Ma très chère petite maman

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Ma très chère petite maman.

Voilà bien longtemps que je ne t'ai plus appellée comme ça. Trop longtemps sans doute. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que nous ne nous sommes pas parlé de vive voix depuis près de cinq ans. Cinq ans déjà ! En y repensant aujourd'hui je n'arrive pas à croire que quand cette bon dieu de guerre a éclaté nous ne nous étions pas vu depuis plus de deux ans. Oui ma chère petite maman tu as bien lu. Que ton coeur de dévote me pardonne, mais si la lumière de ton dieu m'a un jour touché, voilà des lustres que je ne crois plus en rien. J'imagine que dieu a trop à faire par ici, avec toutes ces âmes fauchées. Combien des nôtres sont tombés depuis que nous sommes là ? J'avoue avec une certaine honte que j'ai rapidement préféré ne pas tenir les comptes. J'imagine que la noirceur de ma lettre t'étonnera après celles que je t'ai envoyées les mois passés, mais je n'avais pas été totalement honnête avec toi. J'ai volontairement tu la réalité de ma vie ici, et je te prie de pardonner mes mensonges. Sans doute qu'au fond de moi, je ne voulais pas t'inquiéter, ma petite maman. Malgré les mots que nous avons eu quand j'ai quitté la maison. Malgré papa qui m'a toujours rabaissé et raillé pour l'attachement que nous avions toi et moi. Malgré les barrières que j'ai érigées entre nous pour lui donner tort. Je réalise aujourd'hui que je n'ai fait que lui donner raison. Pourras-tu, je t'en prie, lui dire que je lui pardonne sa méchanceté envers moi car je crois qu'elle n'était motivée que par ses propres peurs.

Dire que je me suis engagé dans les premiers jours pour lui prouver que j'étais un vrai homme. Mais des hommes je n'en ai rencontré aucun ici. Seulement des bêtes. Nous vivons les uns sur les autres, dans la boue et le sang. Nous dormons les uns contre les autres pour nous tenir chaud, et les parasites prolifèrent. Nous mangeons sans plaisir, par simple instinct de survie. J'ai souvent vu des compagnons se battre comme plâtre pour une bouchée de ce gruau infâme que nous avalons depuis des mois. D'ailleurs ton dieu ne s'y est pas trompé, nous partageons l'endroit avec d'autres vermines, comme les corbeaux et les rats, qui viennent se repaître de nos cadavres. Pas d'enterrement chrétien pour le bétail, rien que le retour à la terre. Il n'y a pas d'hommes ici, seulement des bêtes.

Il y a les prédateurs et il y a les proies. Nous jouons tous ces deux rôles, en alternance avec ceux d'en face suivant la journée et parfois suivant l'heure. J'ai pris de nombreuses vies pour éviter que la mienne ne me soit enlevée. J'ai tiré sur des soldats anonymes juste parce qu'ils couraient vers moi et que leur uniforme était différent du mien. Cela paraît si stupide et si vain quand on le dit comme ça. Et tout ça pour une butte. Pas une montagne majestueuse. Pas une ville à protéger. Non ça fait bien longtemps qu'il n'y a plus une ville debout dans les environs. Juste une butte. Que nous nous disputons avec ceux d'en face depuis des mois pour en revenir toujours au même point.

Comme nous l'avons fait avant hier. L'artillerie a commencé à pilonner les lignes ennemies et nous avons chargé. Les gars d'en face sont sortis eux aussi de leur tranchée, et nous sommes allés au contact. Je n'aurais pas les mots pour te décrire la fureur et la cacophonie d'un tel assaut. Les cris des soldats, les balles qui sifflaient à mes oreilles, le tonnerre des canons, et les explosions partout, qui soulevaient sans distinction la boue et les corps déjà fauchés. J'ai été projeté en avant par une explosion et j'ai atteri au fond d'un trou. J'ai percuté un corps et je savais pas s'il était vivant ou mort. Quand il a bougé j'ai vu que c'était un gars d'en face. Je l'ai rapidement cogné au visage et j'ai attrapé sa gorge entre mes mains avant qu'il ne puisse réagir. Il a essayé de me repousser mais j'ai serré plus fort. A force de se débattre il a réussi à attraper le couteau que j'avais à ma ceinture et il me l'a planté dans la cuisse. La douleur m'a fait lacher prise et il m'a crié quelques mots que je n'ai pas compris. J'ai à nouveau serré sa gorge pour le faire taire. J'ai serré jusqu'à ce qu'il ne se débatte plus. J'ai senti son pouls s'arrêter entre mes doigts. J'ai vu la lumière s'éteindre au fond de ses yeux pleins de larmes. Quand ma colère est retombée et que je l'ai enfin laché, je suis resté seul face à ma honte. Je n'ai pas agi en soldat, j'ai tué à mains nues comme une bête.

Les canons ont fini par se taire au bout d'une heure. J'ai failli être enseveli à plusieurs reprises. Voilà maintenant deux jours que je suis au fond de ce trou, incapable d'en sortir à cause de ma blessure à la jambe. J'ai essayé d'appeler à l'aide, mais je n'ai eu aucune réponse. J'ai entendu hier des échanges de coup de feu, mais il n'y a pas eu d'autre assaut. J'ai perdu beaucoup de sang et j'ai froid. J'ai pris la veste de ma victime, et j'y ai trouvé ce papier et ce stylo qui me permettent de t'écrire petite maman. Je m'excuse d'ailleurs de devoir écrire si petit, mais je n'avais pas beaucoup de papier et tellement de choses à dire. Je voulais être une dernière fois honnête avec toi. Te dire que je regrette de n'avoir pas passé plus de temps avec toi, de ne pas t'avoir dit plus souvent ces dernières années à quel point je t'aime. Je regrette cette femme que je n'ai pas rencontrée et ces petits enfants que je ne te donnerais pas. Je regrette ces rires, ces chants et ces joies que je ne partagerais avec personne. Je regrette cette vie que je n'ai pas eu le temps de vivre.

