Chapitre 54 : Jenna

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- T'es vraiment un amour, Jenna.

Je levai les yeux au plafond de la chambre alors que Lynn fusillait Snoog du regard. Ce dernier était assis dans un des fauteuils, juste devant moi et j'étais en train de le coiffer. Juste à ma gauche, Ally faisait de même avec la chevelure encore plus longue de Stair - il était celui des quatre musiciens à avoir les cheveux les plus longs, mais aussi les plus souples et les plus difficiles à coiffer. Cela prenait près d'une bonne heure à Ally, chaque jour, pour l'aider à les entretenir, entre le shampoing, le démêlage, et le séchage. Sous des airs de durs, les hard-rockeurs possèdent une certaine fierté concernant leurs cheveux : ils sont comme le reflet de leur âme et ils en prennent grand soin. Pour avoir moi-même les cheveux longs (mais moins que Stair !), je savais que cela demandait de l'entretien pour les garder beaux et souples. Ce n'était donc pas à une mince affaire que nous nous étions attelées courageusement, Ally et moi.

Nous étions sur l'île de Skye, pour ce festival en plein air. Treddy ne nous avait pas menti en nous disant que ce serait très dépaysant : l'île elle-même était un monde à part et lorsque nous y étions arrivés, par le pont de Kyle of Lochalsh, après avoir franchi plusieurs très belles vallées dont celle de Glen Shiel, j'avais été impressionnée par ces montagnes sombres, ce ciel bas, ces nuages chargés de pluie et ces vallées désertiques. Pourtant, du monde, il y en avait en ces quelques jours de juillet où les amateurs de musique venaient du monde entier pour écouter des groupes aussi différents que ceux jouant de la musique traditionnelle, reprenant des airs d'opéra ou adeptes du heavy metal. C'était un mini-festival qui durait trois jours, très éclectique. Mais avec un point commun : la musique. Et des passionnés.

Ce mélange se retrouvait dans le public où des spectateurs tatoués, au visage couvert de percings, côtoyaient avec un naturel désarmant des grands-parents venus avec leurs petits-enfants pour voir se produire le groupe local de pipe bands. Je n'avais jamais assisté à un rassemblement aussi multicolore, avec un public si varié. Même à Glasgow ou à Edimbourg dont les festivals offraient pourtant une grande diversité dans la programmation.

Les Dark Angels devaient se produire le deuxième soir et nous étions arrivés maintenant depuis trois jours sur l'île. Treddy nous l'avait fait découvrir et c'était avec un grand soulagement qu'après une arrivée sous la pluie et l'orage, le ciel s'était éclairci depuis la veille et nous accorderait - peut-être - sa clémence. Néanmoins, le vaste terrain où se rassemblaient les spectateurs était très boueux. Pour un peu, on se serait cru à Woodstock, le côté "Peace and love" en moins. Quoique.

Grâce à Treddy, nous avions trouvé presque miraculeusement à nous loger tous les six - les quatre musiciens, Ally et moi -, dans un B&B à une dizaine de kilomètres du lieu du festival. Mais nous étions sans Gordon et le reste de l'équipe technique, y compris les gardes du corps qui étaient hébergés dans un hôtel à Portree. Néanmoins, en pleine lande, dans une ancienne grange reconvertie en coquettes chambres, au milieu des vaches des Highlands, nous ne risquions pas trop une attaque en règle de groupies excentriques. Les vaches, malgré leur air très doux, les feraient bien reculer.

Ce matin-là, donc, premier jour du festival et veille de la prestation des garçons, nous profitions d'un moment tranquille, Ally et moi, pour prendre soin des chevelures de ces messieurs. Ally avait de quoi s'occuper avec celle de Stair et je prenais en charge celles de Treddy et de Snoog. Lynn n'avait pas besoin de moi pour s'occuper de ses cheveux : il était le seul du groupe à les porter finalement assez courts et à ne pas avoir besoin de mon aide pour les démêler. Mais au regard qu'il lança à Snoog, j'allais me demander si, d'un seul coup, il n'allait pas se décider à les laisser pousser.

