Annonce guillotinée

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 J’ai signé mon contrat d’apprentissage, je vais vraiment devenir éducateur canin !

 Parait que c’est mal payé, mais je n’ai jamais été doué pour choisir un emploi lucratif, après tout : je suis infirmier.

 Je travaille dans cet hôpital depuis deux ans, j’en ai vu défiler du monde ! J’ai d’abord commencé en service de médecine, puis j’ai intégré le Pool.

 L’équipe de suppléance.

 L’équipe des bouche-trous !

 Un arrêt maladie, un accident de travail, une absence injustifié, un intérimaire a fait faux bond ? Pas de soucis, on appelle un gars du pool !

 Chaque nuit est différente, pas le même service, collègues, patients. Même si j’ai fait le tour de tous les services, je ne connais pas tous leurs secrets. C’est un peu pour ça que je fais parti du pool, je n’ai pas envie d’être un ancien. Je n’ai pas envie que l’on me demande des trucs improbables comme le code de la plus vieille pompe à morphine de l’histoire de la médecine, ou d’encadrer les soins Myrtille ou Framboisette, les nouvelles stagiaires.

 Cette nuit je suis affecté en chirurgie orthopédique.

 J’adore cette équipe. Deux infirmiers, un aide soignant. Je ne dis pas les apprécier uniquement car sont des mâles, même si ça fait du bien d’entendre parler d’autre chose que des trucs de gonzesses. Pire. Des trucs de gonzesses et infirmières.

 Comment j’ai connaissance de l’état du vagin de Martine, déchirée sur trois couches lors de son dernier accouchement, ou que Laurette est la reine de la sucette ? Je n’ai pourtant ni mis enceinte l’une, ni bénéficier du talent de l’autre ; mais voilà, ça cause la nuit et je ne suis pas sourd.

 Avec cette équipe d’orthopédie, on va parler des trois couscous que Momo s’est envoyé ce weekend chez sa mère et on entendra certainement les dernières aventures de Fred et sa vie imaginaire à boire du champagne sur les champs Elysée.

 Moi, je ne dis pas grand-chose en général. J’râle sur la bouffe de l’hôpital, même si le goût de la gratuité remonte un peu mon contentement en la matière

 Ce soir, j’ai quelque chose à leur dire. Après le premier tour et les piluliers faits, je leur annoncerai ma reconversion !

 J’suis dans l’ascendeur, de ma tenue bleue vêtu. Tout seul, alors j’en profite pour me regarder dans le miroir pour voir à quel point j’ai l’air dépité.

 Malheureusement pour moi, jamais cet ascenseur n’atteint le quatrième étage.

 Bloqué. Aucun numéro d’affiché. J’ai un rire nerveux en appuyant sur tous les boutons possibles puisque celui d’appel est également en rad.

 Plus de lumière. C’est quoi cette blague ?

 Pas de réseau. Génial...

 Je force l’ouverture des portes – avec mes muscles incroyablement développés – qu’un enfant de quatre ans pourrait ouvrir. Je me trouve entre deux étages, à mes pieds se trouvent l’ouverture d’un des étage sur un marge d’une vingtaine de centimètres.

 Pas le choix... Je me suis mis à gueuler.

 — Hey !!! Y’a quelqu’un ?!! J’suis coincé !

 Le « je suis coincé » dérailla lamentablement sur une voix plutôt chevrotante, histoire de me rendre un peu plus ridicule. Pourtant, j’suis détendu, ouais, force tranquille ! Cool.

Je martèle la porte de coup de pieds quand enfin j’entends une voix de l’autre coté.

 — Y’a quelqu’un ? Vous êtes coincé ?

 Non, j’suis en train d’faire ma sieste, pourquoi tu viens m’réveiller ?

 — Ouais j’suis coincé depuis au moins vingt minutes !

 La durée exacte de mon enfermement à cet instant était d’à peine trois minutes.

 — Appuyez sur le bouton d’appel ! me dit cette voix.

 — Oh c’est vrai ? j’y avais pas pensé !

 Il eut un bref silence.

 — Alors ?

 Okay, n’importe qui sur cette terre aurait saisi l’ironie de ma réponse, pas vrai ?

 Quand je commence à stresser, j’peux être vraiment sarcastique et en poussant bien, je peux finir par être grossier. Cependant, après une profonde inspiration, je décide de prendre sur moi et de rester aussi sympathique que possible.

 — Ça ne fonctionne pas, j’suis complètement dans le noir.

 — Ah...

 Quoi, c’est tout ? Ah... Ah, t’es dans la merde, c’est ça ?!

 — Bougez pas, j’vais chercher quelqu’un.

 Bouger... Quel con.

 Une éternité plus tard...

 — Monsieur, vous êtes là ?

 — Non, j’suis allé au café en face de la gare, c’était trop long.

 Et ça les fait marrer.

 Je m’assoie au sol de l’ascenseur, ils parlent entre eux, ça a l’air galère.

 Je ne dis plus rien, je me fais chier, si j’avais su j’aurai emporté ma console ou enregistré un épisode de Netflix.

 Encore bien plus tard...

 Les portes s’ouvrent. Moi j’suis étalé à plat ventre depuis un moment, la tête posée sur les mains, je peux enfin voir les tronches des deux gars de la sécu.

 — Salut les filles, dis-je en papillonnant.

 Ils rigolent bien en tout cas.

 — Ah c’est toi ! Et désolé, c’est pas notre délire.

 — Toi peut-être, mais ton stagiaire il est peut-être partant ? Non ? Bon tant pis, c’est pas grave, du moment que vous me faites sortir.

 — Ouais attends, on bloque les portes.

 — Non, c’est bon, j’en ai marre je sors !

 — Non, attends !

 Trop tard. Plus retord, t’es mort !

 Je me faxe dans cette ridicule ouverture et intelligent comme je suis : la tête la première.

 Je me fais porter une vraie diva pour ne pas finir avec un trauma crânien... Pourquoi la tête en première ? J’ai du voir trop de film d’horreur où les mecs se font décapiter quand l’ascenseur se remet subitement en route !

 Et voila, enfin libre ! Je danse ma joie brièvement, de toute manière, il y a longtemps que j’ai vendu toute ma dignité au diable en travaillant dans ce milieu.

 — Tu bosses à quel étage ?

 — Quatrième.

 — La prochaine fois, prends les escaliers.

 — Va te faire !

 Je suis pété de stress autant se l’avouer, j’en tremble légèrement.

 Il ne faut pas croire, mais l’enfermement ça rend rapidement fou. Je n’ose pas imaginer ce que l’on ressent en taule !

 Je souris, présente mes excuses parce que j’suis trop brave pour être vraiment désagréable, même si tout le monde s’y est fait à mon humour noir.

 J’montre les marches deux par deux, j’ai vingt minutes de retard !

 J’vous raconte pas l’accueil par l’équipe de jour qui m’attend, pressés de rentrer chez eux. Je suis obligé de leur avouer que le crétin coincé dans l’ascenseur c’était moi.

 Une fois que tout le monde s’est bien payé ma tête, que Fred a prit le temps d’appeler les autres services pour leur apprendre la chose, histoire que j’en entende bien parler toute la semaine, je décide que mon annonce attendra plus tard.

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