5 - Hate

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Il fait nuit quand j'émerge du canapé. Le brouillard se dissipe alors que l'aube frappe aux carreaux. Je dois réagir. Je connais Stein. Demain, son visage décomposé aura réintégré son masque. Elle ne me fera aucun cadeau. La trahison l'aura poussée à se débarrasser de moi. C'est toujours comme ça dans ce milieu : on évacue les éléments gênants, ceux qui entachent une réputation, qui ne peuvent plus la servir.

Je suis devenu un boulet. Et bientôt, je dévalerai la montagne comme un cadavre délesté.

Il faut que j'agisse. Que je la prenne de court !

Les premières lueurs décharnées envahissent le ciel lorsque je quitte mon appartement. Je ne suis qu'à cinq minutes de l'academie. Cinq minutes qui en deviennent trois, tant le froid s'immisce en moi. Le vent agite sa baguette. Les feuilles mortes roulent, piètres musiciennes de l'automne.

Les bureaux sont fermés lorsque j'atteins le bâtiment. Mais les salles, elles, ne le sont pas. Des salles où d'autres élèves sacrifient les quelques heures de sommeil qu'il leur manque déjà. C'est le prix à payer quand on veut se perfectionner. Pas de vacances, pas de repos, pas de répit. Pendant qu'on songe à puiser dans ce qu'il nous reste, d'autres répètent, à l'infini, jusqu'à ce que leur corps puisse jouer dans la tombe qu'ils se creusent.

Je patiente, tourne en rond. Me frotte les mains. Ce n'est pas tant l'automne qui me refroidit que la flûte infecte qui crache des aigus miséreux depuis dix bonnes minutes. Elle me tape sur le système. Ecoute-toi jouer, bon sang ! Ecoute-toi... Arrête de te faire du mal... Cesse de martyriser ton instrument ! Je me retiens de débarquer en gueulant dans sa salle, me prends la tête entre les bras. Calme-toi Maxime. Ce pauvre gars n'a rien fait. C'est juste qu'il ne sait pas jouer, c'est tout...

J'essaie de prendre mon mal en patience, mais n'y tenant plus, je me rue dans le couloir du rez-de-chaussée à la recherche d'une salle vide.

Six mètres carrés. Piano pourri.

Je tente de passer outre l'espace exigu et les fausses notes, esquisse quelques passages du Chopin que j'ai entendu la veille. Les murs étouffent le son, la pédale n'offre aucune résistance. Je lutte. Parviens difficilement à entrer dans l'œuvre. Comment attaquait-il son histoire, déjà ? Posé, soutenu, soutenu... Non, ce n'est pas ça. Posé, posé, phrasé, comme la rosée du matin... Pourquoi le fa ne répond-il pas ? Je dois passer à côté de quelque chose. Je réessaie, encore et encore. Mon phrasé est chaotique. Mes doigts hésitent. Pourtant je connais ces notes. Je connais cette partition. Alors pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Je persévère, m'énerve sur le clavier, frustré de ne pas y arriver.

Quand on frappe à la porte et que je jette un œil à mon portable, je réalise que j'ai passé plus d'une heure au clavier.

- De toute façon j'ai fini, m'entends-je répondre au gars qui râle après le non-respect des horaires.

Je sors prestement, pour ne pas dire je me rue dans le couloir et rase le mur jusqu'à l'administration. La porte est ouverte, je demande à parler à la secrétaire, qui ne prend même pas la peine de relever la tête. Pas foutue de montrer une once de respect. De toute façon elle sait bien qu'on sera forcé d'attendre, alors pourquoi faire un effort ?

- C'est pour ?

- Maxime Roy. Je voudrais changer de professeur.

- Ca tombe bien, le professeur Stein vient de passer, vous ne faites plus partie de sa classe.

- Stein... ?

La nouvelle me fait grincer. Je suis pris de court.

- Vous êtes réatribué à la classe du professeur Griffin.

La nouvelle tombe comme un couperet. Pour une descente aux enfers, je viens de toucher le fond. Ils n'ont quand même pas pu me faire ça...

Je tremble presque en m'emparant de la feuille. Mon cœur s'emballe, je la parcours sans voix.

