Chapitre 8

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Le lendemain, les soldats ne les avaient toujours pas rattrapés. Ils n’étaient pas loin derrière pourtant. Mais ils s’empêtraient dans tous les pièges de la forêt. Il est vrai que la végétation de cette île qui séparait le fleuves en deux bras n’avait rien à voir avec celle de l’empire. La nature avait à peine été touchée. Les habitants avaient défrichées quelques clairières pour abriter les villages et leurs champs. Ils avaient aussi percés des voies tout juste suffisantes pour circuler. Mais partout ailleurs c’était la forêt vierge, tropicale, qui régnait en maître. L’Ellez vivait de la forêt, de ses fruits, des plantes, médicinales ou autres, qu’elle produisait, du gibier qu’elle abritait. Ils la touchaient le moins possible, préservant l’environnement pour assurer sa pérennité. Les habitants intervenaient si peu dans leur environnement que les animaux ne manifestaient aucune crainte, continuant leur activité sans se préoccuper des stoltzt qui passaient. L’air vibrait des piaillement des oiseaux dans les arbres, des cris des reptiles sur le sol et des bruissements d’ailes des représentants de ces deux groupes qui en étaient pourvus.

Toutefois, les chemins étaient prévus pour des petits groupes d’une douzaine de personnes maximum, par pour une bande de presque soixante-dix fuyards. Et pourtant, ils passaient au travers de tous les pièges.

Meton finit par remarquer des mouvements dans les frondaisons. Il le signala à Saalyn. « J’ai remarqué, répondit-elle, on est surveillé.

— À ton avis, ils sont hostiles ?

— Oui. Mais pas pour nous.

— Ce sont eux qui retardent les soldats ?

— Et qui nous protègent.

— Mais pourquoi font-ils ça ?

— Si une armée envahissait Helaria pour poursuivre des fuyards, ne ferais-tu pas pareil ? » Le cœur plus léger, Meton rejoignit sa place en fin de groupe. Au passage, il transmit l’information à quelques personnes. La joie revint.

Il leur fallut deux jours pour atteindre la route qui longeait le bras majeur de l’Unster. À cet endroit, le fleuve était si large que la rive d’en face était invisible. Ils avaient l’impression d’être face à l’océan. D’ailleurs, ceux qui ne connaissaient pas la géographie du continent le crurent. Saalyn était toujours surprise que certaine personne ignorent son existence alors que c’était grâce à lui que la civilisation existait. Sa taille permettait de conserver sur l’autre rive les monstres qui la peuplaient.

Un jour de plus fut nécessaire pour arriver aux portes de Yeun, la capitale. Située à l’intersection des deux seules vraies routes du pays, la ville qui se dressait devant eux était petite selon les critères de l’Okarian, mais avait une allure de métropole aux yeux d’un Helariasen. Elle semblait constituée d’un rassemblement de village, chacun ayant sa place centrale entourée de huttes. Cependant elles étaient bien plus grandes et bien mieux entretenues que celles qu’ils avaient vu jusqu’alors, et des considérations esthétiques avaient présidées au choix des matériaux. Un bâtiment qui semblait fait de plusieurs huttes proches reliées entre elles par des passages couverts dominait l’ensemble : le palais du primat. Le long de la rive, une poignée de constructions rectangulaires servaient d’entrepôts au port qui s’étalait sur la berge. Une palissade, percée de portes à l’endroit où les routes entraient en ville, protégeait l’ensemble. La faiblesse des défenses en disait long sur la quiétude de l’endroit.

Le groupe se présenta à la porte la plus proche. Un garde les arrêta. « Helariasen ? demanda-t-il en Okarianmen.

— Oui, Saalyn maître guerrier libre et Meton maître guerrier, répondit Saalyn, nous escortons ces gens. Nous ne faisons que passer.

— Vous êtes attendus au port, dit-il. » Et il s’effaça pour les laisser passer.

