Chapitre 14.4

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Plus de doute : le monstre avait atteint son plein potentiel. Sa nouvelle enveloppe, tout récemment acquise, paraissait s'être fortifiée au fil des dernières minutes et des coups échangés avec les gardiens des lieux. À chaque seconde qui passait, il devenait plus mortel.

« Tu as cru pouvoir nous échapper, n'est-ce pas ? » siffla Kratt, le regard rivé sur l'objet de sa mission.

La situation était critique. Effectivement doté d'un pouvoir de régénération hors du commun, le troll avait repoussé les limites de la ténacité. Cette fois, le demi-dieu devait reconnaître que pour se débarrasser de son opposant, il lui fallait s'allier à Bloddrekk. Après tout, ce qu'il avait en face de lui était bien le fruit de l'union de trois êtres distincts. S'il s'associait à la lame maudite, Valgard rétablirait un semblant d'équilibre dans cet affrontement ô combien inégal. Bien sûr, la simple idée de brandir un cadeau du seigneur serpent le rebutait toujours autant, mais survivre n'était-il pas devenu plus important que de s'en tenir à des principes qui ne lui avaient pas été d'une grande aide jusqu'ici ?

« Viens ! Jette-toi tête la première vers ta fin, insecte stupide ! » se moqua Kratt, plein d'orgueil.

Le fils de Hel se baissa pour ramasser une torche qui était tombée du mur, puis s'élança à toute allure en direction de son ennemi. Son visage n'affichait aucune crainte ni aucun doute. Il avait beau sentir le parfum âcre de la mort, il se sentait gagné par une profonde sérénité. Il n'avait plus besoin de se poser de questions. Plus besoin de se demander quoi faire. Un seul mot d'ordre : réussir.

Solidement accroché à son poignet, le flambeau tournoya et dessina dans l'air une spirale de flammes rougeoyantes, teintées d'orange. Bientôt, le bâton embrasé fondit sur le troll à la manière d'une boule de feu. Par malheur, la bête hideuse était sur ses gardes : trop maligne pour se laisser surprendre, elle balaya le minuscule météore d'un simple et nonchalant revers de la main. Ensuite, elle retira la lance plantée à travers sa cuisse. Quand elle en fut débarrassée, elle visa la menaçante petite forme qui grossissait de plus en plus. Sous des allures de comète entamant les cieux, le projectile fendit littéralement le vide.

Valgard maintint son allure. D'un coup, sa jambe droite fut éjectée du sol et la gauche se balança au-dessus de sa tête, inclinée légèrement sur le côté. Cependant que son buste semblait effectuer un demi-tour sur son axe, les dalles craquelées, couvertes de poussière et de cailloux parurent cette fois défiler au-dessus de son crâne. Telle une pince, ses deux mollets interceptèrent et enserrèrent la lance pour l'entraîner dans la direction opposée : celle de sa nouvelle cible, le visage crasseux et dévasté du meneur du trio. Un répugnant craquement se fit entendre tandis que la pointe et une partie de la hampe de l'arme défonçaient la boîte crânienne, perçaient le cerveau et jaillissaient de l'autre côté, à demi triomphantes.

La contre-attaque allait sans doute se montrer insuffisante. Dans une poignée de secondes, le revenant retirerait la pique ; sa blessure se refermerait. Mais le héros n'était pas naïf : ce n'était pas sur cet assaut qu'il avait misé. Profitant de l'effet de surprise, il retomba derrière le troll. Là, Bloddrekk l'attendait, à moitié dissimulée sous les décombres.

« Retournez-vous ! Retournez-vous et écrasez-le ! » hurla Kratt, aveugle.

Valgard était étonné de constater qu'il n'avait plus aucune incertitude concernant sa décision. Bien que sa mère lui ait présenté Bloddrekk comme une partie de lui-même, il avait d'abord choisi de rejeter cette vérité. Peut-être avait-il suffisamment ouvert les yeux pour l'accepter enfin. Peut-être se retrouvait-il dans une situation analogue à celle qu'il avait vécue lors de son combat contre Modgud. Peut-être se devait-il de faire la paix avec une part de son être. Qu'importait le nom ou l'allure de ce morceau d'existence. La poignée de l'épée saisie, cette impression se confirma.

La bête ressuscitée se lança dans un nouvel assaut. Trop tard, elle n'était plus de taille. Le fils de Hel lui porta trois coups successifs. Ses mouvements, enchaînés en une aérienne et gracieuse chorégraphie, balafrèrent l'invisible.

Les coups portés avaient été parfaits. Si tranchants que la chaire morte, immonde et répugnante, n'avait pu les sentir. En bougeant, le troll tricéphale scella son destin : une étrange cicatrice barra le visage de Giorkk en un long trait oblique qui passait de son arcade sourcilière gauche à sa pommette droite. Une seconde balafre, plus horizontale cette fois, se dessina juste au-dessus des yeux de Kratt. Une troisième vint scinder en deux l'infâme faciès de Mrogg. D'horribles râles de douleur retentirent à travers la salle. Des morceaux du monstre se détachèrent et tombèrent à terre. Triste spectacle.

« Nous... Nous allons guérir... Encore...

— Nous juste besoin d'un peu de temps. »

Sa gueule dégoulinante coupée en deux, Giorkk n'était plus capable de parler. Ses yeux blêmes et vitreux en disaient long sur le sentiment de détresse intense qui le submergeait alors. Kratt, son regard noyé de larmes, avait abandonné son rôle de meneur excité. Mrogg, lui, était semblable à un enfant après une mauvaise chute ; ses traits déjà fort disgracieux étaient noués en une effroyable grimace de souffrance. Pour la seconde fois, la mort allait faucher ces trois pitoyables êtres. Et qui allait s'en plaindre ? Il était loin, le fléau d'Eliudnir, ses morceaux épars baignés dans une immonde purée d'os et d'entrailles n'effraieraient plus jamais personne.

