18 - Hellish Night (part 2)

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- Ben pourquoi est-ce que vous me regardez comme ça ?

- T'es sérieux ? intervient Thomas.

- Ouai on est au courant, rétorqué-je agacé.

- Qui est Marc ?

William nous interroge du regard. Un soupir général finit de lui répondre.

- Un boulet...

- Et un lèche-cul de première, ajoute Clément.

- En fait, le pire lèche-cul de tous les temps, renchérit Thomas. Je ne comprends même pas comment il a pu décrocher cette place.

A ces mots, quatre pairs d'yeux dérivent sur moi. William hausse un sourcil et essaie en vain de comprendre. Mais c'est Corentin, enfoncé dans le sofa, les bras croisés, qui finit par traduire pour tout le monde :

- La place aurait du lui revenir, fait-il en me désignant du regard. Mais visiblement, ce n'est plus le cas.

- Et maintenant, avec Griffin comme prof, c'est mort, lâche Eugène.

Merci pour ton soutien, Eugène...

Je tente de retenir mon agacement : les entendre converser à ce sujet me hérisse les poils. Marc est bien le dernier sujet que je souhaite aborder ce soir. Ce pourri ne mérite même pas de figurer dans mes pensées.

Tandis que Laura se ressert en cacahuètes, je sens le regard de Corentin qui me scrute. Discrètement, je relève les yeux et lui adresse un bref sourire. Il se penche alors vers la table et attrape le bol de biscuits apéritifs qu'il tend à Elena.

J'ai du mal à réaliser qu'il s'agit de la personne qui se trouvait dans l'auditorium deux semaines plus tôt. Ou qu'il est ce voisin qui fait danser Chopin au bout de ses doigts. Il a pourtant le même port élégant. Cette même allure, à la fois intéressée mais détachée. Il capte chaque conversation, et pourtant, n'intervient pas.

Les cris hystériques de Thomas me font soudain sursauter :

- Pouah, ce gars était trop balèze ! s'esclaffe-t-il alors qu'il semble qu'il ait rencontré le Dieu du tennis à son dernier match. Je n'ai pas pu mettre un seul point pendant les dix premières minutes !

- C'est parce que tu n'es pas assez musclé, rétorque Eugène.

- Ou parce que, justement, tu passes la moitié de ton temps à contempler tes biceps, renchérit Laura.

Tout le monde rigole. Même Thomas, qui a attrapé une autre bière et qui, dans l'hilarité générale, se lance dans le mime de ses derniers services. William prend très vite la place du Dieu du sport et l'ambiance se déride. Puis comme dans toute bonne soirée de musicien, il vient le moment où l'on sort les instruments. Cette fois c'est Thomas et William qui assaillent mon piano.

- Ca ne te dérange pas ? demande Thomas sans même se retourner.

- Mais non, ça ne le dérange pas. Pas vrai, frérot ?

Sans même attendre mon accord, ils entament leurs gammes diaboliques et chantent à tue-tête. William s'excite sur la pédale, Thomas sur les graves, et leur duo vire très vite à "qui fera la pire composition de la soirée". Je me crispe, j'aimerais pouvoir intervenir. A un moment, je me lève même du fauteuil, inquiet pour Robert, mais finis par me raviser, embarrassé. C'est dans ces moments de honte extrême qu'on aimerait pouvoir changer d'identité. D'appartement. Ou tout simplement se souvenir qu'on n'a pas de frère.

J'attrape une autre bière et tente de remédier au carnage par l'oublie. Laura, qui conversait jusque là avec Clément, finit par se lever et rejoint le piano en riant, son verre à la main. Elle a entamé la vodka cinq minutes plus tôt et rigole ouvertement. Ses yeux pétillent de bonheur, de l'insouciance retrouvée. Mais ne lâchent pas William.

Surtout ne pas penser, surtout ne pas penser...

