29 - Holy Days

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 Mes doigts engourdis peinent à trouver les touches. L"hiver me glace jusqu'aux os. Assis au piano, mon esprit vagabonde dans le froid mordant, là où je l'ai aperçu en arrivant. Corentin me ronge. Corentin me dévore de l'intérieur. Je dois trouver un moyen de le voir.

 Sur le rebord de la fenêtre, Griffin m'observe, pensive, tandis que j'aligne successivement des phrasés aux nuances bâclées. J'ignore ce qu'elle pense de ma prestation, même si j'ai bien mon avis sur la question : je suis mauvais. Affreusement mauvais. Une pièce travaillée à la dernière minute ; un Brahms du dernier instant, dans l'espoir de le fuir, lui. De me fuir, moi... Je ne me fais pas d'illusions : ma mauvaise gestion de l'oeuvre n'échappe pas à Griffin.

 - Vous avez la tête ailleurs ?

 Non. J'ai cessé d'exister, tout simplement. La honte me consume sans que je n'ose lui répondre. Cette même honte qui ne me quitte plus depuis que Corentin est entré dans ma vie. Où est le Maxime qui aurait ouvert sa bouche quelques semaines plus tôt ?

 Qui suis-je ?

 Devant mon manque de réaction, elle quitte le rebord de la fenêtre et vient s'asseoir sur le tabouret, à côté de moi. Elle ne fait aucune réflexion sur ma prestation, ni sur le fait que je ne me sois pas attelé sérieusement à la pièce. Elle sait que je ne suis pas d'humeur à jouer, pas plus que je ne le suis à lui répondre.

 - Quand j'avais votre âge, et croyez-moi cela remonte à un bon bout de temps maintenant, je jouais presque huit heures par jour...

 Je tourne la tête pour éviter son regard. Je sens qu'elle cherche à capter mon attention mais j'aimerais juste qu'on me laisse seul. Un instant, le silence plane dans la salle tandis qu'elle se remémore ses souvenirs. La voix empreinte d'une certaine nostalgie, elle finit par reprendre :

 - Mon père venait tout juste de nous offrir un nouveau piano, à ma sœur et à moi. Imaginez ! un vrai piano, et par ces temps difficiles... Nous n'étions pas une famille aisée, mais pour nous, pour notre famille ou du moins l'image qu'il s'en faisait, il avait fait une exception. A l'époque, il s'absentait souvent la semaine et les week-end pour le travail, nous ne le voyions que rarement. C'est pourquoi je m'étais mis en tête de faire de ces rares moments, des moments d'exception. Des moments où il pourrait constater que son investissement n'avait pas été vain.

 Elle laisse échapper un long soupir et croise ses jambes. Ramené ma propre enfance, je l'écoute d'une oreille en faisant mine de pianoter sur le clavier.

 - J'ai commencé par jouer une heure, et de une, je suis rapidement passée à trois quand j'ai compris que le peu de temps que j'accordais à mon instrument ne me permettrait pas d'atteindre le niveau que je m'étais fixé. Vous savez comment ça fonctionne : au début, on commence plus par curiosité que par réel intérêt, puis on se prend au jeu, et bientôt le jeu n'en est plus un. Dans mon cas, cela me permettait de me convaincre que mon père tenait réellement à nous. Il n'avait pas une personnalité facile. Non, je pense que ceux qui réussissent professionnellement à son niveau, et c'est encore plus valable dans le monde de la musique, ont la trempe des plus grands, car il faut du caractère pour savoir s'imposer dans un monde qui ne laisse pas de place.... Il n'était pas facile, mais il aimait la musique. Et ce faisant, les répétitions se sont progressivement rallongées, de trois à quatre, cinq, six, sept, huit heures. Qu'importe le temps que j'y passais, tant que le résultat était là. Mais tout ce travail, ces répétitions, ces heures éprouvantes à peaufiner mon geste dans l'espoir d'accaparer son attention n'ont pas suffit à le retenir. Et avant que je m'en rende compte, je finissais à l'hôpital.

 Tandis que je suspends mon geste, elle remonte lentement la manche de son gilet et dévoile une longue cicatrice sur son bras gauche. Discrètement, je louche dans sa direction, une boule au ventre.

 - Je n'ai pas échappé à l'opération, Maxime. J'avais sous-estimé l'implication que nécessitait la pratique d'un tel instrument. Et par implication, j'entends repos. Jouer à un niveau avancé, voir professionnel, dans votre cas, nécessite de savoir se ménager. Dormez-vous correctement ?

 Je détourne la tête.

 - J'espère mieux pour vous que la carrière à laquelle vous prétendrez si jamais vous ne vous ménagez pas. Vous êtes jeune, vous avez la santé, le potentiel, la vocation... Il ne vous manque que les clés qui vous permettront de vous inscrire durablement dans la profession.

 - J'ai fait tout ce que vous m'avez dit de faire ! rétorqué-je sentant le brusque besoin d'exprimer ma rancœur. Les exercices, les morceaux, j'ai abandonné Chopin pour Bach, et j'ai même donné dans le Brahms ! Ça fait des mois, des années que je me plie aux consignes. J'ai toujours procédé ainsi, et vous me demandez d'arrêter ? Que croyez-vous qu'il se passe, pendant que je ne joue pas ? Les autres se produisent, ils avancent, pendant que je stagne et les regarde en ruminant mes échecs...
Griffin laisse peser mes mots dans le silence, puis répond tristement :

 - J'entends votre colère, Maxime, mais je pense que vous confondez plusieurs choses. On ne devient pas musicien en comptant les heures passées sur un piano. On ne devient pas non plus musicien en étant docile... bien que ça pèse dans la balance, mais ce n'est pas ça qui vous vaudra le reconnaissance de vos pairs. Vous deviendrez musicien le jour où vous assumerez vos choix. Des choix musicaux, qui pourront amener à débattre, c'est possible... mais des choix qui seront les vôtres. Et pour pouvoir faire ces choix, vous avez besoin d'outils, de connaissances, de technique : c'est là que j'interviens. Vous devez apprendre à vous approprier le morceau, et pas seulement ceux qui vous plaisent. Personne ne peut faire ce travail à votre place. On peut vous dire comment jouer, comment penser un phrasé, comment l'amener, comment traduire une émotion, mais si vous, au fond de vous-même, ne vous engagez pas personnellement dans l'oeuvre, alors vous ne resterez qu'un pianiste. C'est pour ça que j'insiste : vous avez besoin de repos. Vous avez besoin de changer d'air. Profitez des vacances pour régler les soucis qui vous accaparent, ou trouvez le moyen de canaliser vos émotions pour les mettre au service de votre musique, et non l'inverse.

 Je baisse la tête, blessé de n'être qu'un pianiste à ses yeux. Je pense d'emblée à Corentin et me demande comment je vas me débarrasser de lui. Est-ce que Stein lui tient le même discours que Griffin ?

 Non, bien sûr que non...

 Lui n'a pas ces problèmes.

Lui...

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