25 - The Sound of His Violin

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 Vendredi.

 14h46.

 Je tourne en rond dans le salon. Je réalise que je n'ai pas demandé à Corentin son numéro. Et s'il ne se pointe pas ? Pire, et s'il a oublié ?

 Je me ronge les ongles, impatient d'en finir avec cette attente interminable. J'ai passé la soirée à dégrossir le travail. J'ai tant revisité les harmonies qu'elles résonnent encore dans ma tête. Je suis à fleur de peau. Je crois que j'ai besoin de sommeil...

 - Je file, me prévient William en regardant sa montre. Je ne sais pas quand je rentre.

 Je comprends à son attitude qu'il part rejoindre Laura. La boule au ventre, je le regarde se préparer, tiraillé entre l'envie de le suivre, et le besoin de rester à l'appart. Que peuvent-ils bien avoir à se dire ? M'a-t-elle déjà oublié ?

 Je chasse ces idées de ma tête avant qu'elles ne m'engloutissent.

Ça ne te regarde pas, Maxime. Ça ne te regarde pas !

 Je me plante devant Robert, ronge mon frein en plaquant quelques accords.

 14h52.

 Il n'est toujours pas là. William, en revanche, s'est éclipsé en claquant la porte. J'essaie de me détendre, inspire profondément. Ouvre même la fenêtre. Pense au fengshui.

 Ça ne fonctionne pas.

 Je la referme en vitesse, transi de froid.

Ne jamais écouter sa mère, surtout quand elle s'appelle Claire.

 Je souffle en frissonnant, passe rapidement aux toilettes.

 14h59.

 Je vérifie mon portable. Pas d'appel. Bon sang ! Mais pourquoi n'arrive-t-il pas ?

 Je lave rapidement les deux verres dans l'évier et les mets à sécher. Je nettoie même les quelques miettes sur la table. C'est fou ce que le stress peut nous pousser à effectuer des actes contre-nature...

 Je pars même vérifier ma tenue devant la glace : je ferais peut-être mieux de changer de chemise.

 Je fouille rapidement dans mon placard à la recherche d'un haut qui aurait eu le temps de se défroisser et récupère un vieux t-shirt bleu marine encore en état.

 15h01.

Cette fois c'est sûr, il a oublié ! Un instant, je suis tenté d'écrire à Laura pour lui demander son avis sur la question, mais je me ravise. Mieux vaut ne pas lui en toucher un mot, d'autant que mêler William de près ou de loin à la question est bien la dernière chose à faire.

 15h02.

 Je tente de me calmer, assis sur le sofa. Pourquoi suis-je dans cet état ? Il n'est que mon voisin.  Qu'un élève de l'Académia !

 Qu'un élève que je cherche à impressionner... c'est surtout ça.

 Je comprends à ce moment tout ce qu'implique cette rencontre. Je crois que si j'avais pu choisir, j'aurais aimé jouer comme lui. Avoir son jeu, sa personnalité. Sa vision de la musique, plutôt que celle bien trop sombre qui encombre mon esprit.

 Et merde !

 15h03.

 Je me lève et sans me couvrir, sors de l'appart.

 Personne.

 Je me frotte les bras, saute sur place, me réchauffe les mains, quand la porte de l'appartement de Corentin finit par s'ouvrir. J'entends sa voix. J'entends des voix. La boule au ventre, je reconnais Elena qui franchit le pas de la porte. Elle m'adresse un bref signe de la main accompagné d'un sourire, puis se tourne vers lui, passe les bras autour de son cou, et l'embrasse. Il ne la repousse pas, même s'il semble un peu ailleurs.

 Sur le coup, j'oublie d'en avaler ma salive. je suis bien obligé d'admettre qu'ils sont ensemble. Moi qui le pensais dévoué à une cause plus noble. Plus grande. Sommes-nous si différents ? Je ne peux pas m'empêcher de les regarder, triste, la gorge serrée.

 Il remarque ma présence quand elle se détache de lui :

 - J'arrive.

 Il arrive, oui, mais il est trop tard. Trop tard du gouffre que représentent ces six minutes. Trop tard du décalage qui naît entre nous. Trop tard de l'harmonie qu'il vient de rompre, de cet équilibre qui n'existe plus. Que représentent six minutes, après tout, si ce n'est la différence entre l'attente de l'un et l'indifférence de l'autre ?

 - D'accord.

 Je fais demi-tour et rentre me réchauffer, pendant qu'il raccompagne Elena en bas des escaliers.

