eux bien avant leur naissance. Dans leur recherche de la perfection ultime, ils n’ont atteint que la médiocrité. Pour moi, le hasard a choisi l’excellence.

    — Mais c’est eux qui possèdent toutes les richesses .

    — Non, pas toutes les richesses Amir. Celles qui comptent vraiment leur sont interdites. En parlant de la guerre de l’eugénisme, l’histoire officielle dit que le principal déclencheur du conflit était économique. Mais je suis sûr que notre potentialité les terrifiait au plus haut point.

    — De quoi sommes-nous en train de parler ?

    — Notre capacité à réaliser des choses qui étaient hors de leur portée. Parce qu’ils les avaient totalement méprisées dans leurs vœux destinés à concrétiser le futur de l’humanité.

    — Vous voulez dire l’amour ?

    — Exactement Amir. Les livres d’école, les cinémas éducatifs et le monde entier ne retiennent que le concept de reproduction sexuée lorsqu’ils évoquent le nom de la résistance. Mais en utilisant cet emblème, nous savions que sa valeur était porteuse de bien plus d’un seul sens. Un jour, je t’en parlerais plus longuement.

    — Vous avez fait partie de la résistance ?

    — Et j’en suis toujours l’un des membres Amir, car même si personne ne se bat plus dans les rues, notre lutte est aujourd’hui loin d’être terminée. Si nous nous rencontrons, c’est justement pour te proposer de devenir l’un des nôtres.                            

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