Partie 1 - Station hantée

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- Tu vas vraiment aller là-bas ?

Aliénor contemple le visage d’Isalie, ses sourcils levés et ses yeux noirs agrandis de surprise. Elle hausse les épaules.

- Oui, bien sûr, pourquoi ? De toute façon, je n’ai pas trop le choix, j’ai accepté la mission hier. Si je l’avais refusée, ça aurait pu porter préjudice à ma carrière.

- Mais, tu ne sais pas ce qui se dit à propos de Kappa Phi 457 ?

- Non. Pour moi, c’est juste une ancienne station orbitale transformée en hôtel pour riches. Je devrais savoir quelque chose de spécial ?

Isalie fait une pause pour bien ménager ses effets. Même Schrödinger, le chat-robot d’Aliénor, posé à côté d’elle sur la banquette comme une statuette antique, ne bouge pas d’une moustache.

- On dit qu’elle est hantée.

Aliénor ne sait pas comment réagir. Elle passe sa main dans ses longs cheveux blonds, aspire une gorgée de son smoothie mangue-ananas-fruit du dragon. Puis elle éclate de rire.

- Quoi ! Tu te fiches de moi, Isa ?

Mais Isalie ne répond pas à son hilarité.

- L’un de mes proches amis est allé y travailler durant quelques mois comme cuisinier. Il m’a raconté des choses vraiment étranges. Il a préféré démissionner, pourtant il était heureux là-bas et extrêmement bien payé. Quand il est revenu, il n’était plus du tout le même. Il a vu "le Fantôme".

- Bon, allez, arrête de me faire marcher, tu sais que je ne crois pas à ces trucs-là. Je suis un être rationnel, moi ! Essaie avec quelqu’un d’autre, tu veux bien ?

- D’accord, on n’en parle plus. Mais n’oublie pas : « Dans l’espace, personne ne t’entend crier » ! (*)

- Pfff, ça doit bien dater du Précambrien. Franchement Isa, tu n’as pas honte ? Renouvelle-toi un peu !

- Je connais mes classiques, au moins !

Le silence s'installe pendant qu'elles sirotent leur boisson. L'ambiance feutrée de l'Astéroïde s'insinue en elles et les porte à la rêverie. Aliénor savoure cet instant de calme, joyau pur et parfait posé sur la trame de sa vie tumultueuse.

- Moi, j’y crois, intervient Livia, qui est restée en retrait jusqu’à présent.

- À quoi ? À cette histoire de fantôme ? Tu dis ça pour me taquiner, rassure-moi !

- Non. J’ai mes raisons.

- Ah oui ? Tiens donc ! Tu peux m’en dire plus ?

Livia sourit d’un air mystérieux et avale une gorgée de son chocolat chaud avec une lenteur calculée.

- Tu verras lorsque tu seras sur Kappa Phi.

Aliénor ne cherche pas à lui répondre. Elle est soudain ailleurs. Troublée par son sourire, ses yeux verts à la fois pétillants et innocents, ses taches de rousseur, ses lèvres pulpeuses bordées d'une infime trace de chocolat. Sans détour, elle se voit y poser les siennes et les goûter avec avidité. Mais que lui arrive-t-il ?

Soupçonneuse, elle scrute son verre. Aurait-on remplacé son smoothie inoffensif par un "Blue Comet", cocktail réputé pour ses propriétés désinhibitrices, voire hallucinogènes ? Non, c’est bien sa boisson préférée, pourtant. Alors la fatigue ? L’appréhension du voyage ? La pression de son travail chez Titan Terraforming (**) ?

- Ça va, Nila ? Tu as l’air bizarre, tout à coup.

Aliénor tente de se ressaisir et de ne pas rougir comme une enfant prise en faute. Livia a-t-elle perçu le changement dans le regard qu’elle lui porte ?

- Ça va, ne t’inquiète pas pour moi. Juste un peu de fatigue.

Lorsque Livia pose sur son épaule une main délicate, Aliénor retient son souffle. Elle sent son cœur battre plus vite et bien plus fort.

- Tu devrais rentrer te reposer. Tu veux que je te raccompagne chez toi ?

Gênée, elle aspire d’un trait le reste de son smoothie en regardant ailleurs. Ses yeux se focalisent sur la décoration de l’Astéroïde : les roches lunaires et martiennes, les lampes à lave avec leurs bulles mouvantes. Puis sur Amir, le barman, qui est en train de confectionner un cocktail avec des gestes mille fois répétés.

Partout sauf sur Livia, dont le visage, encadré d’une magnifique chevelure rousse, courte et bouclée, est empreint d’une tendre sollicitude.

Aliénor repense à tous les moments de complicité qu’elles ont partagés. À ce mélange particulier de force et de douceur qu’elle a toujours trouvé si attendrissant chez elle. À cette vulnérabilité qu’elle est seule à connaître…

Non, elle ne veut pas ! Livia est son amie et elle doit le rester.

- M…merci, c’est très gentil, mais ça ira ! Marcher me fera du bien. J’ai beaucoup apprécié cette soirée avec vous deux. Je vous rappelle avant mon départ, promis !

Elle s’empare de sa veste et l’enfile d’un geste un peu tremblant. Lorsqu’elle sort du café, elle accueille avec joie l’air piquant et humide de fin d’automne qui l’aide à reprendre ses esprits.

- Non, ce n’est pas possible, non, se murmure-t-elle.

Par pur automatisme, son chemin la mène vers son appartement avec vue sur la Tour Eiffel. Schrödinger la suit en trottinant, ombre fidèle et furtive.

- Je ne sais vraiment plus où j’en suis.

Le chat-robot lui dédie un miaulement interrogatif. Aliénor soupire et presse le pas. Elle a froid. Et peur.

Le vent se lève et la gifle sans ménagement. La nuit sent la pluie et les feuilles mortes. Elle a hâte de se blottir au creux de son lit, au chaud, sous le rempart dérisoire des couvertures et de sombrer dans l’inconscience.

Loin de tous ces sentiments qu'elle ne maîtrise pas.

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(*) Slogan, légèrement modifié, du film Alien, sorti en 1979, qui commence donc à sérieusement dater à l'époque où l'action se déroule !

(**) Société très influente spécialisée dans le terraformage de planètes pour les rendre colonisables. Son premier projet réussi est Mars. Aliénor y occupe un poste d'expert technique dans le développement informatique.

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