Saalyn ne put s’empêcher de sourire. Non seulement l’envoyé de Wotan était ponctuel, mais en plus le pentarque avait éliminé toutes les difficultés. Peu de rois auraient laissé entrer une telle troupe dans leur capitale avec autant de facilité. À moins que ce soit une réaction à l’incursion de l’Okarian sur leurs terres. Le salut respectueux que lui adressa le garde la fit pencher vers la seconde solution. Les fuyards entrèrent dans Yeun sans autre formalité.

Le port, à l’image du reste de la ville, était petit mais bien équipé. Trois pontons en bois permettaient aux bateaux de s’amarrer. L’un d’eux était occupé par une petite flottille de barques devant laquelle des marins s’occupaient en jouant aux dés. Saalyn eut une surprise en reconnaissant celui qui était à leur tête. « Maître Braton, s’écria-t-elle.

— Maître Saalyn, ça fait plaisir de te revoir après tout ce temps. Tu n’as pas changé. » Meton regarda avec curiosité ce stoltz qui en moins de quinze ans avait réussi à révolutionner la Pentarchie avec ses inventions et ses idées nouvelles. Un stoltz qui pourrait bien devenir son pentarque un jour, si les rumeurs qui en faisaient l’héritier de Wotan étaient exactes. « Je vois que ta mission a réussi, remarqua Braton en détaillant le groupe qui l’accompagnait.

— Avec succès. Et vous, pas de difficulté ?

— Un peu au début. Le primat refusait de nous laisser aborder pour vous attendre, malgré la médiation de Muy. Puis brusquement, il y a trois jours tout s’est brutalement débloqué. » Ce résumé succint confirma l’hypothèse de Saalyn : la violation de souveraineté par les soldats okarianal avait mis les Ellezseny en colère. Ils feraient tout pour que le raid échoue.

À l’avant de la première barque, Saalyn regardait l’île d’Ystreka. Elle approchait trop lentement. Leurs embarcations étaient trop lentes. Ils avaient réussi à prendre un peu d’avance sur l’armée d’Okarian et l’empire n’allait jamais réussir à obtenir les navires qu’il réclamait à la primauté. Mais tôt ou tard, ils allaient se lancer à leur poursuite. À ce moment-là, elle préférait qu’ils soient à l’abri des défenses de la pentarchie.

Brusquement, un homme montra quelque chose du doigt. « Regardez là-bas ». Un bateau émergeait de l’embouchure de l’Unster. Par chance, il était à peine plus gros que le leur, il allait donc mettre du temps pour les rattraper. Mais il n’était pas seul, toute une flottille ne tarda pas à le rejoindre. Ce que la primauté leur avait refusé, ils l’avaient pris de force. L’Okarian allait vraisemblablement avoir quelques problèmes diplomatiques avec sa frontière sud dans les mois à venir.

La poursuite s’engagea. Les Helariaseny avaient de l’avance mais les Okarianseny les remontaient peu à peu. Sous ces latitudes, les vents dominants soufflaient vers l’ouest, ils l’avaient donc de face. Mais leurs poursuivants aussi. Les Helariaseny étaient habitué à manier leurs braques de pêches alors que les Okarianseny étaient novices en navigation. Mais leurs embarcations étaient plus grandes et plus rapides. Saalyn estimait qu’ils les rattraperaient un peu avant leur destination. Tout allait donc dépendre des réactions des défenseurs de la Pentarchie.

La guerrière libre fixa l’île devant elle : un plateau entouré de falaises qu’on aurait dit surgi du fond de la mer et bordé de larges plages de sable. Le sommet avait été fortifiée récemment. Elle attendait de voir ce qui allait se passer.

