48 - Crazy Liszt

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 C’est la douleur qui me réveille, le manque de sensation dans mon bras. Je roule sur le côté, sens la chaleur du corps de Corentin contre le mien. La soirée me revient en mémoire, entre l’envie de dormir et la présence de mon amoureux à mes côtés. Il sent bon. Un mélange de savon et de son odeur si particulière. Je tente de me dégager doucement pour ne pas le réveiller, m’assois dans le lit. Il se tourne et tire le coussin sous sa tête. Mes doigts hésitent. Mon regard caresse sa nuque, son dos, ses muscles si finement sculptés. J’ai du mal à réalise. Pourtant, même au milieu de la nuit, mon cœur fait des bonds dans ma poitrine.

Rendors-toi, Max…

 Je me rallonge derrière lui et tente de me contenir, ferme les yeux, calme ma respiration. Il est juste là. Sa présence m’empêche de me vider la tête. Je repense à notre conversation, à ses baisers, ses lèvres sur les miennes. Mon cœur s’accélère. Mon corps entier entre en ébullition. Est-ce que j’ai le droit de le toucher ?

 Je ferme les yeux et tente de rester lucide.

Max, c’est le milieu de la nuit !

 L’avant-goût de la soirée est loin de me suffire, mais ça, hors de question de le lui avouer. Et en dehors de ça…

 Ma main descend jusqu’à mon sexe dur et l’empoigne.

Bordel Max, qu’est-ce que t’es en train de faire ? Il est juste à côté de toi !

 Perturbé, je me fais violence, m’arrache du lit et file à la salle-de-bain. J’ai une brève pensée pour Griffin. Qu’elle ne se fasse pas de souci pour le piano : au rythme où ça va, il ne me restera bientôt plus la force pour jouer.


***


 Le lendemain, la matinée s’inscrit entre romantisme et gestion du temps. Assis au troisième, je regarde les élèves se succéder dans une démonstration de rubato et d’accelerando non ressentis. De ralentis maladroits. De fioritures trop mesurées.

 – T’as un de ces têtes ce matin, me lance William en chuchotant.

 Son regard se pose subtilement sur Corentin à mes côtés.

 – Et toi une de ces dégaines, rétorqué-je, en pointant du doigt le col de sa chemise.

 Il fait mine de ne pas m'avoir entendu et verse carrément dans la provocation.

 – Tu es sûr que tu vas pouvoir jouer ?

 Je retiens un rire moqueur.

 – Ce n'est pas plutôt à toi qu'il faut demander ça ?

 Le frère prodigue perd tout à coup de sa superbe. Il n'a toujours pas digéré l'affront de la veille. Je dois dire que je savoure cette petite victoire, même si j'aurais préféré que Corentin soit plus en forme. Notre discussion de la veille plane en arrière plan ; il n'a pas décroché un sourire de la matinée et jette un œil permanent à chaque violon qu'il croise.

 Comme s'il avait entendu mes pensées, ses doigts se glissent fébrilement entre les miens. Je tourne la tête vers le frérot pour m'assurer qu'il n'ait rien remarqué, mais il semble plus captivé par la prestation qui se joue sur scène :

 – Ce pianiste devrait apprendre à jouer, commente-t-il. Il est aussi hermétique qu'une porte de prison.

 D'ailleurs l'ennuie se fait ressentir dans la salle. Les élèves s'impatientent et commencent à tousser, à remuer ; Graham écourte le passage du jeune homme non sans lui avoir donné quelques recommandations supplémentaires.

 – Ce n'étais pas à toi ? insisté-je à l'intention du frérot.

 – Pas aujourd'hui, je ne joue pas.

 Un sourire en coin m'échappe. Heureux hasard ?

 Je me tourne alors vers Corentin qui fixe la scène, le regard dans le vide. Mon cœur se serre et instinctivement, mes doigts se referment sur les siens. Il se tourne vers moi et semble tellement désemparé que je l'aurais embrassé si j'avais pu.

 – Ah, oui... C'est à moi.

 Il se passe une main dans les cheveux et se lève. Cette fois-ci il ne prend pas le violon de Will, mais s'assoit au piano, le visage fermé. Même dans ses moments de repli, il émane de lui une présence que je ne saurais qualifier. Son expression me saisit, elle m'aimante. Son corps entier semble demander grâce.

 Il pose les premières notes de manière détachée. Officielle. Hugarian Rhapsody numéro deux. Ses mains butent sur le clavier à la manière d'un ivrogne qui divague sur le trottoir. Toute la première partie s'inscrit dans ce pragmatisme désabusé et si je ne le connaissais pas, j'aurais trouvé son choix osé. Mais à la lumière des précédentes heures, j'ai l'impression de voir se refléter ses pensées. Elles défilent au rythme des notes, lasses, mélancoliques. Presque aigries. Elles me transpercent comme autant de lames. Je suis à peu près sûr qu'il ne reprendra pas le violon, et cette idée fait naître en moi la colère. Comment peut-on passer à côté d'un tel don ?

 Il semble totalement blasé quand il arbore la seconde partie. La technique prend le dessus. Il semble la bâcler, ou pour être plus exact, il la torche. Comme s'il n'en avait plus rien à faire ce qui pouvait sortir de la partition. Ses mains se renvoient la balle. Il s'amuse avec les rythmes, se prend de passion pour la vitesse. Répète la même note avec frénésie. Se lance des défis à lui-même, comme s'il s'agissait d'un simple jeu, et que tout ça n'était qu'une simple rigolade. Mon ventre se tord. Et c'est là qu'on reconnait le vrai génie, quand on peut se permettre d'aligner les notes de manière déconcertante sans fournir le moindre effort. Il se grise des effets de style. S'enorgueillit de son jeu. Il matraque le piano, jouit des seuls sons qui s'échappent des notes. Laisse s'envoler les aigus, enfonce les graves dans le clavier. Il lâche tout ce qui le contient. Sa rage, son désespoir. Sa colère face à la situation. La musique se charge, elle disjoncte ; ses mains sautent et balayent. Elles couvrent les touches, naviguent du grave à l'aigu, de l'aigu au grave. Se noient, crient, piaillent, hurlent. Et Corentin explose. Son corps entier se bat contre ce Liszt endiablé.

 Quand enfin il plaque les derniers accords dans un ultime affront, la tension semble se relâcher. Ses bras retombent, inertes, le long de son corps. Le professeur marque un temps avant d'oser bouger. Et je me dis qu'il vient de donner là la meilleure des leçons qui s'applique au grand romantisme : peu importe l'émotion qui nous nourrit, tant qu'elle est exprimée avec justesse, elle suffit parfois à déplacer des montagnes.

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