« Vous ne vous relèverez pas, leur lança Valgard d'une voix froide. Votre force venait de cette enveloppe magique que l'on vous a manifestement offerte afin de me tuer plus facilement. Nati avait vu juste. Pour vous infliger des plaies dont vous ne pourriez guérir, il me fallait avoir recours à une arme nourrie d'une magie similaire.

— Ce... jouet ? bredouilla Kratt dont la figure se décomposait à grande vitesse.

— Elle ne ressemble à aucune autre. Pourtant, ses pouvoirs ont jadis fait trembler Asgard. D'apparence fragile, elle renferme une chose face à laquelle vous trois n'êtes que des marmots. »

Valgard avait presque pitié de ses ennemis vaincus.

« On vous a trompés, reprit-il dans un souffle. Celui qui vous a envoyés ici devait savoir que je finirais par me servir de cette épée. Si c'est le cas, ce n'est que dans le but de m'éprouver qu'il vous a menés devant moi. Je regrette.

— Peut-être, lâcha un troll. Peut-être as-tu raison, finalement. On nous avait promis de nous libérer mais...

— Votre essence ne retournera pas dans Hvergelmir. Vous allez maintenant regagner le Grand Vide et vous y dissoudre. Estimez-vous heureux de ce privilège. La voilà, votre libération. »

Plus que la mort, c'était l'amertume de la défaite et de la honte qui faisait le plus mal. Hel s'était servie des trois comparses pour mettre son fils à l'épreuve : en vérité, les trolls n'avaient été que des pions aisément sacrifiables, du menu fretin tout juste bon à étrenner l'appétit de Bloddrekk.

Pour se venger, Kratt voulut dévoiler le nom de celle qui l'avait tiré des vapeurs émeraudes de la source primordiale. Comble de malchance, de petites flammes bleues envahirent sa peau et se changèrent en un véritable brasier à l'appétit sauvage. En une poignée de secondes, ce qui restait de lui et de ses camarades fut totalement dévoré par le feu.

Sortie de la pénombre, la souveraine des morts fit alors son apparition, son exosquelette de métal doré tintait à mesure qu'elle rejoignait son unique enfant. Voir une partie de son palais dévastée ne semblait ni l'attrister ni la surprendre. Elle se contentait d'évaluer calmement l'étendue des dégâts.

« Demain, il n'y paraîtra plus, fit-elle d'un ton étrange. Eliudnir aussi peut guérir.

— Vous saviez ? Vous saviez que cette chose était invincible ? Pourquoi, dans ce cas, n'êtes-vous pas intervenue ? lui demanda Valgard.

— Invincible est un bien grand mot, tu ne crois pas ? Si tu es parvenu à t'en défaire, c'est que j'ai bien fait de ne pas m'en mêler.

— Garm et votre invité nain ont été blessés. Ils auraient pu mourir.

— Cela, tu l'as empêché. Ou plutôt devrais-je dire : Bloddrekk et toi.

— Que se serait-il passé si j'avais échoué ?

— Tu n'as toujours pas compris, Valgard ? La quête qui est la tienne ne te laisse pas le loisir d'échouer. »

Garm et Nati se redressèrent péniblement et constatèrent avec soulagement que l'intrus avait été chassé de ces lieux. Arrivés en trombe dans la grande salle du trône et armés de leurs haches fétiches, les six voyageurs de Svarinshaug coururent secourir leur frère, jetant ça et là de méfiants coups d'œil. Ils se maudissaient d'avoir ainsi raté la bataille.

« Nous avons clairement entendu des bruits de combat mais une force invisible nous empêchait de les rejoindre. Nous avions beau essayé de nous ruer hors de notre chambre, nous y étions sans cesse rejetés ! expliqua Veig, perplexe. »

Pour se débarrasser des filets de sang qui tachaient son pelage noir, Garm s'ébroua avec vigueur.

« Je vois que vous vous êtes décidés à faire fi de vos réticences, lança-t-il à Valgard.

— Je suis forcé de constater que sans cette lame, je ne pourrai pas aller plus loin. Malgré tout, je continuerai à m'en méfier, car c'est à contrecœur que je la fais mienne.

Hel avait l'air satisfaite.

— Sage décision, fit-elle. Bloddrekk t'offre la possibilité de combattre les Ases à armes égales. »

L'épée ne portait pas la moindre souillure. Comme si elle s'était délectée du sang échappé des blessures qu'elle avait ouvertes, elle paraissait plus belle et plus inquiétante. Sortie de son fourreau, elle devenait un prolongement naturel du corps de son maître. Jadis, elle avait terrorisé les dieux ; c'était le porteur de la foudre en personne qui s'était déplacé afin de la rendre aux abîmes. À présent, elle était de retour, sous une forme différente mais gorgée d'un pouvoir plus grand encore.

Et alors que Valgard s'arrêtait quelques instants sur les nombreux visages qui l'entouraient, il comprit qu'il n'avait plus rien à faire ici, qu'il était définitivement sorti de l'enfance. Les cellules de son être semblaient enfin apaisées, libres de s'unir les unes aux autres pour ne former qu'un seul individu, à la fois rédempteur et destructeur du multivers. Même s'il ne faisait aucun doute que Midgard lui réserverait de terribles épreuves, il se sentait prêt.

Asgard pouvait frémir : surgie du passé, une peur immense allait refaire surface.






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