Enfin, une réaction se produisit. Un rocher gros comme une tête vint droit sur les fuyards, il passa au-dessus d’eux et s’écrasa dans l’eau, un peu en avant de l’embarcation de tête des poursuivants. Des vivats accueillirent cette manifestation de puissance. Les défenseurs de la pentarchie n’avaient pas cherché à couler les Okarianseny, c’était un coup de semonce pour les prévenir qu’ils entraient sur le territoire d’un royaume indépendant et leur enjoindre de faire demi-tour. Le capitaine okarianal donna l’ordre à sa flottille de se disperser pour constituer des cibles moins faciles mais ne renonça pas.

Saalyn ne se faisait aucune illusion. Les catapultes étaient efficaces contre des gros navires. Mais les barques de pêcheurs qu’ils utilisaient tous constituaient des cibles bien plus petites, difficiles à atteindre. Toutefois la manœuvre les ralentit, donnant aux fuyards un délai supplémentaire, peut-être celui qui allait leur sauver la vie.

« Passe au nord, ordonna Saalyn au barreur, entre l’île et le continent.

— C’est plus long, ils risquent de nous rattraper si on passe au nord, remarqua-t-il, et le courant nous entraîne au sud. On y arriverait plus facilement.

— La côte devant nous est déserte, personne n’y vit. Vu leur respect de la souveraineté ces temps-ci, ils n’auraient aucun scrupule à nous y poursuivre. La côte nord nous assurera une meilleure protection. Et nos poursuivants auront les mêmes difficultés pour aller dans cette direction. »

« Et je ne veux pas qu’ils voient ce qu’on prépare au sud », murmura-t-elle.

« Tu veux te mettre sous la protection de Jimip, d’accord. » Le barreur infléchit légèrement la trajectoire selon les indications de la guerrière libre.

Les Okarianseny les avaient presque rattrapés quand ils s’engagèrent dans le bras de mer qui séparait l’île du continent. La première ville, visible seulement par les ouvertures creusées dans la falaise, fut dépassée, mais le barreur n’accosta pas. Sa cible était Jimip, la forteresse de l’Helaria, seul endroit où trouver des forces suffisantes pour résister aux Okarianseny. Depuis, il gardait le cap rivé sur le décrochement dans la falaise qui masquait la ville à leurs regards.

Devant les portes de la cité souterraine, les habitants s’affairaient, pêcheurs retournant au port ou charpentiers qui retapaient les coques. Les fuyards et leurs poursuivants ne tardèrent pas à être repérés. Maintenant que les bateaux s’étaient engagés dans ce que l’Helaria considérait comme son domaine privé, les coups de catapultes n’avaient plus pour but d’effrayer, mais de détruire. Deux barques avaient été coulées, six avaient pu passer. Les survivants avaient rejoint le bord à la nage où les habitants les avaient capturés. Mais toujours aucune trace des soldats de la Pentarchie.

Au signal de Saalyn, les trois barques d’esclaves accostèrent. Il restait encore un millier de perches pour rejoindre Jimip. Encouragé par les habitants de la ville, les fuyards s’élancèrent au pas de course. La guerrière et son compatriote surveillèrent que personne ne traîne avant de les suivre. Les soldats okarianal étaient sur leurs talons.

Saalyn dégaina son épée et se retourna, faisant face à ses poursuivants. Ils étaient une bonne centaine. Trop pour elle. Ils s’arrêtèrent pourtant. Le capitaine se plaça devant elle, hors de portée de son arme. « Tu deviens raisonnable, dit-il, tu as décidé de te rendre.

— Au contraire, je vous laisse une chance de vous en sortir vivant en renonçant et en me remettant vos armes. » Il éclata de rire et se tourna vers ses hommes. « Vous entendez vous autres, elle veut qu’on se rende. » Les soldats rejoignirent leur commandant dans son hilarité. « Et c’est toi qui vas nous vaincre, seule.

