44 - Hell Brother

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 Le regard de Graham est sévère. Pourtant, il y brille une certaine lueur, de celles qui vous font comprendre que tout n'est pas parfait, mais qu'il s'échappe de votre musique un quelque chose d'impalpable. Ses remarques appuient son intérêt :

 – Oui ! De la force, mais tout en douceur.

 Il tourne en rond comme un lion en cage, lisse une barbe qu'il n'a pas, perdu dans le flot de musique qui envahit son esprit.

 – De la douceur, plus encore. Allez cherchez la phrase, bon sang ! Non ! Ne lâchez rien, assumez votre musique Maxime, jusqu'au bout du souffle ! Voila, une main droite présente. Un peu moins de pédale ici, reprenez !

 Je suis ses indications comme une voie qui s'ouvre devant moi à mesure que défilent les notes. A ce moment, la musique me parait légère, fluide, facile. Suis-je dans un bon jour ? Ou est-ce la magie Graham ?

 – Relâchez un peu plus.

 Sa perception de la musique colle étrangement à mon style, elle parfait mes intentions. Est-ce que tu me regardes Corentin ? Est-ce que tu me vois ? Je ne suis pas mon frère, je ne serai jamais William. Mais ça, seulement ça... Ça me suffit.

 Je ferme les yeux et profite en douceur de cette limpidité passagère ; certains jours, j'ai les idées plus claires que d'autres, et aujourd'hui est un de ces jours. Mon cœur épouse avec rigueur la légèreté de Schubert. Il n'y a que dans de tels instants que je me sens parfaitement apaisé ; quand enfin la technique n'est plus un frein. Quand l'intention dépasse la partition pour devenir musique. Quand je peux vivre sans me poser de question. Juste être.

 Graham accueille la fin de ma prestation d'un hochement de tête convaincu.

 – Faites attention à votre main droite, m'intime-t-il. Trop libre et elle s'oublie, trop timide elle disparaît, trop ferme elle ne soutient plus. Le secret est dans le dosage.

 Il prononce cette dernière phrase accompagnée d'un clin d'œil entendu.

Le dosage...

 Ironie du sort quand on est loin d'être une personne mesurée... Je soupire en rejoignant mon fauteuil. Je ne suis que d'une oreille les prestations suivantes, la tête perdue dans mon monde. Est-ce que je ne devrais pas axer tout mon répertoire sur Schubert ? En même temps, c'est assez risqué... Mais est-ce que je serai capable de retrouver ces mêmes sensations avec Chopin ?

 Corentin finit par me secouer par l'épaule. Je relève la tête comme si j'atterrissais brutalement. William est sur scène.

 – Vraiment ? lancé-je, décontenancé.

 Brusquement, je suis tétanisé à l'idée qu'il joue. Depuis combien de temps ne l'ai-je pas entendu ? Ça fait des mois que je le tanne pour qu'il prenne son violon sans y croire, mais cette fois il est là. Genre... vraiment là. Je m'étais habitué à son silence, je commençais même à me faire à l'idée qu'il ne jouerait plus jamais...

 La main de Corentin se resserre autour de la mienne.

 – Tu veux qu'on sorte ? me demande-t-il.

 Ce serait tellement plus facile... Pourtant, je sais précisément qu'il faut que je reste. Il faut que je l'entende.

 – Non, ça va aller.

 Sur scène, William répète les gestes qu'il a fait des milliers de fois comme s'ils faisaient partie intégrante de son quotidien. Il sort son violon, le coince sous son menton puis remonte les manches de sa chemise. D'un geste assuré, il teste les cordes, ressert les crins de son archet puis s'applique à accorder l'instrument par quintes successives. Une fois prêt, Graham lui fait signe de commencer, et c'est ce qu'il fait.

 L'archet n'a pas la moindre hésitation lorsqu'il s'écrase sur les cordes. On aurait pu penser qu'après tout ce temps, William aurait eu besoin d'un temps d'adaptation. Mais en l'entendant jouer je comprends qu'il n'a jamais vraiment arrêté. Pendant toute ces semaines, il a joué dans sa tête, inlassablement. A quel point faut-il être obsessionnel pour ne jamais décrocher ?

 L'entendre me plonge dans la torpeur. Les phrasés se dessinent si parfaitement qu'ils m'arrachent une grimace. Quel niveau de génie faut-il pour enchaîner les notes à cette vitesse ? N'y a-t-il pas de justice pour les gens comme moi, condamnés à s'acharner sur le clavier ? Parfois même, je me dis qu'il est né avec un violon entre les mains.

 Je m'enfonce un peu plus dans mon fauteuil, idiot d'avoir pensé qu'un jour je lui arriverais à la cheville. Comme une sous-pape de secours, la main de Corentin se pose sur la mienne. Il tente de me réconforter, mais quel réconfort y a-t-il à voir son frère briller aux yeux de tous ? Ah William, l'enfant prodige. Le préféré.

 – Un peu plus, et tu risques de creuser dans le sol, se moque gentiment Corentin.

 Je me retourne un peu surpris. Il désigne ma position avachie du menton.

 – Tu veux mon avis ?

 – Pas vraiment, grogné-je.

 – Tu es certain ? Pas même l'avis d'un violoniste ?

 Je bougonne un "mouais" à peine enjoué. Sa main relâche la mienne. Il effleure doucement le bout de mes doigts avant de relever les yeux vers moi.

 – Oui, il est bon. Il a un excellent coup d'archet, une perception intéressante du son. Très certainement un charisme qui ferait chavirer n'importe quelle fille du premier rang...

 Ces mots renforcent un peu plus la tension qui embrume mon cerveau. Pour faire simple, William n'a rien à envier.

 – Il est doué c'est vrai, mais ce n'est pas toi...

 Je le fixe d'un air de chien battu. Qu'est-ce qu'il essaie de dire ? Que sous prétexte que nous sommes différents, tout ça ne devrait pas m'atteindre ? Vexé, je retire ma main. Il la rattrape dans la foulée. Qu'est-ce qu'il veut ? Je préfère encore me morfondre plutôt que de l'entendre me balancer la réalité en pleine face.

 – Tu passes ton temps à ruminer Max, mais ce n'est pas toi qui a quelque chose à envier. Regarde-le. Regarde-le vraiment.

 Et sans attendre ma réaction, il se lève et gagne le bout de la rangée pour atteindre l'estrade où il attend tranquillement que le frangin finisse sa prestation. Je suis un peu décontenancé. Qu'a-t-il voulu dire par là ? Que voit-il en Will que je ne vois pas ?

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