Je vais mettre cettre lettre contre mon coeur en espérant que quelqu'un me retrouve au fond de ce trou et qu'elle te parvienne. J'ai froid. J'ai peur maman.

Avec tout mon amour,

Guillaume.

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Sur scène, il n'y a rien. Et il n'y aura rien jusqu'à la fin.

Vous ne connaîtrez jamais l'amour. Vous ne connaîtrez jamais l'amour comme je l'ai vécu. Vous n'avez rien vécu. Il n'a jamais eu le même visage. C'étaient différentes personnes, mais c'était la même chose. Vous n'y connaissez rien vous. Vous me voyez crier. Ici. Bêtement. Je vais sûrement y laisser quelques larmes au passage. Vous me regardez avec un air faussement étonné. Vous me prenez de haut. Vous ne me regardez pas vraiment. Un jour il s'est levé et puis il est parti.
Il m'a laissée là. Tout était foutu. Tout était déjà couru d'avance. Mais l'amour c'est ça justement : on repousse toujours le moment de se quitter. On oublie la douleur par quelques instants de sourire. De petits instants. De très courts instants pour ne plus croire en la fin de chaque chose. Ou, du moins, l'oublier. Car oui, chaque chose a une fin. Et la fin fait très mal. Au cœur d'abord, puis à la tête surtout. Quand on réfléchit, tout fait toujours plus mal. On enfonce le couteau un peu plus loin. Aujourd'hui, je crie.
Aujourd'hui, je crie. C'est la dernière fois que je le ferai. Demain je ferai sûrement autre chose. J'essaierai de repousser le moment où j'y repenserai. J'y repenserai toujours. D'une fenêtre différente : celle de la nostalgie, ou pire, celle du dégoût. Un choix difficile à faire. Alors je préfère ne pas choisir : vive la tristesse. Celle du lendemain qui détruit. Quand ça tape la tête très fort et pendant très longtemps. La triste inertie de la tristesse. Un poids qui engloutit nos épaules. Et on fait avec. On fait semblant de le soutenir en réalité. En réalité tout brûle.
Et tout a déjà brûlé. J'ai beau sourire quelques fois. Dans la ville, quand je tente de mener une vie normale. Je ne fais que cacher le mal. Et personne ne s'en rend compte. Personne ne s'en rend compte parce que tout le monde s'en fout. Je survis seulement. C'est de ma faute aussi. A répondre à toutes leurs questions par un « ça va ». Je ne fais que dire ce qu'ils veulent entendre. Ils ne veulent pas de problème. Leur petit confort respectif leur suffit amplement. Pas de vague, pas de rencontre, pas de cercle brisé. Ils doivent déjà connaître la déception. Oui, ce doit être pour ça.
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Et vous pouvez bien me parler d'existence, de personnalité ; je ne vous croirai pas. On ne vit qu'à travers les autres. S'ils ne sont plus là, on vit pour qui ? On vit pour quoi ? (D'ailleurs, qu'est-ce que je fous ici ?).
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Et puis ce mot est une bactérie. Il n'est pas assez fort pour dire ce que les hommes ressentent. A quel point, ils ressentent. Aimer, c'est trop peu pour lui dire à quel point je l'aime. Je croyais être tout pour lui. J'étais en fait tout à lui. Je me jure de ne plus jamais utiliser ce mot. Pour n'importe qui.
On a fait l'amour, avec Beauvoir au bord du lit. Elle est tombée et on a continué. On se fichait de tout. Et maintenant, je ne sais même pas où il est. Il ne m'a même pas dit où il se trouverait. Et il n'a aucun regret. Enfin j'imagine. Non mais quel culot ! Vous vous rendez compte, j'espère ? C'était mon auteur préféré et il se fichait de tous ces mots. Il disait que tout ça n'avait aucun sens et qu'ils n'étaient que des prétextes pour tout détruire. Alors avec des grands gestes, plus rien n'existait. Du passé il en faisait une masse immonde qu'il niait avec une arrogance certaine. Il ne restait plus que demain, recueilli au cœur de ses yeux. Et plus il parlait, plus j'en étais persuadée. Il les faisait tomber du lit avec ses grands pieds nus. Il faisait exprès, j'en suis certaine. Aujourd'hui, j'ai ouvert un livre.
Je n'ai rien mangé depuis ce matin. Mon ventre me tire. Après tout ça, comment voulez-vous que je fasse. Je n'ai plus faim. Plus faim de rien. Dans les disputes, il y a ceux qui relativisent et ceux qui comprennent l'autre. J'étais toujours pour lui. Surtout dans nos disputes. Il a toujours eu un côté égoïste. Et moi, je suis anxieuse maintenant. Mais il doit s'en ficher. Il est trop égoïste pour le voir. Ça aussi. Je ne sais pas où il est. L'affaire n'a toujours pas avancé. Je ne me souviens même plus de son visage. Il était beau, c'est sûr. Alors je suis allée me pointer chez lui. Il n'a jamais quitté son appartement. Comme s'il savait déjà ce qu'il allait faire. Il dormait beaucoup plus chez moi. Dans mon lit. On accepte beaucoup trop de choses. J'y suis allée par deux fois. Et il n'était pas là. C'est ce que je préfère me dire.

