9 - Say me « Hello »

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 Je passe les jours qui suivent à ranger mon appartement. C'est-à-dire, à faire le tri comme un musicien le ferait. J’entasse les partitions dans un coin, je déplace la poussière. Je vide la poubelle. Et je nettoie les toilettes, histoire de me donner bonne conscience.

 Le placard de la cuisine déborde de paquets de ramen. Les plaques, de traces de casseroles qui ont débordé. Par mesure de précaution, j’achète tout de même quelques plats instantanés supplémentaires. Je n’aimerais pas me retrouver à devoir baby-sitter le fils prodigue.

 Après tout, William est musicien. Il comprendra.

 Entre chaque escapade ménagère, je reprends consciencieusement l'impromptu de Schubert et cherche ce qui m’échappe. J’analyse, je note chaque idée, chaque phrasé qui me vient à l’esprit pour rendre mon jeu plus fluide. Mais je peine à me concentrer. Les talons claquent dans l’appartement du dessus. Mon voisin s’est trouvé une nouvelle conquête et les choses évoluent rapidement.

 Puis il y a mon autre voisin, le pianiste. Depuis l’audition, c’est silence radio. Il ne donne aucun signe de vie. Je me demande parfois s’il habite encore ici. Je n’arrête pas de penser à lui.

 Dans une dernière tentative infructueuse, je tente d’apprivoiser Schubert. En vain. Je finis par me prendre la tête entre les mains, prêt à balancer mes partitions par la fenêtre. William prend tout l’espace. Sa venue m’obnubile, m’obsède, et c’est comme si je ne pouvais passer un après-midi sans sa présence dans ma tête.

 À bout, je finis par me laisser choir dans le canapé et pianote sur mon portable. Pas de sms, pas d’amis. Pas de vie sociale. Je soupire en songeant qu’il faudrait tout de même que je trouve quelqu’un pour passer le temps. Aussitôt, le visage de Marc fuse dans mon esprit. Je secoue la tête, désespéré par les mécanismes de mon propre cerveau.

 Jeudi, début d’après-midi. Je ne peux m’empêcher de regarder l’heure. C’est toujours dans l’attente que le temps défile le plus lentement. Je tourne en rond dans mon appartement, incapable de me poser. Puis quinze heures s’affichent sur l’écran de mon portable. J’enfile mon manteau en vitesse et sors prestement.

 J’arrive à l’aéroport bien trop tôt pour paraître relaxé. Je repère le vol sur le tableau des arrivées, remonte la fermeture éclair jusqu’au col. Tourne en rond. Sors inutilement le portable de ma poche. Fais mine de chasser les plis de ma veste. Il faut croire que je suis beaucoup moins détendu que je veux le faire croire.

 Dix minutes.

 J’ai le sentiment d’avoir passé ma journée à attendre, pour ne pas dire ma semaine. Je hais les aéroports. Ou plutôt, les frères prodigues. Les William quoi. Qu’est-ce que je fous ici ?

 Neuf minutes.

 Il aurait pu revenir plus tôt. Quel fils digne de ce nom se pointe comme une fleur après trois ans ? On se pèle ici.

 Sept minutes.

 Deux enfants se penchent sur la barrière qui sépare les visiteurs du sas de sortie. Eux au moins sont contents d’être là. J’essaie de me réjouir à ma façon : je vais passer ma soirée et toutes celles à venir avec mon grand frère chéri. Au moins, on ne pourra plus dire que je n’ai pas de vie sociale.

 Trois minutes.

 La boule au ventre, j’essaie de me convaincre que je n’en ai rien à faire. Après tout, pourquoi me préoccuperais-je de lui quand lui se fiche de moi ? Je déteste attendre…

 Une minute.

 Je fixe les portes, attends l’instant fatidique où nos regards se croiseront. J’imagine comment Claire aurait réagi à ma place, et je me demande si je suis censé la jouer cool, ou l’accueillir à grandes embrassades…

 Les premiers passagers franchissent la porte, bagages en main. Je scrute la foule, tente de repérer sa tête entre toutes les autres. Il tarde bien évidemment à sortir. J’attends bien cinq minutes sans le voir, et plus le temps passe, plus la pression augmente. Mon cœur bat la chamade. Je me demande si je ne me suis pas trompé de terminal.

 Je dois encore patienter dix bonnes minutes pour apercevoir sa tête. Ca y est, il est là, violon et bagage en main. Il ne m’a pas encore vu, mais moi, je l’ai repéré. Tranquille, il sort son portable de sa poche et l’allume. Je me demande si je dois aller à sa rencontre, ou si je dois juste attendre qu’il me remarque.

 En relevant la tête, son regard croise le mien et son visage s’illumine :

 - Maxime ! lance-t-il une fois arrivé à ma hauteur.

 - Bonjour William.

 - Will.

 Will, j’oubliais. C’est vrai que ça fait tellement plus cool. Plus en adéquation avec l’image qu’il cherche à se donner. S’il croit que ça va suffire à me faire oublier toutes les crasses qu’il a pu me faire petit. Rien que pour ça j’ai envie de l’appeler William. Il ressert son étreinte. L’espace d’une seconde, je ne me pose plus aucune question. J’essaie juste de respirer, de reprendre mon souffle tandis qu’il me comprime entre ses bras. Comme si tout à coup, j’étais propulsé au rang du meilleur petit frère de la planète.

 - Combien de temps ça fait ?

Comme si tu ne le savais pas…

 Je suffoque, me mets à tousser. En grand frère responsable, il finit par me relâcher. Je mets un peu de temps à atterrir. Lui, semble avoir les pieds sur terre, le comble quand on sait que c’est lui qui a pris l’avion.

 - Comment va maman ?

 - Claire va bien.

 - Tu l’appelles encore par son prénom ?

 Je hausse les épaules :

 - C’est elle qui insiste pour que je l’appelle comme ça.

 - Elle ne change pas… Dis, tu permets que je passe un coup de fil rapide ?

 J’acquiesce, esquisse un léger sourire. Le fils prodigue est de retour. Il s’isole légèrement, fourre une main dans sa poche. Et j’attends, adossé au mur. Louche sur son étui de violon. Soupire. Ce qu’il y a de problématique avec William, c’est qu’il ne change jamais.

 - C’était qui ? demandé-je, curieux, quand il revient après dix bonnes minutes.

 - Louise.

 - Louise ?

 - Ma fiancée.

 - Ah… et… enfin maman est au courant ?

 - Tu l’appelles maman maintenant ?

 Je fais mine de rire pour combler mon embarras. Mais je comprends bien qu’elle est au courant et que je suis le seul à ne pas savoir.

 - Tu prends les bagages ? me lance-t-il en prenant déjà la direction du parking. Fais gaffe au violon, il coûte une blinde !

 - Je sais, je sais, je suis musicien aussi je te rappelle…

 William, le fils prodigue. Maxime, le frère esclave.

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Je pousse la porte et te cherche parmi la foule. Nos regards se connectent et s’allument. Je glisse un baiser dans le parfum de ta nuque et récolte en échange la douceur de tes cheveux. Nos visages s’illuminent de sourires.
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