32. Un acupuncteur, un naturothérapeute et un homéopathe entrent dans un bar

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"Le dormeur doit se réveiller."

Dune

Dans ma vie d'avant, alors que l'harmonieuse union des soucis inconséquents à l'étroitesse d'esprit régnait en maître, consulter un acupuncteur relevait de la bonne blague. Je n’étais pas vraiment prompte à rencontrer un spécialiste en cas de bobo. Aucun rendez-vous chez l’ostéo ou autre manipulateur de l’extrême à mon actif, pas d’hospitalisation, à part pour mes accouchements, et j’avais même eu l'indicible chance de ne jamais emmener mes enfants aux urgences. Je me tapais mon trio de visites annuelles dentiste/ophtalmo/gynéco dans une même foulée, la corvée de la rentrée. Je visitais mon docteur principalement pour les Trolls : vaccins, rendez-vous sympatoches pour les gastros ou grippes saisonnières afin d’obtenir mon mot d’absence du travail, certificats à remettre aux animateurs sportifs. Voilà. Ouverte comme une serrure grippée à l'univers médical.

J’étais loin de me douter que j’expérimenterais un jour un large panel de médecines alternatives, non conventionnelles ou traditionnelles et une kyrielle de traitements chelous en plus, comme on teste des sushis sur le tapis roulant au resto japonais. C'est fou, l'adaptation.

Il existe des rebelles dans toutes les professions, même chez les médecins. Avec un vrai diplôme et qui se sont bien farcis leurs neuf ans d'études. Ils possèdent un numéro Adéli et affichent une plaque sur la porte. Le prix de leur consultation est remboursé par la sécurité sociale, mais ils ne rentrent pas dans le moule préformaté du lobbying pharmaceutique et des directives ministérielles.

Sortir du territoire bien balisé de Cancerlandia pour s'aventurer dans les contrées exotiques que peuplent ces quelques frondeurs n'est pas chose facile. Ils se cachent. Ils sont très discrets, un peu farouches. Ils ne prennent plus de clientèle, ils sont surbookés. Ils arrivent souvent en fin de carrière, voire déjà à la retraite. Ils ne sont pas appréciés de leurs collègues de Cancerlandia, oh non non non. Il n'est pas interdit de leur rendre visite, bien que les sourcils se haussent à la mention de leur nom. Mais bon, tant que cela n'interfère pas avec le traitement en cours, il m'est possible d'aller jouer dans le bac à sable avec mes petits copains docteurs tandis que Médecine Moderne, sérieuse et véritable, s'occupe de mon cas.

Ledit traitement, vingt minutes mensuelles avec mon infirmier à domicile pour trois injections, m'a laissé tout le loisir d'explorer d'autres pistes. C'était soit ça, soit faire une dépression au Nutella, alors qu'une valse de pensées cafardeuses rythmaient mes premiers mois de cancéreuse : est-ce que j'avais l'air d'avoir quatre-vingt dix-sept ans et d'être au bout de ma vie ? Est-ce qu'il ne fallait surtout pas qu'on se batte pour moi ? Je ne méritais pas un petit investissement ? S'il vous plaît, ne m'opérez pas, ne me faites pas une chimio ni des rayons, j'adore ma tumeur. Et surtout mes métastases, elles me réconfortent de leur douce présence.

Je semble amère ? C'est normal, je l'ai été. Énervée ? Pareil, c'est mon état naturel et peut-être la cause de mon petit problème.

Même si j'ai éprouvé de la colère contre ce traitement, même si mon parcours est semé de quelques couacs, je n'en veux pas à mon oncologue. Elle est pro, sympa, à l'écoute et m'offre des consultations grand luxe de une heure trente. Stoïque souffre-douleur, elle répond à mes nombreuses questions, objections, remises en question et propositions sans jamais tiquer. Elle n'est pas contre mon envie de saut en parachute parce qu'elle a elle-même déjà sauté. Elle est OK pour chacun de mes projets voyage. Elle est d'une patience... Et surtout, les piquouzes anti-hormones ont prouvé leur efficacité. J'ai remballé mes remarques acerbes pour dire merci à Coco l'onco.

Mais comme j'aime bien la variété et que mettre tous ses œufs dans le même panier n'est jamais une stratégie payante, j'ai commencé une petite collection de rendez-vous parallèles avec des médecins hors parcours Cancerlandia.

Afin d'approcher ces praticiens méconnus, j'ai dû activer le mode recherche intensive et passer par des connaissances et des recommandations. Pour avoir un rendez-vous avec le cancérologue ermite, il y a un créneau le lundi matin entre 7h30 et 8h. Si c'est loupé, ou que la ligne est toujours occupée, il faut attendre une semaine pour réessayer. Pour un autre, il faut montrer patte blanche au téléphone, expliquer en quoi on mérite la consultation. Quand on arrive finalement à les rencontrer, garder l'esprit ouvert il faudra.

Il y celui qui m'acupuncte avec les doigts, sans aiguille. L'acupression ça s'appelle. Connaissais pas. J'ai dû faire une recherche sur le Net après le premier rendez-vous pour être sûre de ne pas m'être fait arnaquer. Depuis, je me suis rendu compte qu'à la fin de la séance, je me sens toujours très bien. Curieusement, il connaît les résultats de mes examens en avant-première. C'est troublant et je ne m'y attarde pas car cela me dépasse. Parce qu'il sait ce qui se passe dans mon corps. En me touchant du bout de son index. Ouais, c'est bizarre.

Un autre me prescrit tous mes à-côtés. Homéopathie, compléments, conseils et suivi de mon régime alimentaire. Il est spécialisé dans le régime cétogène et le traitement métabolique du cancer. Il est hyper encourageant, n'hésite pas à m'envoyer en consultation chez des spécialistes plus affûtés quand il n'a pas de réponse à mes trop nombreuses questions et en bonus, il m'offre de bons conseils ciné. Parce qu'il me fait sentir que je ne suis pas qu'une patiente de plus.

Un médecin naturothérapeute m'a suivie au niveau psy. Oui, je me rends bien compte de l'absurdité de cette phrase. Il n'est pas psychologue, mais ça colle entre nous. Il n'hésite pas à me dire ce qu'il pense, à me donner son avis et des exemples imagés. Il m'a ouvert les yeux aux forceps, au cric. Il me dérange, me pousse à me remettre en question, avancer, respirer. C'est un peu mon médecin chamane. Aussi ridicule que cette appelation soit, je n'en vois pas d'autre.

Sur ce chemin de traverse hors parcours imposé, ma collection s'est étoffée au fil des recommandations et des recherches : hypnotiseur, somatopathe, énergéticienne, coach de vie, passeur de feu... Cela n'a pas toujours été un succès ou une partie de plaisir, il a fallu affronter des résistances profondément ancrées (de mon côté) et quelques mines offusquées (du leur). Je plaide coupable de certains fous rires gênants. Il m'est arrivé également de risquer le blocage oculaire à force de trop lever les yeux au ciel. Mais j'ai trouvé des points d'appui, des ouvertures, du soulagement, beaucoup plus que je ne l'aurais pensé. J'ai découvert peut-être ce qu'on appelle la médecine holistique, qui s’intéresse à l'individu dans son entièreté, a contrario de la médecine allopathique qui cible la maladie. Ce n'est pas une compétition. Dans ce combat, je choisis de faire confiance à la Médecine avec un grand M.

Je ne me prive d'aucun allié.

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