J'ai l'impression que je dis des choses que vous n'entendez pas. J'ai que je dis des choses que vous ne comprenez pas. Je dis des choses qui tiennent du bon sens pourtant.

Tout ça aurait bien pu arriver ou non. Je n'ai jamais pu imaginer la chose sans lui. Il existait l'éventualité qu'il n'existe pas pour moi, bien sûr. Mais la possibilité était mince, c'est certain. Tout était si différent. Voyez où nous en sommes arrivés. Je suis là à écrire quelques mots lancés dans le vent.

L'amour était partout. Croyez-moi. Il était dans le déni. Croyez-moi. Il m'aimait. Il ne me le disait juste pas. Il essayait de se prouver à lui-même qu'il était toujours libre. Autonomie à la con. Il était dépendant. Lui aussi.
Et ça me rend dingue qu'il n'y ait plus d'explication. Les mots ne donnent jamais d'explication. Jamais les bonnes. Jamais les vraies. Il ne disait rien par les mots. L'amour par les actes. Vous devriez connaître. Les petites attentions. Toutes petites. Celles qui disent très fort qu'on nous aime très fort. Et puis maintenant avec tout ça, j'ai l'impression de te haïr, et puis je me déteste du coup. Il m'a donné le vertige. Celui du début, du nuage et des sourires à pleines dents. Et celui d'aujourd'hui. Quand on tombe de haut et puis on est perdu.
Et dire qu'on s'en fichait de tenir une certaine allure dans la rue. On n'était pas accordé. On était moche et ça ne nous faisait rien. On nous regardait de travers, mais on ne voyait personne nous, puisqu'on se regardait seulement. Seulement tes yeux brillaient. Je crois maintenant qu'ils pleuraient. Il ne me reste plus qu'à me taper la tête. Avec le gras de la paume pour que tout casse. Des fois, certaines choses doivent passer par la violence. L'amour. L'amour avec du sang. Mais, avec lui, ce n'était arrivé qu'une seule fois le sang sur la tête. Alors ça compte pas. Là, ça veut dire quelque chose au moins.
Alors j'ai lu et j'ai lu. Je pensais que ça allait m'occuper alors j'ai lu. Et je sais maintenant que la littérature ne sauve pas. Ils m'ont tous donné l'envie de pleurer. Et puis de laisser tout tomber. C'est ce qu'ils voudraient. Alors, maintenant, maintenant quoi ? Abandonner ? Ce ne sont que des jolies choses après tout. J'étais une jolie chose. Je suis quoi maintenant ? Je suis rongée, toute abîmée. Et personne ne peut recoudre un cœur. Et encore plus quand il est pourri. Parce que les gens, quand on les touche plus, ils pourrissent (et le cœur d'abord). Et même par le souvenir. Et même par le regard. La puanteur me vient jusqu'au nez. Ça me dégoûte.

Je suis même allée jusqu'à me couper les cheveux très court pour le surprendre. Pour qu'il me regarde encore un peu.
Putain, je veux sortir d'ici et que tout redevienne comme avant. Mais je sais que je vais crever ici, et dans ce cas ça me rend folle. Mais ta voix. C'est ta voix qui me manquera le plus. Elle restera toujours. Je ne m'en sortirai jamais. Elle était grave et résonnait. Je préfère me dire que rien n'a jamais existé. Tout ça n'a pas existé. Non, rien n'a existé. J'ai peur de dire la phrase de trop.

Je suis toute morte désormais.

C'était vraiment horrible. Quand les gestes du commun deviennent des signes. Là c'est le cauchemar. On doit se réveiller, on le sait. Mais on ne veut pas. On se dit qu'on ne peut pas, mais ce n'est pas vrai. En vérité, on peut toujours se lever mais il faut une raison à tout. Quand il n'y en a plus, ça devient difficile. Tout devient difficile. La couette est de plus en plus lourde. Elle engloutit tout ce qui peut se trouver en dessous. Attendre que le réveil sonne. Attendre alors qu'on a déjà les yeux grand ouverts. Mais ce n'est pas la lâcheté. Ce sont les gestes communs ; ceux qui deviennent des signes. Les signes de la fin.
Il regardait de plus en plus son courrier. Un souffle lui sortait de la bouche quand il ne recevait rien de personnel, rien de bien intéressant : factures, lettres professionnelles. Il s'absentait un peu plus, journal sous le bras, et se mettait même à prendre l'air seul : des cafés surtout, lui aussi. Et puis, quand il rentrait, plus aucun mot. Il n'était pas aussi énergique qu'à son départ. Fermant la porte dans un flot continu de paroles qui n'avaient aucun sens strict. Il parlait aussi vite qu'il la claquait derrière lui. Il n'attendait même pas de réponse. Comme si la maison l'étouffait. Avec moi dedans. Alors je ne lui répondais pas. Et puis, plus de regard. Même pour les cheveux. Encore moins pour les yeux. C'est ce qu'il y a de plus important les yeux. C'est là où tout passe. Les mots ne servent à rien, et surtout dans la bouche. A cet endroit-là, ils ne sont qu'en végétation.
Et au bout d'un certain temps, je n'avais même plus de nom. Pour ça aussi, j'en suis certaine. Je devais sûrement le dégoûter. Le partenaire est toujours dégoûté à un moment. On se dit que c'est normal. Oui, c'est normal. Cependant, quand on le subit, c'est différent. C'est horrible à vrai dire. Vous ne savez pas ce que c'est que de venir au monde, d'exister alors qu'on est déjà, au moins pour quelqu'un. Et vous ne savez pas ce que c'est que de ne plus être pour lui et pour personne d'autre un autre jour. Vous ne savez pas ce qu'est vivre dans l'oubli de l'assurance certaine que la notion-même de malheur (et de tout ce qui lui est de près ou de loin rapporté) n'existe qu'en dehors de chez vous. Et puis vous ne savez pas non plus ce qu'est de sortir, et d'être forcée d'y sortir par la même occasion. Je me dis quelques fois que je n'aurais jamais dû essayer.
De toute façon, c'est encore la faute de ma mère cette histoire. On est le résultat d'une programmation. J'en suis persuadée maintenant. Elle aussi elle tombait amoureuse. Beaucoup trop. Elle avait aussi la petite tâche dans les yeux qui la rendait jolie quand quelqu'un lui plaisait. Vous savez ce petit regard par-dessous. Elle a quitté son ancien mari, mon père, pour quelqu'un d'autre. Elle avait ce regard pour lui. Et elle était belle. Elle a fui l'ennui, les matins difficiles et l'habitude avec. Pour un autre. Il représentait le rêve et ça lui suffisait. Elle est tombée très fort et très vite. Elle disait qu'elle n'était pas prête, et qu'elle ne le serait sûrement plus jamais. Je l'ai crue. Je me dis quelques fois que je n'aurais jamais dû essayer.
J'ai donc tendance à croire que l'amour, ça s'apprend. Mais ça ne marche vraiment que lorsqu'on y est vraiment préparé. Non, en fait l'amour ne s'apprend pas. Il nous tombe dessus et c'est la légèreté avec laquelle il repart qui nous rend si triste, si abandonné.

