3 - Chiaroscuro

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 Je file, m'échappe des murs de l'académie la haine au ventre. Dans la cour, le cri des instruments m'assaille. Je me bouche les oreilles, accélère. De toute façon, je remettrai bien assez vite les pieds ici. Elle m'appellera, me suppliera quand elle réalisera qu'aucun élève ne redorera son image. Et alors elle n'aura d'autre choix que de se plier à mes exigences. Stein et son poignard, qu'elle aille crever en enfer ! Elle ne me mérite pas.

 Je grince des dents, la maudis en silence. Ma colère n'a d'égale que cette profonde désillusion qu'elle a laissée en moi. Comment ai-je pu me faire avoir ?

 Mon appartement ne se trouve qu'à cinq minutes à pied de l'enfer que je viens de vivre. Sur le chemin, des musiciens me saluent. Je les assassine du regard. Pas assez pour qu'on me foute la paix. Le souci, quand on est un génie, c'est que le commun des mortels vous reconnait. Si bien qu'il ne manque jamais de se rappeler à vous. L'autre souci, c'est qu'il suit votre vie à la trace. Dans quelques heures, si ce n'est pas déjà fait, l'intégralité de l'académie sera au courant de notre petit échange de politesses, à Stein et moi.

 Je me renfrogne, gagne le second étage de ma résidence. Le son du hautbois en provenance du rez-de-chaussée me tape déjà sur le système. Je regrette, en poussant la porte, ce moment de faiblesse que j'ai eu, cet ultime instant durant lequel j'ai accepté de vivre entouré de musiciens.

 Le paquet de ramen aura finalement raison de moi. Après m'être acharné sur l'emballage, je verse l'eau brulante et avale, dans un état second, ce qui me sert de repas. Stein s'est servie de moi, s'est jouée de mon ignorance. Je repense à ses dernières paroles et lui en veux comme un enfant qui hait sa mère. J'aurais été prêt à tout pour elle...

 Je passe l'après-midi à errer dans l'appartement, résolu à ne plus jamais toucher un piano de ma vie. Robert, de l'autre côté du salon, me rappelle à mon devoir. Son clavier me happe, ses touches me narguent. Mais Robert m'a trahi au même titre que Stein. Et je ne suis pas d'humeur à pardonner. Je lui préfère le dernier livre de ma mère : Fengshui et bien-être intérieur.

 Entre deux gammes d'un hautbois furieux, un sourire narquois aux lèvres, je tente d'apaiser mon "qi". Je ferme les yeux et respire profondément. Deux secondes de silence. Deux secondes, avant qu'une flûte suicidaire ne m'arrache des sueurs froides. J'assiste à sa longue agonie, aussi serein que le violoniste du premier étage qui lui crie par la fenêtre de la fermer. Consterné, je referme le livre et me rabats alors sur le seul puzzle qui traine dans mes placards, persuadé qu'il suffira à remplir mon après-midi. Je me trompe. Dix minutes plus tard, j'abdique.

 Je passe ainsi la semaine à me leurrer, à tester des plats que je finis par recracher tant le goût est infâme. À tapisser le sol d'origamis, à dessiner des robots cosmiques. Après trois jours, la culture d'un plan de tomate n'a plus de secrets pour moi. Je sais même me présenter en russe et en lapon ; tout est prétexte à ne surtout pas toucher le piano. En réalité, j'attends le coup de fil de Stein. Ce coup de fil qui n'arrive pas. Je commence à comprendre que Stein n'a pas besoin de moi. Que Stein n'a jamais eu besoin de moi. Et les journées sont vides.

 Au matin du septième jour, je ressemble à un mollusque amorphe. Je me traîne pour sortir de mon lit. J'ai le cerveau embrumé et délire presque. Robert accuse ma folie. Je m'entends lui crier dessus :

 – De toute façon tu as toujours été mauvais. Va-t-en !

 Il reste définitivement muet. Ne bouge pas. Le front moite, je me dirige vers lui, prêt à en découdre.

 – T'es même pas accordé ! Tu m'as planté dans les doubles !

 Je jette les partitions, agrippe les touches, réalise que je suis prisonnier. J'ai passé la nuit à revoir Liszt. La nuit à cauchemarder de mes enchaînements harmoniques. Les notes me hantent. Je lance un premier accord, un second, enchaine et reprends. Encore, encore.

 Encore...

 Après trente minutes d'efforts infructueux, je m'effondre sur le clavier, à bout, rongé par cette musique qui se refuse à moi. Je n'y arrive pas. Je n'arrive à rien. Le monde m'a abandonné. Stein m'a lâché. Et alors que le silence se pose enfin entre les murs, je me retrouve impuissant. J'ai rêvé de cette vie, mais c'est elle qui s'est peu à peu emparée de moi. Je n'ai qu'à relever la tête pour comprendre que je n'ai plus rien. Que mon monde se résume à ce piano. À cet appartement. À ces notes inscrites sur les partitions.

 Il ne reste rien de moi.

 Rien.

 Affligé, je me lève et rassemble lentement mes partitions, la gorge nouée. Je m'applique, fais des piles parfaites et me laisse aller contre le mur. Demain, ça ira mieux. Demain...

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