23 - Fauré In Dreams

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 Je mets plusieurs secondes à réagir à ce que vient de m'annoncer Corentin. D'ailleurs je dois faire une tête étrange car il relève un sourcil, l'air de se demander ce qui me dérange.

Toi ! Voilà ce qui me dérange !

 Quand je sais combien je peine déjà à travailler un seul et unique instrument... Comment peut-il être donné un tel don ? Le piano, son instrument secondaire...

 Je ris tout seul, en coin, tellement la nouvelle reste coincée dans ma gorge.

 - Ça ne me dérange pas, tu sais... insiste-t-il.

 Mais moi si. Comment suis-je censée jouer comme il faut quand un Dieu de la musique se présente devant moi ? Mes gammes doivent lui paraître minables, mon jeu, dérisoire. Le pire c'est qu'il a presque l'air trop sincère. Et je culpabilise de penser ça de lui.

Calme-toi, Maxime. Travailler avec lui ne peut pas te faire de mal. Tout au plus progresseras-tu....

 Et ça, c'est carrément dans mon intérêt. D'autant que je n'aurais pas à me coltiner Eugène, ou même un inconnu. Je crois que je préfère encore que ce soi lui.

 - D'accord, concédé-je. Une préférence pour le morceau ?

 Il hausse les épaules.

 - Selon tes choix.

 - Et pour les répet ?

 - Comme tu préfères, répond-il nonchalamment.

 - On a qu'à se dire chez moi, demain à quinze heure, ça te va ?

 - Pas demain, par contre. J'ai quelque chose à faire, avance-t-il, l'air soudain plus sombre.

 Qu'est-ce qu'il peut bien avoir affaire qui passe avant la musique ? Ça valait bien la peine qu'il me précise "comme je préfère". Je fais mine de ne pas relever et lui propose une autre date.

 - Après-demain, même heure ?

 - Ça me va. Après-demain, même heure.

 Il sourit, apparemment heureux de notre entente. Je me retrouve un peu bête à lui en vouloir. Est-ce qu'il y peut grand-chose s'il est doué ? Est-ce qu'il l'a choisi ? Est-ce qu'il a même conscience de ce qu'il éveille chez les autres musiciens ? Je soupire, jette un œil à mon annonce sur le tableau, me demande si je dois la décrocher. Après tout, c'est peut-être mieux comme ça...

 Je récupère mon morceau de papier que je chiffonne et jette dans la première poubelle venue. Puis il m'enclenche le pas alors que je prends le chemin du retour.

 - Tu rentres aussi ? demandé-je.

 - Mon cours avec Stein est terminé et j'ai des préparatifs à faire pour demain.

 Une fois de plus, je me demande ce qu'il a de si important à faire le lendemain. Mais après tout, ça ne me regarde pas. Le froid glacial nous agresse presque lorsque je pousse la porte de l'Académia. L'hiver annonce son arrivée, et avec lui la neige qui ne saurait tarder. Je retiens un frisson, la mâchoire crispée. Je regrette de ne pas avoir pris un bonnet. Il enfile le sien et fourre ses mains dans les poches de sa longue veste. Il semble apprécier l'air vivifiant quand tous mon corps me hurle de rentrer au chaud. Néanmoins, il marche vite.

 - Tu participes à la masterclass de Graham ? demande-t-il en tournant la tête vers moi.

 - Oui, j'y compte bien. Depuis que je ne suis plus dans la classe de Stein, j'ai pris du retard.

 Je souffle sur mes mains pour les réchauffer. Il rigole.

 - Pourquoi tiens-tu autant à être dans sa classe ?

 - Parce qu'elle est la passerelle qu'il me faut vers l'international, rétorqué-je. Elle fait parti du jury de nombreux concours.

 Il n'a rien à répondre à cela. Personne n'a rien à répondre à cela. On sait tous combien le piston joue une part importante dans ce milieu.

 - Il n'y a pas qu'un moyen de réussir, même si entrer dans ce monde par la porte dorée reste encore la voie la plus directe.

 - Tu passes les fêtes dans le coin ? demandé-je par curiosité.

 - Ici même.

 Il indique son appartement en agrémentant son geste d'une drôle de grimace. Je ne parviens pas à déterminer s'il s'en satisfait ou non. S'il aime passer Noël chez lui ou si, au contraire, il aurait préféré qu'il en soit autrement. Pourquoi est-ce que son attitude m'interpelle ? Mon regard se fixe sur son silhouette tandis qu'il grimpe les escaliers qui mènent à notre étage. Il se dégage de lui une dignité qui m'interpelle. Un charisme silencieux, qui m'invite à le suivre sans un mot.

 Dans la froideur de la nuit, sous les lumières blafardes, la chaleur de son corps s'échappe de sa bouche en volutes graciles. Il a le profil gracieux. Le nez droit, les traits fins. Le teint clair. Il atteint le pallier sans effort, réenroule son écharpe autour de son cou, se tourne vers moi et, devant nos portes respectives, me lance un regard emplie de nostalgie :

 - A vendredi, dit-il doucement.