Et quand l'abandon se jette dans la bouteille. C'est que c'est le début d'une nouvelle histoire relationnelle. Une relation de refuge ; moi et puis l'alcool. Éclairée par la lumière de pluie qui me suffisait à moi et la chambre, j'ai bu. Et depuis, je ne me suis jamais arrêtée. Je crois que ça aussi c'est une maladie. Je pense tout de même que ça ronge beaucoup moins que la tristesse. Ça permet au moins de passer à autre chose à partir d'une certaine quantité ingérée : se suffire, faire autre chose, oublier, rire de rien. C'est vrai que je ne comprenais pas ses blagues mais je m'en fichais. J'aimais son sens de l'humour, il me faisait rire pour autre chose.
J'aimerais que tout cela ne soit guère plus qu'un souvenir dormant. Une image qui nous vient à l'esprit et qui nous provoque un léger sourire ; ce sourire en coin, celui de la neutralité, d'un bref rappel de l'oubli et de ce qui est oublié. Quand cela arrivera, je l'espère, que serai-je devenue ? La mémoire n'est qu'un fardeau. Alors il faut trouver une autre obsession. Une obsession moins saine mais moins hypocrite. La célébrité mais avec quoi ? Je n'ai aucun talent et je ne fais rien de bon avec mes mains. Et je n'ai pas grand chose à dire en plus. Je vais juste changer de nom, en trouver un autre alors que je ne suis même pas mariée. Encore une chose ratée. Une jeunesse de perdue, et de gâchée. On dira que j'en sortirai grandie. (On a toujours besoin de dire une bêtise quand on ne sait pas quoi dire). On décompose la vie par étapes, et les barrières qu'on franchit font toujours mal – surtout lorsque les franchissements sont forcés. Alors je vais me considérer adulte pour satisfaire tout le monde ; il paraît que tout le monde se sent mieux quand on intègre les différentes catégories proposées par la société. La peste ou le choléra.

Et puis c'est de sa faute aussi. Il a laissé des bouts de lui un peu partout. Et surtout partout où je vais. Le lendemain de notre rencontre, il y avait déjà sa brosse à dents dans ma salle de bain. Il savait déjà, il en était si sûr de tout ce qui allait se passer. Avec la discrétion d'un pachyderme. Un vrai fléau, mais je ne le voyais pas comme ça. Je suis presque sûre que ça ne devait pas être compris comme ça. Mais, je ne sais pas où partir maintenant. Maintenant que le fléau s'est répandu jusqu'aux cimes. Maintenant que la fièvre s'est éteinte. En vérité, elle s'est certainement éteinte il y a longtemps. Je n'ai juste pas ouvert les yeux. Je suis confinée ici dans le silence ; dans tout ce qui est routinier, dans tout ce qui est mort d'ennui, dans tout ce qui est mort.