Ils l'ont fait.

Ils m'ont radié au rang de déchet de l'humanité.

Je hurle ! Je hurle intérieurement. De colère. De rage. De haine pure. Après tout mes sacrifices, des heures passées à me taire, à hocher la tête comme un pantin. A jouer l'élève modèle. Je vais les démolir. Les détruire jusqu'au dernier !

Je sors du bureau en claquant la porte, traverse les couloirs, furibond, pour franchir les deux étages qui me séparent du cours de Stein. Je lis dans les regards une compassion dégoulinante. Le poids de la misère qui m'assaille. C'est ce que je suis devenu aux yeux de tous, le dernier des miséreux. Celui que l'on fixe comme un pauvre chien abandonné, entre pitié et nécessité de maintenir une certaine distance.

Je devine Marc au piano bien avant d'ouvrir la porte. Il s'interrompt en plein milieu d'un concerto de Dvorak affreusement bâclé, me dévisage d'un air dédaigneux.

- Tu cherches Stein ?

J'en déduis qu'elle n'est pas là, et ce crétin est bien la dernière personne à qui j'ai envie de parler.

- Alors, ça fait quoi de retrouver la terre ferme ?

Silence.

- Je vois, maman est passée remonter le moral à son fils chéri. La vie est dure quand on n'est plus un génie.

- Fais gaffe Marc, à force de te retourner tu risques de tomber de ton tabouret.

- Moi au moins je n'ai pas le cul entre deux chaises.

Je ferme les yeux, fais demi-tour, respire profondément. Calme-toi Maxime, ce gars est un abruti...

- Ton portable vibre.

Je bous.

Respire.

Serre les dents.

Quitte l'étage en vérifiant mon portable. Cinq appels en absence. Quatorze messages non lus. Je me crispe instantanément. Avec tout ça, j'ai complètement zappé Laura...

« - Le 15 octobre -

De : Laura

A : Maxime

13h27

Ca va ?

15h40

Tu es là ?

19h02

J'essaie de te joindre mais tu ne réponds pas. »

Je parcours les messages à toute vitesse en pressentant le pire.

« - Le 16 octobre -

De : Laura

A : Maxime

14h55

Je n'arrive toujours pas à te joindre, je me fais du souci.

14h56

J'ai appris ce qui s'est passé avec Stein. Je peux passer ?

20h58

Tu sembles ne pas vouloir répondre. Ecoute, je sais combien t'as bossé dur, et si tu présentes des excuses à Stein je suis sûre que demain tout ça sera oublié. »

Malheureusement, avec Stein c'est un point de non retour.

« - Le 17 octobre -

De : Laura

A : Maxime

09h18

Tu es vivant ? Je ne t'ai pas vu à l'Académia aujourd'hui non plus...

10h02

Les planning des auditions du concours sont affichés. Tu n'es pas inscrit, c'est normal ? »

Et merde...

Mon estomac se contracte. Je serre les dents. Ca fait des mois que je prépare ce concours.

« - Le 17 octobre -

De : Laura

A : Maxime

10h10

Maxime, je pense que tu devrais vraiment vraiment leur faire des excuses... »

Hors de question.

« 10h11

Tu es en train de ruiner des années de travail ! Tu comptes réellement attendre qu'une autre opportunité se présente ?

10h15

Tu es dingue...

19h15

Je viens de finir mon cours. Tu es dans le coin ?

19h32

Ecoute, ça fait trois jours que tu ne réponds pas. J'en ai marre. Je n'ai pas envie de me faire sans arrêt du souci pour toi. Je sais que ça ne va pas fort mais tu pourrais au moins donner un signe de vie...»

Ma tête se vide. Je pressens là où tout ça va nous mener.

« - Le 18 octobre -

De : Laura

A : Maxime

08h58

Je pense qu'on devrait en rester là, tous les deux. »

Son dernier message me reste au travers de la gorge. Je le relis. Une fois, deux fois, alors que mon cerveau refuse de l'assimiler. Ma journée vient brusquement de se terminer. Les jambes lourdes, je m'adosse au mur. Me laisse glisser.

Depuis quand suis-je devenu un looser ?

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