7 - Professor Griffin

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Je passe ma soirée seul avec Robert. Un début de nuit agité, où des passages travaillés la veille s'inscrivent en boucle dans ma tête. Où le Chopin de mon voisin ne me quitte plus. Je me remémore les mesures, les joue et les rejoue. La partition défile en moi comme un mauvais rêve auquel se greffent les visages de Laura et du professeur Griffin. Je rattrape la première, m'excuse, m'époumone. Crier n'efface pas l'ardoise, m'informe la seconde.

Le portable vibre.

Huit heure.

J'émerge au prix d'un incroyable mal de crane. Robert n'a pas bougé. Moi, c'est autre chose. Si j'en juge par l'état du lit, j'ai passé la nuit en zone de tir.

Je peine à sortir de la couette. Tente de ne pas penser à la matinée qui m'attend. Huit heure quinze. Premières gammes, premiers arpèges. Le presque voisin du dessous. J'aime assez le son de sa clarinette. Au moins, lui ne nous casse pas les oreilles.

Détour par la salle de bain où j'essaie de me convaincre que je suis zen. Je récupère difficilement des quelques heures de sommeil que j'ai pu grapiller. Tente d'organiser ce que je vais dire au professeur Griffin. Personne n'est assez stupide pour penser qu'il s'agit d'une erreur, mais si je parviens à la mettre de mon côté, peut-être qu'elle pourra appuyer ma décision si je demande à changer de classe. C'est ça, ça va marcher.

Huit heure vint-cinq. Je rassemble en vitesse mes partitions, la réduction orchestrale sur laquelle j'ai bossé la veille. Je n'ai qu'à présenter des excuses pour hier, ne pas mentionner Stein. Il me manque une page.

Je fouille dans la pile sur le piano. Passe l'appartement au crible. Cherche dans les partitions qui trainent par terre. Rien.

Huit heure trente. Elle n'est pas dans le tas devant la fenêtre. Ni dans le Schubert au pied du lit. Pour Griffin, je peux peut-être juste lui rappeler que je me suis planté à la dernière audition ?

Huit heure trente-cinq. Et mince, mince, mince, je suis en retard !

Je fourre le Schubert et un Chopin que je chope dans le sac. Ramen ? Non, pas de ramen. J'en oublie presque mon portable, enfile mes chaussures en quatrième vitesse. Ma chemise dépasse à moitié de mon pantalon quand je referme mon manteau. En moins de deux, je me retrouve dehors à tourner maladroitement la clé dans la serrure.

Huit heure quarante. La température a brusquement chuté dans la nuit. Une bise des plus glaciales finit de me réveiller. Si je n'avais pas les idées claires, elles le deviennent. Je ne peux pas rester avec Griffin, c'est la mort assurée. Il y a des professeurs, comme ça, qui étouffent votre talent dans l'œuf. Qui brisent votre carrière à ses prémices. Et je ne veux pas faire partie de ceux qui se réveillent quand il est déjà trop tard.

Il est neuf heure moins dix quand j'arrive devant la salle. Mes mains sont gelées, c'est à peine si je parviens à bouger mes doigts. Je souffle pour les réchauffer. Tourne en rond devant la porte. De l'autre côté du mur, un élève s'excite sur le clavier. Son phrasé est instable. Ses doubles sont irrégulières. Il galère visiblement à tenir le tempo. Je soupire à l'idée de me voir assimilé à ce genre d'élève.

Neuf heure moins huit. Deux autres étudiants viennent d'arriver devant la salle et me jaugent du coin de l'œil. J'ai déjà aperçu l'un d'eux au détour d'un couloir. Celui avec la sacoche plus grosse qu'une valise. J'ai l'impression de le voir soulever une montagne à chaque fois que je le croise.

Neuf heure moins sept. Je tourne en rond. J'ai beau essayer de me concentrer sur ce que je vais dire, les mots disparaissent sitôt ma phrase formulée.

Neuf heure moins trois. Le son du piano a cessé. L'élève est probablement en train de discuter avec le professeur Griffin.

Moins deux. La porte s'ouvre. Je relève la tête, l'élève sort. C'est mon tour.

Madame Griffin est appuyée contre le piano, le nez dans son agenda quand je pénètre dans la salle. Elle relève la tête pour me faire signe de m'installer au piano. Surpris, je m'exécute.

- Jouez, me somme-t-elle.

- Là, comme ça ?

Je me fige, décontenancé.

- Parce que vous aviez prévu autre chose ?

- Je... non. Une préférence ?

- C'est à vous qu'il faut demander ça.

Je hoche la tête. Très bien. Je réfléchis à peine deux secondes et me lance dans le Schubert que j'ai mémorisé la veille au soir. Impromptu n°1. Do mineur. Je suis calme, soigneux, même si ça ne fait que quelques jours que je l'ai dans les doigts. La mélodie résonne doucement d'abord, comme un écho, puis s'inscrit durablement dans les touches, avant de s'envoler vers la délicatesse des souvenirs. Mes doigts ne sont pas aussi légers que je l'aurais souhaité. La mélodie ne ressort pas assez. Mon voisin aurait probablement abordé ce passage avec plus de souplesse. Mais je reste digne, posé au fond de moi. Ma main gauche s'obstine sur le sol. J'aborde ce passage délicat en relâchant la pédale. Cherche la résonnance qui tarde à venir. Quelque chose ne sonne pas comme je le voudrais. Je suis derrière le temps.

La double porte claque. Je m'interromps. Griffin ne prononce pas le moindre mot.

Dois-je continuer ? Recommencer ? Reprendre où je me suis arrêté ?

Dans le doute, je ravale ma frustration.

- Etes-vous énervé ? me demande-t-elle.

Sa question me prend au dépourvu. Je me fige dans mon accord. Ses yeux bleus soutiennent mon regard :

- Que pensez-vous de votre prestation ?

Mauvaise. Le morceau est trop frais, beaucoup de choses sont à revoir. A commencer par mon phrasé, le poids de ma main gauche, mon interprétation aussi...

Je me demande dans quelle mesure je peux me permettre d'être honnête avec elle. Si je lui dis ce que je pense, me prendra-t-elle au sérieux ? Stein ne m'écoutait jamais, elle.

- A vous de me dire... que pensez-vous de ma prestation ?

Pour la première fois depuis que je suis entré dans la salle, un maigre sourire ponctue son visage.

- C'est une interprétation qui manque encore de maturité, mais qui n'est pas mauvaise pour autant. Bien sûr, il y a des points à travailler, à commencer par votre main gauche qui manque cruellement de dextérité et votre concentration, mais...

- Sans vouloir vous offenser, j'apprécie à sa juste valeur le temps que vous m'accordez, mais je ne pense pas que vous soyez un professeur fait pour moi.

- Et quel professeur est fait pour vous, selon vous ? me demande-t-elle brillamment.

- Je...

Je me rends compte que je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Qu'est-ce que j'attends réellement d'un professeur ?

- Un professeur loyal, rétorqué-je, sûr de moi. J'aimerais que vous appuyiez ma demande de changement de classe.

- Je crois que je me dois d'être franche avec vous, Maxime, d'autant plus si nous sommes amenés à devoir travailler ensemble à l'avenir. Si vous vous retrouvez dans cette classe aujourd'hui, ce n'est pas du fait d'une décision qui m'est propre, mais bien parce qu'aucun autre professeur n'a voulu de vous dans la sienne.

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