Le silence est l'un des plus beaux bruits qui existent. Pas une note plus haute que l'autre. Si l'on y prête trop d'attention, on se rend compte qu'il devient assourdissant et qu'il embaume, en réalité, une pièce entière. Puis toute la maison et ce, progressivement. Ma vie est maintenant atteinte de ce symptôme.
La beauté pour cacher le vide. Sans entropie jusqu'à ce que tout s'arrête.
Oui, c'est ça : je vais faire de l'art. Je vais peindre, dessiner des choses qui peuvent avoir du sens, un peu partout. Mais j'ai toujours faim. Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ? Je suis déjà à la limite, c'est trop tard. Il m'a mise à une place précise - celle qu'il voulait, sûrement la pire –, tout ça pour m'abandonner en me laissant à cette place, mais seule. Et moi qui voulais garder une fenêtre toujours à côté de moi. Pour pouvoir respirer certainement. Pour voir le ciel aussi. S'il y a bien une chose qui est à la fois si rassurante et si libre, c'est bien le ciel. On essaie de s'échapper mais on ne se rend pas compte que la liberté est ici. Baisser les yeux et faire quelque chose de ses mains : est-ce en quoi consiste la vie ? Parler seulement par nécessité ; et Dieu créa la communication. Mais maintenant qu'on en prend conscience, c'est trop tard. C'est toujours trop tard quand on réfléchit. Il ne faut jamais « bien y réfléchir ». Je n'ai plus rien à donner. Les artistes ont toujours quelque chose à transmettre. Et j'ai déjà donné avant. C'est fini.
Le désespoir s'est inscrit sur ma peau. Voire plus, il m'a incarnée. Il ne me transcende pas, il me détruit. Et je suis écorchée à vif. Je me traîne toutes les journées. Le sang laisse de longues lignes après moi. La sensibilité, c'est le génie. Je deviendrai artiste, tout est tracé. J'écrirai alors sur moi, sur mon amour, sur l'amour en général pour que tout le monde soit touché. L'amour : un grand mot dans de toutes petites lettres. J'aimerais lui dire tellement de choses à ce mot : qu'il est devenu un mot tout-à-fait commun tombé dans le domaine de la banalité, qu'il ne veut plus rien dire, qu'il crie la solitude derrière lui, que tu es vraiment dégueulasse mais que je suis triste sans toi, que tu distrais mais que tu tues, que tu es devenu un simple mot, un mot tout-à-fait commun. Ainsi, tu as donc des limites. Limites impliquant la tristesse. Limites que tout le monde connaît. Et puis j'aimerais qu'on ferme ce livre tout en s'éveillant d'un doux songe ; un endroit où l'on n'est pas vraiment. Dire ces années qui deviennent des années imaginaires. Sauver les quelques moments qui sauraient me dessiner un sourire même pendant l'orage au dehors. Comme si tout était miraculeux. Je vous comprends avec vos grands yeux. Non, tout ne l'était pas. Il ne me reste plus qu'à crier.

Mais le pire dans tout ça, c'est le réveil. C'est le moment où l'on n'y pense le plus. Je me suis surprise à me lever d'une fureur inattendue. J'étais perdue un instant sur le matelas et l'odeur de la couette me rendait malade. Aujourd'hui, je me suis extirpée comme si ma vie en dépendait. La vie prend quelques fois des traits de douceur, une douceur de caillou. J'ai pris l'habitude de m'installer les nuits dans ce qui était sa place. Sa place d'avant. Elle était tâchée légèrement. Je suis descendue à cette boulangerie ce jour-là. Pour prendre un pain aux raisins. J'ai fait semblant de me tromper. Comme ce jour-là. Ce jour où je l'ai vu de dos, assis sur le lit, enfoncé sur lui-même. Ce jour où il m'a adressé la parole pour une dernière fois. J'aurais bien aimé le revoir ce matin. En remontant les escaliers, j'ai imaginé ce que j'aurais pu lui dire pour le convaincre de rester, de réessayer, et de partir - plus tard - quand il se retrouvera de dos, assis sur le lit, enfoncé sur lui-même et s’apprêtant à me dire ce qu'il avait à me dire, me dire le pire. Il n'était pas là. J'étais déçue. J'ai posé ce que j'avais entre mes doigts un peu faibles. Je me suis assise.
La mémoire, c'est quelques bribes que l'on sauve dans la masse de l'oubli. La mémoire ne sauve, la plupart du temps, que les pires souvenirs. Les souvenirs nous mangent. Je n'ai toujours pas touché au pain aux raisins. Mon ventre parle depuis longtemps. Alors je fais la sourde pour que mon cœur pleure moins seul.

L'important est de sortir, de se maintenir en vie jusqu'à demain, même si c'est dur, même si c'est de plus en plus dur. Voir à court-terme et attendre que les failles rompues encore disparaissent par un semblant de train de vie normal. La normalité tue aussi pourtant. J'étais fatiguée et je me suis arrêtée. C'est étrange les petites attentions que font les gens pour se donner bonne conscience. Il y en a un qui a laissé la place qui lui était propre dans le bus et même un autre qui a laissé passé une vieille dame dans la file du supermarché. Je ne sais pas ce qu'ils ont tous avec leur place. Peut-être a-t-elle quelque chose de très symbolique. Peut-être qu'ils pensent bien faire ou sont juste heureux. C'est triste de voir les gens heureux. C'est triste de les voir faire comme si. Je voudrais qu'ils choisissent eux aussi, qu'ils choisissent de ne pas faire semblant. Peut-être que c'est juste moi. Peut-être que je suis juste à côté de la plaque. Moi aussi j'aimerais bien faire comme les autres, faire comme si tout allait vraiment bien.
Alors je voudrais choisir ma vie, décider de ce que je veux devenir. Tout ça semble absurde mais, croyez-moi, c'est impossible. Et mes mains me démangent. Je ne pourrai rien faire d'elles. Mis à part ériger la bible du non-sens. Pas plus. Quelque chose qui m'est personnel, intime, tout ce qu'aucun autre ne pourrait comprendre. Pour quelle utilité ? Tout le monde se fiche de l'utilité après tout. Essayer au moins de faire quelque chose avant que les anciens rêves s'envolent. Ils se sont déjà échappés de la gorge (et sont désormais bloqués par le toit).