J'avais bien compris, pour ma part, que Snoog me sortait là une de ses tirades habituelles, mélange de dragouille et de provocation vis-à-vis de Lynn, avec une touchante pointe d'affection et de remerciements sincères. Je m'étais habituée à ce genre de phrases qu'il pouvait lancer au moment où on s'y attendait le moins et je les prenais toujours à la dérision, y répondant le plus naturellement et le plus simplement possible et, parfois, en me taisant.

Il était loin le Snoog des débuts de ma relation avec Lynn, quand il me draguait ouvertement. Sans doute que le fait que j'avais toujours négligé ses tentatives de charme m'avait valu une certaine aura et un certain respect : je ne lui étais pas tombée dans les bras, comme tant d'autres filles le faisaient. J'étais, de son point de vue, une espèce à part qui, à ma connaissance, ne comptait que deux membres : Ally et moi. Et peut-être aussi la jeune sœur de Stair, que nous voyions assez rarement.

L'accident de Ruggy et le traumatisme qu'il avait laissé chez les garçons étaient aussi passés par là : la façon dont j'avais géré et vécu ce moment-là, dont je les avais soutenus tous les trois, comment j'étais intervenue pour les remettre sur les rails, leur redonner confiance et espoir, avait beaucoup joué. Snoog me voyait désormais comme une amie proche, voire une confidente. Il était en confiance avec moi et pouvait se permettre bien autre chose qu'une approche directe pour une partie de jambes en l'air. Il savait bien que ce ne serait pas cela que je lui apporterais, d'autant qu'il vouait un certain respect à la relation que j'entretenais avec Lynn. Je pensais même qu'il en éprouvait une certaine admiration. Alors que Lynn ne s'était jamais posé auparavant, qu'il n'y avait jamais eu une fille à compter sérieusement dans sa vie, j'étais arrivée et cela avait changé beaucoup de choses pour lui, mais aussi, indirectement, pour les autres membres du groupe. Et si j'avais aidé Stair et Ally à mesurer leurs propres sentiments et à tenter à nouveau l'aventure de la vie à deux, j'avais apporté aussi, pourtant sans le vouloir, un certain équilibre à Snoog.

Nous avions souvent, tous les deux, de longues discussions sur des sujets très variés. Il me demandait mon avis sur telle décision politique ou à propos de tel événement survenu quelque part dans le monde. J'avais pu constater aussi - mais ce n'était pas nouveau - qu'il lisait beaucoup. Il emmenait toujours des livres en tournée ou se débrouillait pour en dénicher dans les hôtels ou des boutiques voisines. Et ses lectures étaient très éclectiques : cela allait des recueils de poésie, à des polars violents, en passant par des témoignages, des biographies. En revanche, il lisait peu de bandes dessinées et pas du tout d'essais politiques, aussi surprenant que cela pouvait paraître alors que ses chansons, elles, étaient très politiques. Mais il m'avait expliqué pourquoi : il lui était arrivé une fois de lire le programme de deux hommes politiques opposés et il y avait trouvé "la même merde". Depuis, il laissait toujours ce genre d'ouvrages de côté.

- Voilà, j'ai fini...

- Dommage... C'est super agréable. J'ai jamais eu une coiffeuse aussi charmante et efficace. Merci, Jenna.

Snoog se redressa et quitta son siège. Il se tourna vers Stair :

- Pas encore fini pour toi ?

- Ben non, répondit son ami. J'les ai trois fois plus longs que toi. Faut trois fois plus de temps.

- Faut bien compenser certaine petitesse par aut'chose... glissa Snoog avec amusement.

Ce fut au tour d'Ally de lever les yeux au plafond :

- T'es désespérant, Snoog. Il va être temps que le concert ait lieu. Mais tu te démerderas pour payer le supplément de ta chambre. Surtout si tu ramènes plusieurs groupies.

