21 - The Peace Of Bach

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 - A qui tu écris ? demandé-je en louchant sur le portable de William.

 Il cache l'écran, me fait signe d'aller voir ailleurs mais trop tard. J'aperçois le nom de Laura et les messages qu'ils s'échangent.

 - Ca ne te regarde pas, se justifie-t-il.

 Bien sûr que si, ça me regarde ! Qui est resté quand tu es parti en lui brisant le cœur ? Qui a ramassé les pots cassés ? Qui a essayé de lui remonter le moral pendant que tu ne te préoccupais que de ta carrière ?

 Depuis le passage de Claire à la maison, Will est d'une humeur massacrante. Il tourne en rond dans l'appart, sort rarement, ne parle plus, ou peu. Je le vois jeter des coups d'œil fréquents à son violon, le visage fermé, et devine sa douleur. Il aimerait le toucher, probablement jouer. On n'arrête pas un instrument comme ça, du jour au lendemain, sans une bonne raison. Pas quand on a passé quinze années de sa vie à se perfectionner.

 Je rumine en silence :

 - De toute façon je dois aller en cours, précisé-je en enfilant mon manteau. Tu me feras signe quand tu auras retrouvé ton entrain et ta bonne humeur !

 Sur ce, j'attrape mon sac par la bandoulière et file en claquant la porte.

 Je ferme les yeux et tente de me calmer sur le chemin pour l'Académia. A quoi est-ce que je m'attendais ? William et Laura se sont toujours bien entendus. Plus que bien, même. Avant qu'il ne parte pour New York, elle passait ses journées à l'idolâtrer. Sauf que sa carrière à lui l'a poussé sur les devants de la scène et son manque de technique à elle ne lui a pas permis de le suivre. Peut-on encore souhaiter, après trois années, suivre une personne au point de s'oublier soi-même ? Dois-je me contenter de la savoir heureuse ? Dois-je me satisfaire de la voir s'acharner dans une voix qui n'est pas la sienne ?

 Je soupire. Au moins elle a retrouvé goût à la musique depuis son dernier cours avec Stein. Il n'y a que Will pour réaliser un tel miracle... Mon orgueil en prend un coup.

 Je me présente au cours avec cinq minutes d'avance. Griffin termine avec l'élève qui me précède. Une fille du nom d'Evra au style plutôt alambiqué. Étonnamment, les conseils qu'elle lui apporte semblent porter leurs fruits puisque même dans ce court laps de temps, son style parvient à se fluidifier.

 Je me mords la lèvre en repensant à mon Bach. Au jeu de Corentin à travers le mur, et regarde mes doigts. Suis-je vraiment fait pour la musique ? Toute la semaine, il a repris les œuvres, m'a accompagné dans mon travail. J'ai beau trouver son jeu subtile, je n'en ressors pas moins blessé. J'avais le sentiment que lui au moins comprenait, qu'il me comprenait. Mais plutôt que de m'aider, les séances semblent accentuer le fossé qui nous sépare.

 Je soupire et le chasse de mes pensées tandis qu'Evra rassemble ses affaires.

 - A nous ! entonne Griffin. Bach, c'est ça ?

 Elle se frotte les mains tandis que j'acquiesce et prends place au piano.

 - Qu'avez-vous choisi ?

 - Les préludes et fugues.

 Mon choix semble lui faire plaisir. Elle s'installe à ma droite et croise les jambes tandis que j'attaque les premières notes.

 Les minutes qui suivent se déroulent dans un silence parfait. Elle ne fait aucun commentaire et écoute attentivement le fruit de dizaines d'heures de travail en approuvant d'un geste de la tête ou en fronçant les sourcils. Arrivé au prélude en do dièse mineur, elle m'arrête finalement et attrape son crayon.

 - Bien, on progresse, dit-elle. Peux-tu m'expliquer pour la pédale ? demande-t-elle en la désignant du menton. C'est ton choix ?