Il m'a très mal regardée la première fois qu'il m'a regardée. Il était serveur et m'a jeté violemment mon café sans sucre sur cette table qui ne tenait que très peu. Il était très cher. Il essayait de créer un contact. Il est rustre. Mais très beau, et beaucoup plus jeune que moi. Je lui ai laissé un pour-boire exceptionnel pour lui. Le café était mal fréquenté. Ce genre d'endroits grisâtre au bout des rues. Il se souviendra sûrement de moi. Pour en être sûre, je reviendrai. Et puis vinrent les premiers mots : discrets, tout aussi brutaux. C'était sa façon de parler. Il ne fallait pas croiser ses yeux, surtout pas. Il avait su mettre un point en plein milieu de ces quelques mots que j'essayais d'articuler devant lui. Ces mots qui faisaient office de phrases. La respiration me manquait déjà.
Il fumait lors de ses pauses. Comme s'il devait s'occuper, occuper ses doigts et se les salir. Il ne prenait pas beaucoup de pauses. C'est ce qu'il m'avait dit. Son patron était souvent derrière lui. Alors il ralentissait son rythme, se traînait un peu en prenant une seconde fois des commandes. De cette façon, il arrivait à sa manière à ralentir ses collègues, son café, et, par conséquent, le patron qui se contentait de compter les recettes de son établissement. Mais quelques fois, il pensait à ses collègues et à leurs salaires respectifs. Alors il allait fumer dehors. Une sorte d'habitude pour remplir ses doigts et ses poumons d'autres choses que de douleur. Enfin, je suppose. L'homme a une tendance au besoin de se purger pour se donner du courage. Expulser le mauvais souffle qui étouffe, l'air de la vie, avec un air qui semble mauvais et que l'on appelle « fumée » - histoire de se rappeler que les mots nous manquent pour tout exprimer. Il paraît avoir en lui la force d'inverser les puissances normalisées des masses. Jusqu'à même la vie et le néant. Il a cette façon hypnotique de tenir sa cigarette. Elle est si longue et ses yeux ne la regardent même pas. Les mouvements paraissent mécaniques. On pourrait croire qu'ils sont répétés. Les yeux se plissent et regardent au loin. Son cœur reste immobile, faisant expérience de la liberté. Il est là et pourtant nulle part. Je priais pour qu'il ne parte pas. Au début comme à la fin. Il est parti.
Un autre jour, il était venu. Il s'était assis en face de moi et mon café pour me demander si j'avais besoin de quelque chose puisque j'en avais l'air. « Non merci ». Si je lui avais dit que je le trouvais beau et que mon besoin portait son nom, il serait parti. Alors non merci. Alors il s'est levé. Pourquoi s'était-il assis pour une demande si banale ? Il s'attendait peut-être à quelque chose. Quelque chose de plus que ce que j'avais pu lui donner. Il pleuvait ce jour et j'ai seulement su m'accrocher aux cordes qui tombaient du ciel. Il s'est levé pour partir. Je suis partie aussi. Un peu déçue en y laissant mon plus petit billet. Quelques mètres. On m'a retenu la main. C'était lui.
« – Ecoutez-vous Chopin ? »
Je n'ai pas su répondre.
« – La deuxième nocturne. »
Toujours rien. J'ai dû connaître oui. Mais que voulez-vous répondre à ça ? Quelques mots moi aussi et j'ai continué ma route.

On a tout pour être heureux et on arrive à mourir pour des choses stupides. Des choses stupides comme l'amour. Un peu comme dans les films.

Nous avions par la suite adapté nos identités respectives, (par sécurité respective certainement). On a inventé des noms, des professions et même des lieux, comme pour se trouver des coïncidences. Et puis je suis partie. Comme ça, sans rien dire ; je n'avais plus rien à dire de toute façon. Et nous nous sommes revus : dehors et chez lui ensuite. Un appartement d'étudiant, mais il s'en fichait. On a écouté un vinyle - du Chopin, la deuxième nocturne – par soucis de culture personnelle. Il se souciait déjà de moi, et devait certainement aussi m'assurer qu'il était bien celui qu'il prétendait être dans le rôle de garçon de café la dernière fois. Lors de cette première rencontre - rencontre ou « faux hasard » puisque je cherchais cet inattendu finalement -, je n'ai pas souri. Les autres fois, les joues se creusèrent un peu plus. Progressivement. J'ai toujours eu une certaine appréhension avec lui, même après. Des « peut-être » se rajoutaient à la fin de chaque certitude. Mais, de suite, je l'ai su. J'ai su qu'il avait quelque chose d'autre en lui. Je ne cherchais pas quelque chose d'autre mais je le sentais. J'aurais préféré oublier maintenant. Maintenant que je dis toutes ces choses.

Après tout, il est tombé amoureux de moi, quelqu’un d'autre pourra bien l'être aussi. Et tout aussi bien sûrement.
Mais après quoi ? A partir de quand ? Qui pourra m'aider à oublier ? Voire plus, qui pourra me redonner le goût de la liberté, de la sienne aussi ?