Snoog éclata d'un grand rire. Lynn se rapprocha de moi, m'enlaça. Je compris bien qu'il en avait envie depuis un moment, que je lui avais manqué, même s'il se trouvait dans la même pièce que moi. Il avait besoin de me tenir dans ses bras, contre lui. Je ne dis rien, glissant juste ma main sur son bras, en signe de tendresse et d'apaisement.

- Bon, soyons sérieux deux minutes, les gars, reprit Snoog. Croyez pas que j'pense qu'à la bagatelle. J'ai bossé aussi, ces derniers jours.

- Ah ouais ? fit Ally qui n'avait toujours pas digéré l'allusion douteuse de Snoog, cela se voyait à son petit air encore un rien buté. Ca bosse, une feignasse comme toi ?

Snoog ne releva pas et prit une pochette qu'il avait apportée dans la chambre en venant se faire coiffer. Il l'ouvrit et en sortit des feuillets. Je compris d'emblée qu'il avait composé une nouvelle chanson.

Il les tendit directement à Treddy.

- Tiens, dis-moi c'que t'en penses.

Je fus un peu surprise qu'il s'adressât uniquement à Treddy et pas aux deux autres. J'allais vite comprendre pourquoi.

Treddy prit les feuillets et commença à les parcourir. Son visage s'était fait sérieux, son air était concentré. C'était la première nouvelle chanson que Snoog écrivait depuis son arrivée dans le groupe. En-dehors de Reviens !, mais c'était Stair qui l'avait composée. Je vis ses doigts bouger machinalement, tapotant le papier, comme s'ils rythmaient déjà le morceau. Puis il releva la tête et demanda simplement :

- Tu parles gaëlique ?

Snoog le fixa et dit :

- Non. Mais j'ai trouvé le titre aisément. J'ai pensé que ce serait aussi bien de le garder ainsi, plutôt que d'en chercher un autre. Que ce serait plus fort encore. Surtout pour le refrain. Mais... ?

Snoog avait l'air un peu hésitant, ce qui était très rare. Je compris qu'il attendait vraiment avec impatience l'avis de Treddy. Impatience et peut-être aussi un soupçon d'inquiétude. Que pouvait-il avoir écrit pour que ce soit si important pour lui que Treddy dise, en premier, ce qu'il pensait de cette nouvelle chanson ? Plus encore que les autres membres du groupe ?

- Je pense que ça fait longtemps qu'on n'a pas écrit quelque chose d'aussi marquant sur cet événement, dit Treddy d'une voix posée. C'est dur à évoquer. Chez moi, on choisit souvent le silence.

Il tendit à nouveau les feuillets à Snoog et dit simplement :

- Je reviens.

L'instant d'après, il était de retour dans la chambre, sa guitare sèche à la main. Il s'assit sur le bord du lit, reprit les feuillets qu'il étala sur la couverture et commença à jouer. C'était juste l'air qu'il déchiffrait, à un rythme encore assez lent. Les trois autres avaient les yeux rivés sur lui et Stair avait légèrement tourné la chaise en sa direction. Après un premier essai, Treddy embraya à nouveau, reprenant cette fois le morceau à un rythme plus rapide, comme s'il en avait déjà la maîtrise : j'en étais toujours impressionnée, même si j'avais assisté à son audition avec le groupe et que j'avais pu constater qu'il était très bon.

Au troisième essai, la mélodie se déroula dans nos têtes. Mais pas seulement. D'une voix assez basse et peu poussée, Snoog avait entamé les paroles. Dès les premiers mots, je frissonnai et Lynn se plaça derrière moi, m'entoura de ses bras. Les paroles étaient percutantes, comme l'avaient été celles de No man's land.

J'échangeai un regard avec Ally, puis fixai Stair un instant, avant que mon regard ne se reporte vers Snoog qui chantait toujours les yeux fermés, la tête un peu baissée. Et vers Treddy qui avait déjà abandonné la partition pour se concentrer sur sa mélodie.

C'était un moment rare auquel nous assistions, un véritable privilège : c'était la naissance d'une nouvelle chanson.

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