- Chapitre 28 -

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Jeudi 01 octobre 2020, Dourney, Modros, Californie, États-Unis d’Amérique.

La matinée était aussi douce qu’ensoleillée. Nez levé au ciel, Ryusuke courait sur le stade d’athlétisme aux côtés de Mia. Elle était aussi silencieuse et effacée que d’habitude. Son visage pâle était coloré de rouge aux pommettes et une goutte de sueur perlait au creux de sa lèvre inférieure. Étonné d’avoir remarqué ça, Ryu détourna le regard. Loin devant eux, Valentina et Jeremy couraient côte à côté, pas loin de deux autres élèves. En les reconnaissant, Ryu haussa un sourcil. C’étaient Kaya et Jason, les deux Réguliers avec qui M. Cross les avait déjà fait travailler en groupe. En dehors de Tina et Mia, c’étaient les seuls qui s’étaient intéressés à eux. Kaya manquait de tact et n’était pas très loquace, mais son honnêteté spontanée était étrangement rassurante. Quant à Jason… Ryu avait l’impression de partager sa curiosité pour les autres et son assiduité en classe. Échanger avec lui ne représentait donc aucune difficulté.

— Vous vous êtes disputés, avec Jeremy ?

La question de Mia laissa l’adolescent désemparé pendant quelques secondes. De ses limpides pupilles bleu-vert, elle le toisait en attente d’une réponse. Elle observait rarement les gens dans les yeux, mais, quand elle le faisait, elle dégageait quelque chose d’impérieux qui vous pressait de répondre à ses exigences.

— Non, du tout. Pourquoi tu me demandes ça ?

— Je sais pas, vous vous êtes pas vraiment parlé depuis le début du cours.

Avec un petit sourire embarrassé, Ryusuke haussa les épaules et lâcha entre deux respirations rapides :

— Tu sais, il parle pas beaucoup. (Ryu observa le dos de son ami et ajouta :) Mais c’est vrai que je le sens un peu ailleurs depuis lundi après-midi. Je me demande si c’est à cause de ses blessures.

— D’ailleurs, il s’est fait ça comment ? s’enquit Mia avec une grimace.

— Il… il a été agressé par des élèves plus âgés.

— Sérieux ? lâcha Mia d’un air consterné. La vache… il a fait quoi ?

Ryu fronça les sourcils face à la tournure de la phrase puis répondit entre deux goulées d’air :

— Les élèves qui l’ont agressé sont des amis d’Emily. Comme Jim s’en est déjà pris à elle…

— Quel imbécile, le coupa-t-elle en secouant la tête. Valentina l’avait pourtant prévenu.

Avant que Ryu puisse répondre, M. Cross siffla pour les rassembler. En trottinant, les élèves convergèrent vers leur professeur, qui les toisait de son habituel air mécontent.

— Vous ressemblez à des oies bien grasses qui prennent le thé sans savoir qu’on va les décapiter dans quelques heures. (Il mima un bec avec ses doigts.) Et blablabla et blablabla, ça jacte, ça jacte, ça respire mal parce que ça parle, et c’est aussi con que ses pieds !

Devant les mines refroidies de ses élèves, M. Cross roula des yeux en soupirant bruyamment.

— Les 3ème année, vous êtes un calvaire. Vous bavardez sans cesse, vous remettez tout en question, vous obéissez de mauvaise volonté et…

Avec une voix beaucoup plus cassante, il ajouta en indiquant des mains les deux groupes qui s’étaient formés face à lui.

— Et vous ne faites aucun effort pour vous mélanger.

— On mélange pas les genres, m’sieur, lança Hugo avec un sourire suffisant.

— Pour une fois que tu dis un truc intelligent, s’esclaffa un élève dans le groupe des Boursiers.

Irrité, M. Cross leur fit signe de se taire.

— Sachez que les dernières années arrivent à collaborer. Quand on saigne, quand on se blesse, quand on se traîne dans la boue, quand on couvre un camarade… l’appartenance sociale compte pas. Vos aînés l’ont compris, au fil des années. Et grand bien leur fasse, ils réussissent mieux avec cet état d’esprit.

Face aux moues perplexes, aux visages fermés et aux airs agacés, le professeur s’adoucit quelque peu. Puis, d’un pas lent, il s’avança entre les deux groupes qu’avaient formé Boursiers et Réguliers.

— Regardez-vous. Je suis certain que des Réguliers ont des points communs avec les Boursiers. Que des Boursiers partagent des centres d’intérêt avec des Réguliers. Apprenez à vous connaître, organisez des sorties de classe, faites vos devoirs ensemble… essayez, au moins.

— À quoi bon ? lâcha férocement un étudiant dans le groupe des Boursiers.

— À me rendre la vie plus simple, le railla M. Cross avant de reprendre son sérieux : parce que, plus tard, vous devrez travailler avec des inconnus et vous n’aurez peut-être pas d’affinités. Mais faudra faire avec. Et plus tôt on vous enfonce l’entraide dans le crâne, plus vite vous serez moins bêtes.