Et puis après on s'est revu. Jusqu'à ce soir-là. Tout s'est officialisé mais je ne l'aimais pas. Il m'a embrassée alors que je parlais. Et puis nous sommes allés dans son lit avant qu'il ne me fasse l'amour. Et puis je suis partie après minuit comme d'habitude. Presque en courant, j'avais un peu peur. Non pas peur de ce que j'avais pu faire, mais peur de ce que tout ce que j'avais fait pouvait impliquer. Et je ne m'étais pas trompée : tout cela a bien impliqué la suite qui est arrivée. J'ai eu le temps de m'échapper. Ensuite, j'ai connu le vide.
Oui, le vide. Celui qui fait peur quand il est loin et puis quand il se rapproche. Celui qu'on essaie de combler quand il n'est pas là et, quand il est là, c'est déjà trop tard. On en a peur, il nous hante. Mais quand il nous hante le plus, c'est qu'il est déjà là. Je l'ai comblé moi aussi. A mon tour d'essayer d'apprivoiser cette peur. Peur faite d'angoisse, de lâcheté, de tristesse. Chacun y passe : c'est ce que l'on dit. Je l'ai apprivoisé à ma manière. Par toutes sortes de choses qui glissent le long de la gorge. J'avais une bouteille à la main ou à portée depuis ce jour. J'avais arrêté depuis longtemps mais il m'a poussée à reprendre. Il était dans l'esprit et il fallait l'éviter. La fenêtre était toujours devant moi. Je me suis demandé de nombreuses fois si l'on pouvait faire quelque chose avec.
On m'a regardée de travers.
On m'a regardée de travers et on m'a demandée ce que c'était mon problème. Alors j'ai répondu l'alcoolisme, mais je me suis trompée sur toute la ligne. L'alcoolisme n'est que la manière de vivre mon problème. Mon problème c'était à la fois lui et les autres moments. Les moments de vides. C'était moi aussi certainement. C'était moi seulement le problème. Et ce n'était que le début. Je le savais, lui aussi. Enfin, c'est ce que j'espère.
J'ai tout essayé. J'y laissé ma peau là-bas. Réellement, ma peau est déchirée. Je suis une petite merde.
Oui, je suis une petite merde. Je le dis très haut et bien fort : je suis une petite merde. Je me suis laissée détruire par le piège en toute conscience des choses. Je sais que je n'aurais pas dû, mais je l'ai fait. Maintenant, j'ai perdu. Je n'ai plus rien. J'ai connu quelqu'un qui était le seul à pouvoir me provoquer, il était le seul à me faire lever de la chaise, il touchait mon âme et ma vie prenait soudain un sens. Il était là et aujourd'hui il n'est plus. Je n'ai plus rien. Je suis une petite merde : une conne parce que je me suis faite berner, une idiote parce que mon cœur ne sait pas résister et puis une stupide parce que je savais les conséquences et que j'ai fait l'aveugle. Je le savais parce que Gainsbourg l'a dit. Alors oui, je suis une petite merde. Mais vous tous êtes encore pire. Vous me voyez comme une petite merde parce que je dis que je suis une petite merde parce que je me considère comme ça. Vous vous contentez de l'avis d'une femme vieille et folle et vous êtes contents de ça. Vous avez l'air beaux avec vos sourires. Vous ne faîtes rien et vous souriez. C'est beau de sourire. Vous êtes de plus grandes merdes que je le suis. Vous n'essayez même pas de comprendre. Je n'ai pas besoin d'être sauvée : je suis une femme. Si je suis une petite merde, alors vous êtes des merdes encore plus petites tout compte fait. Celles qui ne sont pas assez dignes pour être ramassées, assez petites pour rester libre car on dit qu'elles ne feront aucun mal d'où elles sont, assez petites pour ne faire aucune tâche sur le tableau. Je vous déteste. Au moins, vous vous rendez compte qu'on est tous de la même espèce.

