Un soir à la grange

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- Allez, pousse ! Espèce de sale grosse !

Un mugissement de douleur me répond. Mon père, à côté, me jette un regard noir, retournant bien vite à Marguerite. Un sourd grondement désapprobateur résonne dans ma gorge. Cela fait plus de trois heures que nous nous acharnons, que nous nous battons avec et contre elle pour l’aider à mettre bas. J’ai bien le droit de jurer, bordel de merde !

Ah oui, pardon. Marguerite est une vache, une magnifique Montbéliarde, et moi, une banale fille de ferme ayant fêté ses 20 ans il y a deux mois. Je l’ai vu naître, je l’ai nourrie dans l’étable et m’en occupe avec amour depuis plus de six ans, d’elle et de ses 41 congénères. Heureusement, je n’étais pas seule, j’avais à mes côtés mon père et… et…

  • On y est presque, reste avec moi.

Sa voix grave me ramène à la réalité. Je ne sais pas comment il fait pour rester calme. Les pattes arrières ont surgi depuis 20 bonnes minutes, mais il m’empêche toujours de tirer dessus.

  • Si tu le fais maintenant, il va sortir en même temps que l'estomac. Laisse-le mieux se placer.

Comment peut-il rester si calme ? Du sang s’écoule de la vulve de l’animal alors que le mien commence à bouillir. Non, il faut le faire, maintenant !

J’empoigne l’un des jarrets, m’apprête à tirer. En réaction, mon père me colle une formidable beigne sur le crâne, je m’effondre au sol, sonnée.

  • PUTAIN ! PAPA ! Arrête tes conneries ! Ils vont tous les deux y passer !
  • Je t’ai dit de ne pas jurer.

Le ton est formel, neutre. Je le regarde, sentant les larmes me monter au visage. Les essuie d’un geste rageur, me laissant inonder par la colère. COMMENT PEUT-IL RESTER CALME ?! Je me relève maladroitement, prête à lui rentrer dedans. Il me voit venir à des kilomètres, esquive ma charge et m’envoie m’écraser dans le foin, me voilà de la paille plein les cheveux. Ils sont déjà sales et puants, bien que je m’en sois occupée une bonne heure, il y a encore trois jours. Je le devais, pour elle. Ma belle chevelure noire… elle disait toujours que ça me rendait jolie quand ils étaient brossés…

Marguerite mugit d’autant plus fort. Son œil droit me fixe, la paupière grande ouverte. Elle sent ma peine, ça la stresse. Mon père m’a déjà oubliée, posant une main sur sa croupe, il murmure, mais, je peux l'entendre sans mal.

  • Allez ma belle. Tu vas y arriver. Pour toi, pour lui, pour elle.

Lui aussi est en larmes, mais il garde son sang-froid. Comment peut-il rester calme… ça ne fait qu’une semaine. Comment peut-il endurer ?... Endurer une vie à se battre, endurer les insultes, les remarques, les regards méprisants. Ça, on peut l’endurer, c’est simplement notre quotidien… Mais ça…

Je me force à me calmer, m’avance pour me mettre à hauteur de museau. Par habitude, je pose ma main entre ses deux yeux, là où elle ne peut me voir. Elle tente de bouger la tête, mais je la bloque. Je la fixe dans l’œil gauche, mon préféré. L’autre est injecté de sang depuis qu’elle s’est blessée en se battant contre Furiosa. Je ne peux m’empêcher de sourire à ce souvenir. C’est moi qui avais insisté pour appeler notre dernière venue dans le cheptel ainsi, en lien avec son horrible caractère et la Furiosa de Mad Max. Un film bien comme je les aime, où l’humanité a pris ce qu’elle méritait dans la gueule. Maman n’avait pas aimé… elle n’aimait pas quand j'étais pessimiste…

Marguerite finit par se calmer. Ses flancs ont du mal à se soulever, elle est à bout. Je m’accroche à elle, mes larmes se mêlent aux siennes. Je reprends les mots de mon père, bien qu'avec une voix plus faible et tremblante.

  • Allez ma belle, tu vas y arriver. Pour toi, pour lui, pour elle.