M. Cross observa l’équipement que les élèves et lui avaient transporté depuis l’entrepôt pour l’entraînement et ajouta fermement :

— Sans compter que le travail d’équipe est essentiel dans l’esprit de S.U.I. Les agents travaillent en binôme, parfois avec d’autres cellules que la leur. Si vous êtes incapable de voir plus loin que le bout de votre nez, alors vous n’êtes pas fait pour cette école.

Silencieuse, la classe entière le dévisagea. Certains élèves hochaient la tête tandis que d’autres gardaient le visage crispé. M. Cross sourit toutefois. Il n’était pas dupe : ce n’était pas avec un seul sermon qu’il allait transformer un esprit modelé depuis des années par les aprioris et les dires des proches. C’était un travail de longue haleine, mais il suffisait de voir des 7ème année à l’entraînement pour se convaincre que c’était la chose à faire.


Ils passèrent les deux heures suivantes à pratiquer des mouvements au corps-à-corps. Le jeudi matin était consacré aux arts martiaux et au combat rapproché, mais le niveau de classe était trop inégal pour proposer des séances bien définies. Tandis que certains élèves affinaient leurs prises de karaté, d’autres découvraient les diverses façons d’agripper un adversaire. Mais l’on saisissait quelqu’un pour divers objectifs : immobiliser, contrôler, repousser, attirer, faire chuter… et ce n’était pas toujours clair dans la tête de certains élèves.

Alors que M. Cross faisait le tour des groupes qui s’étaient constitués en fonction de ce qu’ils souhaitaient travailler – certains ayant fait l’effort de mélanger Boursiers et Réguliers – il repérait ce qu’il appelait les « brebis galeuses ». Il y avait celles qui l’étaient volontairement et celles qui l’étaient involontairement.

M. Cross s’arrêta à hauteur d’un groupe de six élèves. Sa composition lui arracha un hochement de tête satisfait : deux Boursières, deux Recrues, deux Réguliers. C’était aussi un groupe intéressant à observer, puisque deux brebis galeuses en faisaient partie. Il y avait d’abord Mia, la petite Irlandaise qui était arrivée à la rentrée. Elle était visiblement trop faible de constitution pour être capable de suivre les cours d’EPSA ; c’était une brebis galeuse involontaire.

Et puis il y avait Jeremy et lui faisait tout volontairement. Ne jamais se donner à fond dans les entraînements, faire semblant de ne pas comprendre, esquiver les difficultés et rechigner au moindre exercice. Il affichait sa mauvaise volonté aussi clairement que ses goûts musicaux dépassés et se renfrognait comme un enfant à la moindre remarque.

M. Cross l’aurait bien secoué par le col s’il n’avait pas craint de se prendre des remarques de l’administration pour son comportement trop familier envers les élèves.


Comme à son habitude, M. Cross les lâcha quinze minutes en avance. Ce laps de temps offert permettait aux élèves de prendre une douche et de se retrouver au réfectoire en même temps que les autres étudiants qui n’avaient pas EPSA. Sur le chemin de retour, Ryu et son ami disputèrent le premier tour de douche à pierre-feuille-ciseau et, comme bien souvent, Jim perdit.

— Tu réfléchis pas assez quand tu joues, le gourmanda Valentina dans son dos.

Surpris qu’elle ait observé leur jeu, Jeremy la dévisagea un instant avant de froncer les sourcils.

— Mais c’est un jeu de hasard.

— Quoi ?!

Elle s’était arrêtée au milieu des escaliers, l’air exagérément outrée. Avec dédain, elle tapa les doigts de Jeremy puis lui souleva la main pour la secouer négligemment.

— C’est tout un art, reprit-elle d’un air grave en plantant les yeux dans les siens. C’est pas juste des symboles faits avec les doigts, mais une stratégie complexe qui demande de lire l’esprit de l’adversaire.

Mia et Ryu s’étaient eux aussi figés pour les écouter. Tina repoussa sa queue-de-cheval de son épaule d’un geste impatient et tira sur le bras de Jim, qui dut faire un pas pour conserver son équilibre.

— Tu dois comprendre et anticiper les mouvements de Ryu. J’ai remarqué qu’il commençait souvent par « feuille » puisque tu commences tout le temps par « pierre ». (Comme Jeremy haussait un sourcil, étonné de sa perspicacité, elle enchaîna avec sourire narquois.) Tu utilises « pierre » en premier, car tu as le sentiment que c’est le signe le plus puissant. Mais tu sais bien que non. Et tu penses rarement à enchaîner deux symboles.

— Ce serait trop évident, marmonna Jeremy en recommençant à montrer les marches.

— Pas tant que ça. Tu t’es déjà fait battre par Ryu, car il jouait sur les enchaînements et les feintes d’enchaînement.

— Trop compliqué pour moi, conclut Jim en roulant des yeux, excédé.