Lui n'avait peur de rien. Il n'avait aucune référence, ne se basait sur rien. Sur lui à la limite, et encore. Il sortait du lot, c'était un vrai original sur qui le regard de n'importe qui pouvait se poser. Il était original et il s'assumait en plus de ça. Il le savait donc. C'est assez énervant. Il perd de son charme. Ceux qui sont beaux mais qui sont le plus sont souvent ceux qui ne le savent pas. Lui en jouait. Pourtant il avait le cœur qui se serrait autant que moi quand nous nous voyions.
« Tu le sais que je ne t'attendrai jamais ». J'avais mal à la gorge de lui mentir. Mais avec lui, je n'avais plus peur de rien. Le silence pendant les repas, les regards au loin - au loin dans lui -, les silences en général. J'ai mal au cœur. Un amour perdu. Les rires sont loin. J'aimerais voler pour ne plus y repenser. Je n'avais plus peur de rien. Il sait que je me sens protégée à côté de lui. Il l'a fait exprès pour me rendre vulnérable. Et la tristesse accentue la vulnérabilité : c'est mathématique. Aujourd'hui j'ai peur. J'aimerais que tout rentre dans l'ordre.
L'avez-vous vu ? Par où est-il passé ? Si vous le croisez, dites-lui qu'il me manque. Parce qu'il me manque. Ce ne doit pas être réciproque mais faites-le-lui savoir.
Il ne reviendra sûrement jamais. Ne me dites pas sa réponse si elle est négative. Je la sais déjà. Je sais qu'il est parti, donc il ne veut plus me voir. Et encore moins entendre parler de moi. J'ai envie de lui crier dessus. Non pas pour lui faire peur mais pour qu'il m'entende de là où il doit être. De toutes façons, mon cœur ne saura pas s'exprimer moins fort. Mais ça ne sert à rien de se débattre contre la nuit, le jour se lèvera encore. Demain, et puis le jour d'après.
Il m'a sauvé et il est parti comme ça. Je n'avais pas à être secourue, je vous le jure. J'étais indépendante. Mais on ressent le besoin d'être sauvée seulement lorsque l'on est en train d'être sauvée. Et la personne qui réalise ce miracle, qui nous fait passer de l'autre côté de la barrière a soudain un nom. Je me suis faite sauvée. Croyez-moi, j'en avais besoin. J'ai été sauvée de la vie et de ce qu'elle implique - à savoir l'ensemble des forces engloutissant l'inertie du malheur à tel point qu'elles s'inscrivent sur la face, dans tous ses petits creux, défonçant tous ses petits défauts qui s'aggravent avec le temps. J'ai vécu ce qu'on peut - et j'en suis certaine - appeler le bonheur. Le vent a tout balayé sur son passage. Les larmes s'écoulent sur les joues pour arriver jusqu'à mes lèvres. J'avais soif.
Vous ne savez pas ce que c'est que de se réveiller à côté de quelqu'un dont la seule face, même endormie, même réduite à un simple souvenir, arrive à nous faire sourire. Si vous l'avez vécu et que vous ne vivez plus la même chose, vous devez avoir l'envie de mourir, de ne plus exister, même pas intermittence. Même ça, rien ne suffira. Même si ça revient. Une fois que c'est parti une fois, ça fait mal pour toujours. J'aimerais me rapprocher des autres, ne serait-ce que pour essayer de s'en approcher quand on désire beaucoup plus : la possession des autres. Dans le but de vouloir être quelqu'un, quelqu'un d'autre, une autre chance qu'on se donne fièrement à soi-même.
Je ne veux plus être au monde. Non. Je veux plus que ne pas être au monde. Je ne veux pas le monde. C'est la faute aux autres. Les hommes ont évolué consciemment vers une direction assez vague pour être tristement précise. Ils ont imposé aux générations successives une chose : travaille, obéis, consomme et ferme ta gueule. Non. Ça ne peut pas être eux. Ça ne peut pas être qu'eux. J'ai arrêté le Seroplex qu'on m'avait conseillé. J'avais même dépassé la dose conseillée. Désormais, deux prises quotidiennes, de quoi détendre un lapin. Puis je n'ai plus envie d'ingurgiter quoi que ce soit. Alors j'ai arrêté.
Je pense que la haine franchit différentes étapes. Je pense aussi que c'est un réflexe humain pour se protéger. La détresse, l'anxiété, l'hyperactivité, tout ça pour retrouver un endormissement mental et corporel. La douleur, quant à elle, survit. Elle ne s'efface pas. Elle ne s'effacera jamais. Et quand elle ne fait plus mal. Elle s'inscrit dans la mémoire. Et, vous savez, elle revient quelques fois par quelques pics à certains moments. Vous savez : quand vous dîtes qu'un endroit ou une chose vous rappelle quelque chose. C'est faux. Les pics maladifs sont aléatoires. Et plus la brûlure semble s'éloigner, plus elle revient avec force. Elle arrive même à pousser un bruit qui déchire le silence assommant. La blessure n'est jamais refermée. La douleur est toujours là.
J'aurais aimé lui écrire quelques mots dans une lettre avant qu'il me le dise. Afin de lui expliquer ma volonté de rompre parce qu'il ne me rendait plus heureuse ou pour une autre raison stupide. En fait, ce serait plutôt pour moi ; que je me dise que je suis la seule à pouvoir me faire du mal. Ce serait même pas franc de ma part. Je n'ai même pas eu l'intelligence ni le courage d'y avoir pensé quand tout ça s'est présenté à moi. Je n'ai même pas vu ce qui s'était présenté à moi le moment venu. J'ai fait l'aveugle parce que j'étais trop conne pour ne serait-ce qu'essayer de lui parler. J'étais amoureuse ; ce n'était peut-être qu'une excuse. J'étais lâche : il est peut-être parti parce que je voulais le voir partir.
Il me retrouvera peut-être dans quelqu'un d'autre. Il me retrouvera dans quelqu'un d'autre. Ça me réduit - à peu de choses près – à peu près n'importe qui. Je n'étais pas assez bien pour lui. Certainement. J'aurais aimé parler au conditionnel. Que tout ça n'ait jamais existé. Juste une rencontre et un regret : de cette façon il n'y aura pas de tristesse. Du moins, elle restera à un stade primitif qu'on pourra toujours détacher de soi. Et je fais comme ces grandes personnes dans leurs costumes bien taillés qui crient des mots auxquelles on ne s'intéresse que très peu. Ils sont convaincus du contraire. Ces mots criés ne nous effleurent pas. Et ils s'en foutent. Mais ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir. Le mot amour est destructeur. Mais eux se trompent, ils sont à côté. Ils se trompent. Je suis clandestine dans ce qu'ils disent. Je suis clandestine dans l'amour aussi. Ils disent de grandes choses – si grandes qu'elles se trouvent être universelles ; d'une universalité si grande qu'elle se confronte à l'hermétisme de ces individus fondus dans la masse.
La tristesse se vit seule. On se cache pour pleurer et crier. On fait du bruit pour soi-même. Ce n'est pas de la communication, c'est du simple dégueulis de paroles et de larmes pour se « soulager ». Se soulager de quoi ? Ça ne résout rien : le poids croule sur ses propres épaules. On fait semblant que tout va bien, parce que tout doit bien aller. Alors on s'isole. Et les mains se rapprochent du visage naturellement. Et les pleurs se nichent à l'intérieur. Dans le creux. Et plus les larmes s'écoulent, plus l'isolement est profond et plus le long chemin vers le silence se fait long.
Aujourd'hui je crie. Je crie pour être plus légère. Bien que ça ne marche pas. Je crie pour me libérer. Ça ne marche pas non plus.
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luly
Il s'agit d'un monde-bulle accolé au notre et régie par les énergies de la lumière et des ténèbres. Rien n'est pourtant tout blanc ou tout noir. 4 contrés. 2 continents. 3 peuples. Du racismes, des puissants, des faibles, des gentils, des méchants. Un monde complet avec autant d'histoires à découvrir.

Mon monde est en cours de création. Tout est déjà en tête mais ne peut être révélé. Vous ne comprendrez donc pas tout de ce nouveau monde et de son fonctionnement mais vous saurez tout de même apprécier, je l'espère, les nouvelles provenants de différentes époques et de différentes personnes de mon petit monde. Les passages en gras sont des annotations pour moi et des éléments que vous ne comprendrez peu-être pas. (je reste disponible en commentaire pour des explications)
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