16 - From Basics

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 Mon cœur grince comme une corde de violon. Je suis Laura qui m'appelle en cherchant la meilleure manière de me venger. J'hésite, entre mettre des laxatifs dans l'apéro de ce soir, ou laisser pourrir mon prochain steak dans le frigo. Ou peut-être que je devrais tout simplement contacter sa copine, aux USA...

 Finalement, je passe le pas de la porte de Stein en tressaillant. Elle ne fait aucun commentaire, s'applique même à m'ignorer. Je la dévisage d'une assurance insolente et vais me poser dans un coin. Sa suffisance n'a d'égale que la haine que je lui voue.

 Elle s'installe au second piano après avoir feuilleté la partition et sans prêter attention à Laura, attaque directement la sonate. Pendant une heure, les interventions pleuvent. Stein reprend, assaille Laura et son jeu. "Plus de doigtés !" "Pas de pédale, j'ai dit ! Vire-moi ton pied de là." "Pas comme ça ! Pose, soulève, pose, doigtés, ouverture..." "Relâche tes épaules !" "Tu es sur le piano, comment tu comptes ouvrir ?" "Le tempo ! Tu es en retard !"

 Laura semble se consumer sur place. Tandis que le cours touche à sa fin, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Blafarde, cadavérique. Ce qui lui reste d'énergie s'envole avec les dernières notes. Puis elle s'éteint, silencieuse.

 Perdue.

 Je ressens le désespoir qui la submerge. Est-elle faite pour la musique ? Y parviendra-t-elle un jour ? Des doutes identiques aux miens, dans ces moments où l'on se retrouve seul face à soi-même.

 Le cœur déchiré, elle quitte le cours à vive allure, sans un regard derrière elle. Sans un regard pour moi. Comme si fuir le monde lui permettait de ne surtout pas songer à ce douloureux intermède.

 Griffin relève la tête quand je me pointe à sa porte. Elle baisse ses lunettes, les remonte. M'indique d'un très bref mouvement de tête de prendre place au piano.

 - Bonjour Maxime, comment s'est passé votre semaine ? demande-t-elle tandis que je m'installe.

 J'ajuste mon tabouret, pousse mon sac du pied.

 - Mmm.

 Je règle la hauteur, pose mon pied sur la pédale.

 - Qu'avez-vous apporté ?

 - Chopin, ballade n°2.

 Je sors la partition que je cale sur le pupitre et soupire. Les premières notes résonnent dans le chaos. Mon esprit embrumé peine à se concentrer. Je suis encore avec Laura, guidé par la peine dans son regard. Sait-elle qu'elle a un touché magnifique ? Sait-elle que Stein ne fera pas sa carrière ?

 Sait-elle, au moins, qu'elle est capable ?

 Mes doigts jouent seuls. J'ai tant joué et rejoué la partition qu'elle m'en devient presque étrangère. Chaque note, chaque phrasé s'efface jusqu'à perdre son sens. Je n'ai pas envie d'être là. Pas envie de jouer.

 - Bien, on s'arrête ici, intervient Griffin.

 Sans un commentaire sur mon jeu, elle me fait signe de me lever et s'assoit à ma place.

 Ses mains se posent en silence sur le clavier et ses doigts follement désorganisés se mettent à courir sur les touches. Son jeu, d'abord hésitant, devient rapidement boiteux. Sa main gauche sautille lourdement. Sa main droite manque d'articulation. Très vite, les notes se mélangent en une harmonie incertaine.

 Elle joue affreusement mal.

 Je retiens un soupire intérieur, ferme les yeux et me mords la langue. Qu'est-ce que je fais ici ?

 Il me faut du temps pour discerner une structure dans ses phrasés. Pour comprendre que sa musique avance, même si douloureusement. Pour réaliser qu'elle prend du plaisir à jouer, alors qu'écouter m'est un supplice.

 Elle termine sa démonstration en levée, et me laisse la place.

 Je recommence alors, tout en essayant de comprendre ce qu'elle a voulu me montrer dans la cacophonie que je viens d'entendre. Les notes décalées ? Pas d'usage chez Chopin, ni dans aucune autre partition, que je sache... Ses doubles étaient bien trop brouillon pour qu'elles servent d'exemple. Sa main gauche trop amorphe. Sa main droite aussi, d'ailleurs...

 Agacé, je me creuse les méninges avec la sensation que quelque chose m'échappe.

 - Il va falloir faire mieux si vous ne voulez pas avoir à jouer les auditeurs une nouvelle fois, fait-elle remarquer en remontant ses lunettes.

 Je rougis et tente de dissimuler le fond de mes pensées.

 - Vous ne serez pas le premier, rétorque-t-elle. Je sais ce qu'on dit de mon jeu. Qu'il est mauvais. Mou. Saccadé. Dois-je continuer cette longue liste d'adjectifs élogieux ?

 Mon estomac se noue, parce que ses mots reflètent à peu de choses près ce que je ressens et que je préférerais ne pas ressentir. Dans ces instants, j'envie à William sa décontraction légendaire.

 - Pour autant je ne m'en porte pas si mal. Cela fait longtemps que j'ai cessé de me faire des illusions. Et c'est ce dont on cherche à se débarrasser ici, des illusions, car pour pouvoir progresser, il faut d'abord se connaitre soi-même. On recommence.

 Je ne me fais pas prier, trop content d'échapper au sentiment désagréable qui m'assaille. Je reprends, l'esprit voguant aux côtés de Laura, puis je repense à mon voisin croisé plus tôt dans le couloir. Comment aurait-il joue ça, lui ? Je me remémore son Chopin, ses séances de piano à travers le mur. William qui rigole en m'entendant jouer... et la soirée à venir, qu'il a organisé sans mon accord. Est-ce que Chopin pensait à ses soirées quand il jouait ? Il se serait peut-être bien entendu avec Bach, ou Mozart... Après tout Mozart adorait sortir, lui aussi. Comme William. Je dois être l'exception qui confirme la règle. L'exception qui confirme que je ne serai jamais un génie, puisque je n'aime pas les soirées...

 - J'aimerais vous demander quelque chose, intervient Griffin en m'interrompant au milieu d'un arpège. A quoi songez-vous, quand vous jouez ?

 - A rien... Enfin, presque rien, rectifié-je.

 - Maxime, je ne vous demande pas de jouer Chopin comme vous imaginez qu'il devrait l'être. Ni comme vous avez pu l'entendre ailleurs, joué par d'autres pianistes. Je vous demande de jouer votre Chopin, le Chopin de Maxime, ni plus ni moins. Est-ce que vous aimez la musique ?

Bien sûr que j'aime la musique !

 - Est-ce que vous sortez de temps en temps ? Est-ce que vous vivez ?

 Ses questions me piquent au vif. Que suis-je censé comprendre ? Comment est-ce que je pourrais vivre quand je passe les trois-quart de mon temps au piano ? N'est-ce pas ce qu'on demande à un élève qui intègre l'Academia ? N'est-ce pas ce qu'on dit des artistes : un pourcent de talent, quatre-vingt dix-neuf pourcent de travail ?

 Durant trois bonnes secondes, nous nous dévisageons. Son regard scrute le mien, scrute mon âme. Elle a mis le doigt sur le problème, et ne me laissera pas me défiler.

 - J'aimerais qu'on mette un temps Chopin de côté et qu'on se recentre sur l'essentiel, Bach. Amenez-moi les trois premières Variations Goldberg pour la semaine prochaine.

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