 - Oui, j'ai trouvé que ça sonnait mieux sans.

 Elle acquiesce d'un sourire entendu.

 - Je voulais juste confirmer si tu assumais tes choix. Techniquement parlant, ta main droite mériterait d'être légèrement plus articulée dans la fugue en do dièse Majeur, et attention à ta main gauche, elle est trop présente. N'oublie pas que la facture instrumentale de l'époque ne laissait que peu de place aux nuances. Il faut donc que tu penses en terme de balance entre tes mains, mais également que tu homogénéises le poids sur chacune des notes. On reprend.

 Elle se lève et indique la mesure avec son crayon.

 Le cours s'enchaîne dans le calme. Malgré la mauvaise humeur de Will ce matin et les doutes qui subsistent sur mes capacités à devenir un bon musicien, j'apprécie ne pas subir de piques incessants quant à mon style, comme ce put être le cas avec Stein. Si je dois bien reconnaître une qualité à Griffin, je dirais qu'elle a l'art et la manière de savoir soumettre ses idées sans les imposer. Nous reprenons plusieurs fois des passages techniques qu'elle juge brouillons, ou trop élaborés, mais elle me fait toujours reprendre avec patience là ou Stein se serait agacée. Avec douceur là où d'autres se seraient montrés directs.

 - Avec plus de spiritualité, Maxime. Vous sentez-vous inspiré lorsque vous jouez ?

 Je laisse les notes mourir, interrompt ma fugue en haussant les épaules.

 - Croyez-vous en Dieu ? C'est là que je veux en venir, précise-t-elle en retenant un rire devant ma mou sceptique.

 - Comment Dieu pourrait-il être assez fou pour croire en moi ? marmonné-je cynique.

 - Justement, on ne parle pas de vous...

 Sa remarque me pique au vif. Je respire profondément tandis qu'elle enchaîne en remarquant que je suis vexé :

 - Savez-vous que la plupart des manuscrits de Bach se terminent par les initiales "S.D.G." ? C'est du latin, Soli Deo Gloria, "A Dieu seul la gloire". Cette musique requiert de l'humilité, Maxime. Elle sert une cause plus grande que votre existence propre. Elle appelle au réveil de votre âme, de votre conscience, même. Reprenons à la fugue en ré Majeur, je vous prie, et écoutez.

 J'acquiesce et m'exécute. J'aime particulièrement ce passage-là, j'ai la sensation que mes deux mains s'amusent. Je repense à Corentin, à son agilité. Même transi de froid, j'ai toujours l'impression que le printemps arrive lorsqu'il se met à jouer. Sa musique est chaleureuse, sa musique est captivante. Je ne suis d'ailleurs pas le seul à arrêter ce que je fais pour l'écouter : William est toujours étrangement silencieux lorsqu'il est au piano. Je crois que c'est ce que j'aime chez lui, cette mélodie qui se pose sur nous comme une brise légère et délicate ; en fermant les yeux, je nous transporte dans un champ de coquelicots où les herbes se couchent avec le vent. Où l'homme n'a pas d'empreinte. Où le temps n'a pas d'emprise. Je crois que je pourrais vivre cette forme de bonheur jusqu'à la fin des...

 Je ratterris brusquement derrière le piano, déboussolé. Mes doigts se figent sur les notes tandis que Griffin m'observe d'un air entendu :

 - On en reste là pour aujourd'hui, je crois que vous avez compris. J'aimerais par ailleurs que vous accompagniez d'autres musiciens pour un projet en duo avec les classes de violon. Charge à vous de vous trouver un partenaire.

 Je ne réponds rien, mal à l'aise. Je ne suis pas certain d'être prêt à assumer ce genre d'émotions, ni même ce genre de partenariat. Mais je finis par me dire que pour viser aussi juste à chaque cours, c'est probablement que j'en ai besoin.

 Griffin m'adresse un sourire compatissant :

 - Ça va aller, Maxime, vous finirez par trouver ce que vous cherchez.

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