12 - Chopin’s Tragedy

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Je me réveille au son du café, mêlé aux gammes d’un hautbois qui semble s’améliorer au fil des jours. Un puissant mal de crâne me cloue à mon oreiller. Je jette un œil à mon portable.

Rien.

J’en viens à regretter les jours où je trouvais cinq messages de Laura…

Je trouve William dans le salon, qui boit son café penché sur une revue musicale. Ce n’est pas comme s’il s’intéressait à autre chose. Les rideaux sont ouverts. Le soleil peine à s’immiscer jus qu’à la table du petit déjeuner.

- Ca fait longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans une résidence étudiante, continue William. J’avais oublié ce que c’était de vivre au milieu de la musique.

- Dit celui qui joue, mange et vit avec son orchestre…

- Un café ?

- Non.

Je suis de mauvaise humeur. Chopin m’est resté en tête toute la nuit.

William et moi relevons soudain la tête. Des pas précipités traversent l’appartement du dessus. Hier au soir, mon voisin s’est trouvé une nouvelle conquête. Bien sûr, pour une nouvelle déception. La porte claque, la fille s’enfuit, tandis que le frère prodigue ne retient pas son rire :

- C’est que ton voisin a une vie très active, commente-t-il en faisant allusion aux ébats de la veille.

La fin de sa phrase accueille le son feutré du piano, comme un soutien sans faille à son échec amoureux. Quelques notes d’un Mozart plutôt bien senti. Je l’écoute, distrait. Repense à mon Chopin de la veille et finis par me détendre. Au moins, il semble plus doué au piano qu’en amour.

- Tu as prévu quelque chose aujourd’hui ? demande William.

- Je dois bosser.

- Le morceau d’hier ?

Au ton de sa voix, je devine sa curiosité. Ca fait trois ans qu’il ne m’a pas entendu jouer. Après tout, peut-être qu’il n’est pas aussi indifférent qu’il veut le laisser croire.

J’acquiesce en cherchant les biscottes dans le placard. Finis par mettre la main dessus. Me fais chauffer de l’eau et la verse rapidement dans la tasse. Mon frère me regarde faire, sceptique.

- Je me demande comment tu fais pour avaler ça…

- Comme tous les humains sur terre, je suppose : je prends, je mâche, j’avale. Ce ne sont que des biscottes.

- Et un thé insipide, ajoute-t-il en fixant avec dégoût la tasse que je porte à mes lèvres.

- Ne t’en fais pas. La pire chose qu’il pourrait t’arriver, c’est de survivre, ironisé-je sans méchanceté.

Il ne rigole pas, il est sérieux.

- En parlant de survie… quand est-ce la dernière fois que tu as fait le ménage ? me demande-t-il soudain sur un ton beaucoup plus grave.

Lui et ses tendances à tout dramatiser…

- La dernière fois que Claire m’a rendu visite, je dirais. Enfin, je n’en suis pas sûr, lâché-je après quelques secondes de réflexion.

Son expression se fige. Pendant un court instant, William n’ose plus respirer. Ses yeux scrutent brièvement la pièce, se posent sur chaque meuble, chaque objet présent du salon.

- Elle est venue quand déjà ?

- Il y a trois semaines.

William gargarise. Sa réponse reste coincée dans sa gorge. Il arbore l’attitude de celui qui vient de comprendre qu’il ne pourra pas se reposer tant que l’appartement ne sera pas désinfecté d’un bout à l’autre. Puis il inspecte sa propre tasse méticuleusement. La repousse. J’ai perdu de ma superbe, mais j’ai gagné une séance de ménage.

Pendant le quart d’heure qui suit, il s’organise ; il sort l’aspirateur, ouvre les fenêtres, fouille dans les placards à la recherche des trop rares produits ménagers, pendant que j’attrape ma partition de Chopin et me glisse au piano. Je tente quelques notes, principalement des passages techniques mémorisés la veille, puis je décide de m’y mettre plus sérieusement.

Mon interprétation est chaotique, mais le travail effectué la veille n’est pas inutile. J’arbore les passages critiques avec moins d’appréhension. Je tente même des esquisses de phrasés, relâche mes épaules, assouplis mon geste. En bref, j’essaie de me détendre après cette nuit mouvementée. C’est sans compter un William qui met autant d’ardeur au ménage que j’en mets à jouer cette première page.

L’aspirateur m’accompagne comme un bourdon de cornemuse. Je me concentre, m’isole du bruit. Reprends. Comme chaque fois quand je suis contrarié, ma main gauche traine. Je décide d’avancer lentement. Je règle le métronome, me cale sur lui pour ne pas ralentir, et chasse de mon cerveau toutes les pensées parasites.

Après une bonne demi-heure sur la partie piano, j’obtiens enfin l’effet voulu. Des accords coordonnés, des mains légères, une ligne posée, même si le plus gros reste encore à faire. J’attaque le presto alors que William ouvre les fenêtres. Pour une fois, il n’a fait aucun commentaire sur ma manière de jouer, même si j’ai probablement à redire sur sa conception du ménage : je suis frigorifié.

Je cale rapidement mes doigtés, insiste sur les mesures délicates. Relève les passages où je dois aller chercher les notes à l’intérieur. Tourne vite fait les pages pour voir à quoi ressemblent les autres passages presto. Puis je m’applique à travailler le poids de chacun de mes doigts dans les accords. Je me crispe, je ne tiens pas encore l’endurance. Mon annulaire est trop faible. Mon petit doigt, légèrement décalé.

William a terminé le ménage. Il se vautre dans le canapé où il pianote avec acharnement son portable. Il n’a toujours pas fait le moindre commentaire, ce qui ne lui ressemble pas.

Je secoue la tête, me reconcentre. Mémorise corporellement chaque note, chaque altération. Entourent celles qui me résistent. Puis je me rappelle que Chopin est toujours bourré d’altérations, et qu’il vaut mieux directement retenir les harmonies. Mi double bémol. C’est tordu, quand même…

Au bout de trois bonnes heures, je m’estime heureux. J’ai bien dégrossi l’œuvre. Certains passages sont encore hésitants, mais si je m’y replonge dans la soirée et demain, je devrais être en mesure de la présenter à Griffin. Je cale une dernière fois mes transitions, précise une nuance au crayon quand le son du piano traverse le mur du salon.

Chopin.

William remue sur le canapé. Je me fige. Je reconnais les notes. Ces même notes que je viens de jouer. Mon voisin joue Chopin. Joue mon Chopin.

- Que voilà… marmonne William, surpris.

Son phrasé reprend le mien. Ses nuances aussi. Et pendant de longues minutes, je vois défiler mes mains sur le clavier. Mon cœur se serre. Tout est identique. Exactement comme j’ai choisi de l’interpréter. Sans fausses notes, sans hésitations. Sans failles… Oui, mais voilà. Le morceau semble différent. Indéniablement différent.

Ses doigts glissent sur le piano. Même sans les voir, je peux imaginer sans peine. Il ne se contente pas d’aimer la musique. Il la vit, la respire. Il devient elle. Il m’entraine dans son monde, celui que j’ai créé, celui qu’il s’est approprié. Et malgré moi, je ressens une puissante vague de jalousie. L’envie. L’injustice de voir tout mon travail volé. D’être témoin de cette facilité déconcertante avec laquelle il s’est approprié l’univers d’un autre.

Mon univers.

- Je comprends mieux, maintenant, murmure William à demi-mots.Tu as du boulot...

Il n’existe pas de mots, face au réel génie.

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