 - A ven...

 Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il a déjà tourné la clé dans la serrure et poussé la porte.

A vendredi... réponds-je pour moi-même.

 Pourquoi est-ce que son regard me rend si triste, moi aussi ?

 Les yeux rivés sur mon écran d'ordinateur, je cherche des duo violon-piano. Je parcours rapidement les sites, essaie de trouver une oeuvre originale. J'ai à cœur de mettre la main sur quelque chose de parfait. Quelque chose qui sublimera son jeu. Qui nous amènera à la conquête du monde ! Complètement excité, j'imagine ce que donnerait ses lignes mélodiques au violon. Quel son ? Quelle technique ?

 Rha !

 Je me prends la tête entre les mains. Deux jours ! Deux jours encore à tenir ! Je déteste devoir attendre.

 William frappe à la porte et passe la tête par l'entrebâillement :

 - Maxime, les glaces...

Merde, dans l'engouement du moment, j'ai zappé. Carrément zappé !

 - Il n'y avait plus aucun magasin ouvert, mens-je, contrôlant mon expression. Je passerai demain.

Dis-moi que je n'ai pas besoin de passer, par pitié, par pitié, par pitié... !

 Je prie le Dieu fengshuien et m'attends à ce qu'il me fasse une réflexion, mais il acquiesce d'un air entendu, et me balance un simple merci. Il n'est vraiment pas au top de sa forme, en ce moment...

 Si tôt la porte refermée, je me plonge à nouveau dans mes recherches. Piano. Violon. Duo. Mendelssohn ? Saint-Saëns ? Il faut que je trouve. Je vais trouver... Je dois trouver !

 Je me réveille courbaturé, avachi sur mon bureau, la joue marquée des touches du clavier. Quand est-ce que je me suis endormi ? Une heure ? Deux heures ?

 Ma tête pivote vers le réveil.

 2h49.

 Je bâille, cligne des yeux pour ajuster l'image, me déshabille machinalement. Puis sans chercher à comprendre, j'étais la lumière et me glisse dans mon lit.

 Corentin se penche sur le panneau d'affichage :

 - Cherche violoniste pour duo. Tu accompagnes des musiciens, maintenant ?

 Il ricane, s'empare de l'annonce et la froisse dans sa main.

 - Tu ne seras jamais un bon pianiste, Maxime. Jamais ! Ton jeu est médiocre, ton son... laisse à désirer.

 Il soutient mon regard, s'approche en affichant un sourire moqueur. Méchant. Sarcastique. Je recule, perds l'équilibre tandis qu'il me rattrape par le col. Son visage ne se trouve qu'à dix centimètre du mien. De la sueur coule dans mon dos. J'ai le front moite, le cœur qui bat à cent à l'heure. Le ventre tordu de douleur.

 J'ouvre les yeux en nage dans mon lit. Je suffoque. Quelle heure est-il déjà ?

 4h25.

 Je soupire, presque soulagé. Me redresse, le temps de laisser l'émotion redescendre, puis finis par me recoucher.

 Au piano, penché sur sa partition, Corentin déchiffre sans difficulté les premières mesures de l'accompagnement du concerto pour violon de Faure. Ses mains filent des graves aux aigus, des aigus aux graves. Ses doigts s'agitent de touches blanches en touches noires, de touches noires en touches blanches. Il ferme les yeux, habité, transporté par sa musique. Savoure, s'extasie. Consomme la mélodie. Se délecte de ses forme. Lui donne vie.

 Ses bras se suspendent soudain, dans un soupire à peine mesuré.

 - Tu as compris ? me demande-t-il. Tu n'as qu'à faire pareil. Tout est dans la subtilité. Dans l'amour que tu portes à l'oeuvre. Tes mains doivent se balancer, effleurer, danser dans un mouvement continue. Comme ça.

 Il m'attrape par le bras, me tire vers lui et plaque ma main sur le piano. Je manque perdre l'équilibre, me rattrape, tente de me dégager, mal à l'aise. Il ne desserre pas son emprise. Au contraire, ses doigts se referment sur mon poignet. Il se tourne vers moi et me scrute du regard.

- Sens la musique, Maxime.

 Son visage n'est qu'à dix centimètres du mien. Ses lèvres semblent à peine murmurer. Mon cœur s'agite, mon ventre se tord. J'ai du mal à respirer, je suffoque ! Je reprends péniblement mon souffle, le front moite. Puis finis par ouvrir les yeux dans mon lit.

 Il fait noir, je repousse la couette tout en respirant profondément.

 5h32.

Concerto pour violon n°1 de Fauré.

 Foutu cerveau ! Tu ne pourrais pas me laisser dormir, un peu !

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