Je m'enfonce un peu plus dans mon fauteuil. Essaie d'oublier l'admiration qu'elle lui voue. Avale une gorgée. Renonce à me battre contre lui. Avale une gorgée. Réalise qu'elle ressent pour lui quelque chose qu'elle ne ressentira jamais pour moi. Avale une gorgée. Que personne ne ressentira jamais pour moi...

Finis ma bouteille.

- Maxime ! Viens !

Mon regard se pose sur elle. Elle m'appelle. Ses joues rosies par l'alcool affichent un sourire qui m'arrache un pincement au cœur. Elle se tient au piano et me fait signe de la rejoindre.

Je ne devrais pas l'écouter. Je ne devrais même pas relever. Pourquoi y aller ? Pour me retrouver une fois de plus comme la cinquième roue du carrosse ? Si je pouvais hurler intérieurement, je pense qu'on m'entendrait jusqu'à la stratosphère. Et pourtant je me lève. J'obéis, comme un gentil toutou.

- Ah, au fait, Corentin, lance William, passablement éméché, tu ne veux pas nous faire une démo ? Il joue super bien, continue-t-il à l'adresse de Thomas. Ses doigts se déplacent tout seul sur le piano, tu vas voir, c'est magique !

Il ponctue son intervention d'un accord hideux et se met à rire bêtement.

Corentin interrompt sa conversation avec Elena. A le voir, assis tranquillement au bout du canapé, il semble le seul de l'appartement à ne pas avoir encore succombé à l'alcool. Même Eugène a fini par récupérer une bouteille qu'il s'applique à descendre à une vitesse hallucinante.

Mon cerveau se met brusquement en pause : je le fixe un instant, embrouillé par l'alcool qui commence à me monter à la tête. Est-ce qu'il avait le droit de boire, lui ?

Les hurlements m'arrachent à cette question existentielle quand tout le monde commence à acclamer Corentin sans vraiment parvenir à taper en rythme. Je me frotte les yeux. Il a l'air gêné. Mais devant le ton insistant de l'hôte de la soirée, il finit par se lever, maladroit. Will et Thomas lui lèguent la place au piano en grandes pompes :

- Mon seigneur...

William va même jusqu'à lui tirer la révérence. S'il y avait eu un tapis rouge, il l'aurait probablement déroulé a ses pieds, avant de lui baiser ses pompes...

Cette vision m'arrache un sourire narquois. Il faut dire que je ressens un malin plaisir à imaginer ce cher génie de frère à quatre pattes.

Mais il est vrai que Corentin a tout d'un prince quand il s'assoit au piano. La droiture, l'attitude, le port de tête. L'appartement plonge dans le silence à l'instant où ses doigts se posent sur le piano. La première note retentit comme une goutte de rosée à la tombée de la nuit. Tout le monde retient son souffle, puis la mélodie découle doucement de cet unique point d'ancrage, comme une ode au reflet de lune miroitant, comme la douce brise d'un rêve éveillé. Chacun soupire, soudain empreint d'une profonde mélancolie.

Il joue bien, merveilleusement bien.

Ses doigts glissent, coulent, caressent avec amour la musique qu'il modèle. Doucement, mon regard dérive vers Laura. L'effet de l'alcool semble s'être estompé, mais en la voyant collée à William, la nostalgie m'accapare. Comme la douleur sourde d'un adieu prématuré. A un moment, elle relève les yeux dans ma direction. Ses lèvres se relèvent discrètement, elle murmure quelque chose. Elle semble m'inciter à aller jouer, moi aussi...

Je secoue la tête. Je ne peux pas. Pas ce soir. Pas devant lui.

Les dernières notes s'évaporent, et sans attendre, le silence se fend d'applaudissements et de vifs éclats de voix. Thomas siffle même la prestation et en profite pour se décapsuler une autre bouteille. Il trinque avec Clément et Eugène. William parait tellement heureux qu'il semble à deux doigts de se rouler par terre.

Laura glousse alors, me tend la main et me pousse au piano.

- Allez frérot ! meugle William.