— Menteur, grommela Valentina en faisant la moue. T’essaies jamais.

Une désagréable sensation de déjà-vu s’empara de Jim. Ryu, sa famille, ses profs… combien allaient-ils être à lui asséner toujours les mêmes choses ? Ce n’était pas une question de vouloir, c’était une question de pouvoir. Pourquoi ne comprenaient-ils pas… ?

Les adolescents se scindèrent en deux groupes arrivés au deuxième étage. Ryu passa devant son ami pour ouvrir la porte puis fila sans attendre à la salle de bains. En voyant son ami se laisser choir sur son lit, le visage défait, il se figea. Son t-shirt humide de sueur en main, Ryusuke resta un instant planté sur place puis demanda doucement :

— Jimmy, qu’est-ce que t’as depuis quelques jours ?

Surpris, Jim tourna la tête vers son compagnon puis haussa mollement les épaules.

— On est en octobre, ça fait trois semaines qu’on est dans cette école. Mais j’ai toujours pas retrouvé ma mère et ma sœur. J’arrive pas à me concentrer en classe, les cours sont trop durs. J’essaie de m’intégrer, mais j’y arrive pas. Je… je me sens déconnecté, Ryu. Complètement à côté de la plaque.

L’adolescent, maintenant qu’il avait ouvert son cœur, sentit le serpent au fond de ses tripes remuer douloureusement.

— Et j’ai la trouille. Tout le temps.

Sincèrement peiné, Ryu s’avança jusqu’à son ami puis s’agenouilla face à lui. Il prit délicatement ses mains agitées et les serra dans les siennes. Ryu nota distraitement qu’il avait la peau plus chaude que la sienne.

— Ton parrain fait tout pour les retrouver, non ? On peut lui faire confiance, Jimmy.

Jim esquissa un rictus nerveux en songeant à l’espoir émietté qui s’effilochait en lui jour après jour.

— Et les cours… on peut aller aux séances de soutien que l’École organise les soirs. On trouvera quelque chose.

— Mais je… je peux pas, Ryu, répliqua Jeremy d’une voix rendue plus aiguë par la douleur invisible qui l’enserrait. Je comprends rien, j’arrive pas à suivre. Je crois que je suis juste pas fait pour l’école.

Troublé par la déclaration de son ami, Ryu lâcha ses mains et garda les bras ballants.

— Mais… si tu étais pas fait pour l’école, tu aurais des difficultés partout, non ? T’es super fort en maths, Jimmy, et en travaillant presque pas.

— C’est de la chance.

Ryusuke eut un mouvement de recul. Jim le pensait vraiment.

— Tu t’aides pas beaucoup, hein, murmura Ryusuke d’un ton atone.

— Quoi ?

— Rien, soupira Ryu en baissant la tête. Je peux pas vraiment t’aider, là-dessus, Jimmy. Tu manques tellement de… de plein de choses. (Avec un soupir défait, il se redressa puis observa les traits tirés de son compagnon.) T’es sûr que y’a rien d’autre ?

Jeremy resta silencieux quelques secondes avant d’avouer du bout des lèvres :

— Demain, Mike veut que je voie mon père. J’ai pas envie. Je flippe, je sais pas quoi faire. (Après avoir débité ceci à toute vitesse, l’adolescent lâcha un rire étranglé en se prenant le visage.) Bordel, je sais même pas comment l’appeler ? Monsieur ?

Il avait conclu sa phrase avec une intonation ironique qui arracha une grimace à son ami.

— Pourquoi tu l’appelles pas « papa » ?

— T’es sérieux ? gronda Jeremy en le toisant d’un air effaré. Mais t’es con ou quoi ?

Ryu se rembrunit, aussi vexé qu’agacé par l’agressivité de son ami, puis se dirigea vers la salle de bains.

— Ça sert à rien de parler avec toi si tu te mets en colère. (Avant de fermer la porte, Ryu capta son regard, afficha une mine déterminée et affirma :) Si je devais revoir mes parents aujourd’hui, je les appellerais « maman et papa ». Je vois pas où est le problème.

— Le problème, justement, grinça Jim d’une voix irritée, c’est que t’es pas à ma place. Crois-moi que t’aurais pas très envie d’appeler « papa » un type qui t’a salement laissé tomber avec ta famille.

Ryusuke observa son ami un instant puis secoua la tête en fermant la porte de la salle de bains.

— Alors tu pourras lui demander pourquoi il a fait ça !

Frustré, Jeremy s’allongea sur son lit en enfouissant la tête dans son oreiller. Il savait comment ça s’était passé : sa maison avait brûlé, il avait été grièvement blessé, ils avaient déménagé, mais son père n’avait pas suivi le mouvement. Ce n’était pas compliqué à comprendre : il avait laissé tomber sa famille.

Merde, jura mentalement Jim en fermant les yeux, le ventre noué et la gorge serrée. Merde, je sais pas quoi faire.

Demain semblait d’un coup bien trop proche à son goût.

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