— Non, c’est moi. »

La personne qui venait de prononcer ces mots étaient hors du champ de vision de Saalyn, mais elle reconnut aussitôt la voix. « Wuq, murmura-t-elle, tu sais ménager tes effets. » La petite stoltzin était si menue qu’elle ressemblait à une enfant, si ce n’est sa silhouette indéniablement féminine. Elle n’aurait rien eu de menaçant si elle n’avait été accompagnée d’une troupe de soldat presque aussi nombreux que les Okarianseny. Ils étaient là pour la galerie. Wuq était une combattante expérimentée et une puissante magicienne ; Saalyn était sûre que malgré sa fragilité apparente elle pouvait vaincre les envahisseurs à elle seule.

Le capitaine estima rapidement les forces en présence, il avait encore l’avantage. Ses hommes étaient plus nombreux et leurs lances, équipées de pointes en métal, étaient meilleures que celle en silex des Helariaseny. « Poussez-vous jeune fille, nous sommes à la poursuite d’esclaves en fuite.

— Pas ici, répondit Wuq, l’Helaria est un état souverain, vous n’avez rien à y faire ici.

— Je suis Dos, capitaine de l’armée d’Okarian, ce n’est pas vous qui m’empêcherez de remplir ma mission.

— Je suis Wuq, pentarque d’Helaria. Vous ne passerez pas sans un accord diplomatique entre nos pays et je doute que vous l’obteniez en procédant de cette façon. Partez d’ici et envoyez-nous un ambassadeur si vous voulez continuer votre mission à l’avenir. »

Elle avait posé ses mains sur les hanches, vaine tentative pour se rendre plus imposante.

« Un accord diplomatique entre l’empire d’Okarian et… et… comment dites vous déjà, l’Heli… » Wuq haussa juste un sourcil, un simple geste qui effrayait Saalyn quand il s’adressait à elle. Mais le capitaine ne connaissait pas la pentarque aussi bien que la guerrière. Il ne prit pas la mesure du danger. « Soit, je vais passer en force, dit-il. Ça va être un vrai massacre si vous ne vous montrez pas plus raisonnable.

— L’Okarian a perdu une phalange en Yeun Ellez, veut-il en perdre une seconde ? En moins d’un jour, ça fait beaucoup en temps de paix.

— Et vous allez mourir en masse. » La seule réaction de la stoltzin devant la vantardise du soldat fut de désigner la falaise de la main. Le capitaine, peu habitué aux habitations troglodytes, l’avait oubliée. Il leva la tête. Trop haut pour qu’il puisse s’en protéger, les fenêtres de la cité étaient toutes occupées par des archers. Tous avaient une flèche prête à être décochée. Il avait eu raison, ça allait être un massacre, mais pas celui qu’il avait prévu.

Le capitaine Dos s’inclina devant Wuq. « Madame, dit il, je vais me retirer. Mais croyez bien que cet affront ne restera pas impuni. Je vais en aviser mon empereur qui prendra les mesures qui s’imposent.

— Mais faites. Nous attendrons votre ambassadeur et nous le traiterons avec le respect qui lui est dû. » Le militaire s’inclina. « Vous ferez moins la fière dans quelques jours.

— J’en doute. L’Helaria est une nation indépendante. Et nous avons les moyens de nous défendre. » Il jeta un coup d’œil sur les défenses de l’île, les hautes falaises surmontées de catapultes, la ville à l’épaisse porte de bois protégeant des couloirs certainement truffés de pièges contre les envahisseurs, une plage si large qu’elle obligerait les assaillant à attaquer à découvert des adversaires protégés. Le royaume ne serait pas facile à prendre en effet. Les Helariaseny avaient tiré la leçon de l’attaque pirate. Pirates qui comptaient quelques magiciens dans leurs rangs, ce qui n’était pas le cas de l’Okarian. « Adieu madame, j’espère ne pas revenir ici, car ce serait pour vous détruire.

— Adieu capitaine. L’Helaria n’est pas un État fermé. Si vous venez en ami, seul et sans arme vous serez toujours le bienvenu. » Il fit un bref salut de la tête, puis se tourna vers ses hommes. Un instant plus tard, les Okarianseny quittaient la pentarchie.

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2016 © Floriane Aubin
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