Un bruit de moteur s’annonce de l’autre côté. Enfin ! Ce doit être le moment. D’abord un léger vrombissement, puis un rugissement égal à celui de l’animal souffrant ! Mon père, au volant de sa Berlingo, appuie sur la pédale de l’accélérateur. Marguerite hurle, me donnant un coup de museau. C’est la troisième fois que je tombe à terre. Je commence à voir trouble.

Des bruits peu plaisants se font entendre. Enfin, pour vous. Pour moi, c’est une douce mélodie annonciatrice de la vie à venir. Le veau est enfin extirpé du ventre de sa mère dans un horrible bruit de succion. Je me relève à nouveau, séchant vaguement mes larmes en faisant le tour de l’animal. Il est affalé au sol. Il est né et sa mère va survivre ! Elle a perdu du sang, mais rien n’est trop abîmé à l’intérieur. Je n'aurai pas à lui remettre ses organes en place. Pas cette fois. Le placenta fait déjà le repas de mes deux chiens se battant pour le dévorer, quant au veau, il est lié à la voiture par une corde et à sa mère par le cordon ombilical. J’écoute ses cris comme on découvre le nouvel album de son idole, sortant mon Opinel pour couper le lien de chair parallèlement à mon père qui lui libère les pattes.

Une si douce symphonie…

L'animal se retrouve entre mes bras. Enfin, plutôt, il y bondit ! Il tente déjà de me téter les doigts. Il pue, il pue tellement que j’en ris ! Un rire nerveux, aucunement joyeux. Je ne le serai plus jamais. La pression s’évapore d’un coup, je vais m’asseoir, volontairement cette fois, veillant à être bien vue de Marguerite. La pauvre vient de gagner son combat, il faut qu’elle récupère, elle est trop faible pour se faire téter à ses trayons, surtout vu l'ardeur qu'y mettent les veaux !

  • Tiens.

Un biberon m’est tendu. Je le prends doucement d’une main, lui donnant son premier repas. Il tète comme un forcené, ça me fait sourire. Mes larmes tombent sur son front. Il m’observe de ses grands yeux, découvrant la vie dans ce qu’elle a de mieux à offrir, des bras aimants.

  • Profite, hey !

Une masse vient s’effondrer à mes côtés, c’est mon père. Il m’enserre d'un bras protecteur, me colle à lui.

  • Ta mère serait fière de toi.

Sa remarque brise le peu de calme que j’avais réussi à regagner. Des paroles acerbes s’apprêtent à sortir de ma bouche, mais… son regard… je le vois enfin, une preuve, une trace de sa douleur. Non… Il n’est pas calme. Il est détruit. Je referme mon clapet, accepte son étreinte et ne cherche pas à arrêter mes pleurs.

  • Pas de jurons ? Serais-tu en train de grandir ?

Je ravale ma morve d'un bruyant reniflement du nez. Il tente de blaguer, mais le cœur n'y est pas. Je pose ma tête sur son épaule, parlant d'une petite voix.

  • Elle me manque tant…
  • Moi aussi, Claire … Moi aussi.

Nous restons ainsi, des minutes, des heures, je n’ai pas compté. Les chiens sont partis jouer avec les restes du placenta à l’extérieur, il n'y a plus dans l’étable que Marguerite, le veau, mon père et moi.

  • Il va lui falloir un nom.
  • Mmmh… Ce sera Leeloo !

Il tique. Normal. Je ne veux pas plus le blesser qu’il ne l’est déjà, mais je ne peux pas résister. Leeloo était l’héroïne d’enfance de maman. Le Vème élément… J’ai dû le voir un millier de fois !

« Très bien. » Il prend quelques instants le museau du veau pour l’examiner. « Ça lui ira comme un gant. »

Lentement, je me calme. Je me sais aimée. Il sera toujours là pour moi, et je serai toujours là pour lui. Nous tiendrons, ensemble. Le calme vient après la bataille, nous commençons à nous assoupir.

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Ce qui est magique, c'est que le récit peut s'arrêter ici.

Il aurait pu s'arrêter ici.

Il aurait dû s'arrêter ici.

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