 Il se présente à la porte à peine trois minutes plus tard. Je lui ouvre en marmonnant un bref "salut" et l'invite à poser ses affaires sur le canapé. Nos regards se croisent, je détourne le mien. Il semble hésiter puis finit par sortir son violon.

 - Ça fait un moment que je ne l'ai pas touché, dit-il.

 Il inspecte son instrument dans les moindres recoins, comme s'il le redécouvrait. Vérifie les cordes, son archet.

 - J'en connais un autre dans le même cas, rétorqué-je. Ça te manque ?

 - Je ne sais pas... Je suppose qu'on va vite le découvrir.

 Il n'ajoute rien. Pas d'explications, pas de long discours, pas de précisions sur ce qui l'a amené à se détourner de son instrument. Et d'une certaine manière, je peux le comprendre : il est des blessures si profondes qu'elles n'aspirent qu'au silence, qu'à ce qu'il nous reste de dignité face au deuil. Je ne sais plus comment lui faire face. Je ne suis même pas certain de réaliser ce qu'on fait ici, tous les deux. Je sais juste qu'il est là, qu'il émet quelques notes, et que le son de son violon, plus encore que celui de son piano, m'arrache des frissons.

 Il joue bien. Je peux le sentir rien qu'à la manière dont il ressert ses cordes. A la pression qu'il exerce sur elles avec son archet. Instinctivement, je lui donne le la. Il desserre la cheville en la faisant tourner, la règle pour obtenir la note parfaite. Puis accorde sa quinte ainsi que ses deux autres cordes. Son geste sûr, précis, confiant. Il respire l'habitude, les heures de travail à peaufiner une technique déjà parfaite. Ses quelques mois de pause n'auront visiblement pas suffis à lui faire perdre des années de pratique.

 - On bosse quoi ? demande-t-il en relevant la tête.

 - Une sonate de Fauré. La première.

 Il attrape les partitions que je lui tends, lève un sourcil, s'essaye à quelques lignes mélodiques avant de me jeter un œil.

 Un sourire en coin, le cœur battant plus fort que de raison, je pose les premières notes. Le son du piano s'installe, bientôt rejoint par celui du violon qui s'immisce timidement. Il teste mon jeu, hésite sur le souffle à donner à sa phrase, met quelques minutes à prendre ses marques. A mesure que les secondes défilent, son geste devient plus franc. Son regard, déterminé. Il déchiffre d'un œil avisé la mélodie, sent d'instinct la direction à lui donner.

 Nous reprenons plusieurs fois certains passages, ceux qui appuient sur des points plus techniques, sur des doigtés moins évidents, sur un coup d'archet précis. Son regard se durcit. A chaque intervention, il note sur sa partition les détails qui lui manquent. Je ne décroche pas mes yeux des notes, tente de rester concentré.

 Après un arrêt suivi d'un faux départ, nous nous mettons d'accord d'un regard. Même tempo, même direction. Je reprends en douceur. Mes doigts retiennent l'envie, trahissent le désir. Le son de son violon se superpose à celui du piano, s'emmêle de respect. Je l'entendrais presque me susurrer à l'oreille. Qu'essaie-t-il de me dire ?

 La mélodie s'envole, voluptueuse dans un écrin doré. Je ferme les yeux, me laisse porter par sa musique. Tout devient plus facile, plus évident à mesure qu'il prend le dessus. Je n'ai qu'à le suivre, qu'à l'écouter tandis que mon cœur se met à chanter. Ne lui ai-je jamais dit combien il était merveilleux ? Ne lui ai-je jamais dit qu'il était beau ?

 Mes doigts s'agitent sur le clavier, mon cœur s'accélère. La musique nous pousse à nous dépasser : nous parlons le même langage, respirons à l'unisson. L'air vibre, se meut dans cet unique élan ; celui de son archet sur le violon, des touches qui s'enfoncent. Du désir ardent qui bout en chacun de nous. Des cordes qui se tendent, frémissent, pleurent, caressent, cajolent presque nos âmes abîmées. Je l'entends rire, imagine sa tristesse, ressens son étreinte dans chacune de ses intentions.

 Il me regarde. Je le regarde. Que représentent deux secondes, si ce n'est le temps qu'il nous faut pour sonder l'âme de l'autre ? Son archet se suspend, la musique s'arrête, plongeant l'appartement dans un profond silence. Je reprends mon souffle, troublé. Lui aussi a aimé : son regard vibre d'excitation. Je sais qu'on a ressenti la même chose.

Ça.

 Il peine à reprendre son souffle. J'en rirais presque, si le silence n'était pas si pesant. Sans prendre le temps de comprendre, il franchit les deux pas qui nous séparent, se penche sur moi et pose ses lèvres sur les miennes.

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