Il enserre le pied de la table et rit bêtement. Le voir dans cet état lamentable me fait presque regretter d'avoir été dur avec lui.

J'atterris malgré moi sur le tabouret que Corentin m'a laissé. Je lui jette un regard hébété ; il semble plus gêné qu'autre chose, mais reste tout de même planté à côté du piano. Sa présence me déstabilise. J'ai toujours du mal à me concentrer quand on m'observe. D'ailleurs, je positionne mes doigts comme un débutant et je ne sais toujours pas ce que je vais jouer. Maladroit, je jette un œil par-dessus mon épaule.

- Pousse-toi, fait-il en faisant signe de décaler le tabouret.

Il s'installe à côté de moi. Cette proximité nous rend tous les deux mal à l'aise. Il bredouille tout de même quelques notes au piano et je reconnais vaguement la mélodie de Forest Gump. Sans trop réfléchir, j'attrape les accords au vol. Je pose quelques basses, me trompe, rectifie. J'ai du mal à avoir les idées claires, mais lui semble trouver ses marques petit à petit. Alors je l'imite, et finis par me laisser aller. Tant pis pour les fausses notes.

Nous jouons plus de temps qu'il n'en faut pour apprivoiser le jeu de l'autre. Le sien est léger, vif, espiègle. Le mien plus rythmé, doux, mélancolique. A un moment, il se lance dans Mozart et son toucher se mue en un phrasé sobre et délicat. J'ose à peine un regard vers lui. A vrai dire, je n'ai pas besoin de tourner la tête. Je le vois à travers les notes, c'est lui qui parle, qui vibre au travers de sa musique, et nous dialoguons ainsi, sans bouger les lèvres, une bonne partie de la soirée.

C'est finalement Elena qui nous interrompt. A une heure du matin, alors que le voisin du dessus a déjà tapé au mur une bonne dizaine de fois - et qu'il nous a traité d'à peu près toutes les insultes de la terre -, elle vient le chercher pour rentrer, son manteau à la main.

- On y va ? Je suis crevée, sort-elle en dissimulant un énorme bâillement.

Corentin émerge à demi d'un rêve éveillé et met quelques secondes à recouvrer ses esprits. Puis sans chercher à comprendre, il se lève, se tourne vers moi, hoche la tête en guise de remerciement, et c'est tout.

Je réalise alors que je n'ai pas vu le temps passer. Que pendant que j'étais au piano, le salon s'est transformé en champ de bataille. Elena et Corentin enfilent rapidement leur veste tandis que Clément tente de relever Eugène, étendu comme un cadavre sur le sol. L'odeur de son vomi me prend à la gorge : il a retapissé toute la pièce du fauteuil aux pieds de la table basse. Pris de nausées, je cours à la cuisine chercher du sopalin.

- Tu peux m'aider à la relever ? me somme Clément lorsque je reviens.

J'acquiesce et l'aide tant bien que mal à le maintenir assis pendant qu'il lui enfile son manteau.

- Où est William ? demandé-je, pas très rassuré à l'idée de la réponse.

- Dans la salle de bain avec Thomas. Ils font un concours de lancé de cacahuètes.

Même à cette heure-ci, il trouve encore le moyen de me faire grincer des dents.

Je me relève, agacé. Pars jeter un œil, manque m'évanouir en constatant l'apéritif éparpillé sur le sol et mon frère à moitié ivre mort dans la baignoire.

Thomas me fixe alors d'un oeil chagriné. Il a perdu son camarade de jeu.

- Dehors ! grogné-je.

Quand je retourne dans le salon, Corentin et Elana ont quitté l'appartement. Clément finit d'enrouler Eugène dans son écharpe puis s'apprête à sortir à son tour. J'encourage Thomas à faire de même et le pousse vers la sortie.

- Désolé, ils n'ont pas l'habitude de faire la fête, s'excuse Clément. Et merci pour la soirée.

La porte s'ouvre, Clément et son acolyte s'engouffrent dans la nuit, suivi d'un Thomas on ne peut plus joyeux.

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