Chapitre 14.3

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« Garm ? C'est toi ? Que s'est-il passé, Garm ? Qui a pu te mettre dans cet état ? »

Le choc que l'animal venait de recevoir l'avait sonné pour un temps. Impossible, donc, de tirer de lui la moindre information. Déjà, une énorme silhouette commençait à émerger de la fumée qui obstruait l'entrée principale. Le sommet de son crâne touchait presque les robustes poutres soutenant la toiture. Son anatomie était humanoïde, avec des bras démesurés terminés par des mains osseuses et griffues. Ses deux jambes fléchies avançaient par saccades, les muscles de leurs cuisses et de leurs mollets à vif. Si sa chair écorchée paraissait extrêmement fragile, le plus troublant résidait dans ces trois grotesques têtes qui avaient poussé sur son cou, sa poitrine et son épaule gauche. Elles sifflaient, grognaient, ouvraient grande leur bouche pleine de dents pourries, et suintaient un liquide jaunâtre qui tombait sur le pavage en de grosses et lourdes larmes.

« Champion ! Où être champion pour que nous tuer lui ? hurla l'une des têtes.

— Je sens son odeur. Elle emplit cet endroit en ces moindres recoins. L'odeur de quelqu'un qui a peur, gronda une seconde.

— La peur alourdit les jambes. La peur transforme les héros en pucelles. Et moi, je dévore les pucelles ! », brailla la troisième.

Valgard n'en croyait pas ses yeux. Quelle était donc cette horreur ? Dans la vieille bibliothèque du palais, il avait lu bon nombre d'histoires de gnomes, de dragons ou d'esprits. Cependant, jamais encore il n'était tombé sur la description d'une telle créature.

— J'ignore ce que c'est, lança le nain. Mais nul doute qu'il faisait partie des damnés il y a peu.

— Comment est-il arrivé à leur fausser compagnie ?

— Je ne sais quoi dire. Cela paraît impossible. Une fois enfermé de l'autre côté, on n'est plus capable de réfléchir par soi-même. Je ne comprends pas comment cette chose est parvenue à s'en extraire pour revenir sur le plan matériel.

— À moins qu'on l'ait libérée ou réanimée par magie... »

Le monstre écumait littéralement de rage. Il crachait et bavait, cherchait fiévreusement la cible qu'on lui avait ordonné de tuer. Kratt, le membre le plus malin du trio, balaya du regard l'étendue de la salle. Près de la dépouille de Garm qui les avait attaqués, deux petites personnes manifestaient émoi et incompréhension : l'une d'elles n'était qu'un nain comme on pouvait en voir des milliers une fois dans la sphère spirituelle ; l'autre, aux allures d'humain, avait un visage familier.

« Des cheveux blancs ! C'est lui que nous cherchons ! C'est de lui que se dégage cette odeur ! C'est lui le champion ! tonna Kratt, son adversaire reconnu.

— Pas possible. Petit garçon nous chercher ! Petit garçon nous croquer ! protesta le dénommé Mrogg d'un air stupide.

— Il a juste grandi, imbécile ! C'est un guerrier, maintenant, le houspilla celui que l'on appelait Giorkk. »

Leur victime identifiée, ils ordonnèrent à leur nouveau corps de se ruer au combat. Bien que leur assaut fût rapide, le fils de Hel le fut davantage. Après avoir attrapé le nain par le col, il l'éloigna des assaillants en le projetant au loin.

« Vous devriez vous mettre à l'abri. C'est après moi qu'il en a. Allez retrouver les autres, il ne vous suivra pas tant que je resterai ici ! lança-t-il, la mine grave.

— Vous plaisantez ? Il n'y a pas meilleur allié qu'un nain de Svarinshaug ! protesta Nati qui, bravement, refusait de s'enfuir.

— C'est de la folie. Si vous mourez aujourd'hui, votre âme retournera au Ginnungagap !

— Un Réprouvé ne craint pas la mort. D'autant plus que si je péris une seconde fois, mon sort ne sera pas pire que le précédent. »

Valgard dût bien le reconnaître, la remarque du forgeron n'était pas dénuée de pertinence. De toute façon, le temps n'était pas aux palabres inutiles, mais bien à l'action. Si Bloddrekk gisait non loin de Garm, il était toujours hors de question de l'utiliser. En revanche, des lances et des boucliers avaient été fixés aux murs dans un but purement décoratif. Il était peut-être possible de s'en servir pour repousser cette aberration de la nature.

« Je vais faire diversion. De votre côté, courez vers le mur et emparez-vous d'une des armes.

— Cela peut marcher, oui.

— Le Wyrd me permet de deviner ses coups avec un léger temps d'avance mais il est beaucoup plus grand que moi. Je me fatiguerai en premier. »

Un filament que seul Valgard était capable de voir semblait attaché à chacun des membres de l'ignoble créature. Un bras menaçant fila, la paume de la main ouverte pour mieux déchirer la chair. Par chance, le geste était trop prévisible : d'un bond habile, le guerrier sauta sur le tronçon de muscles et de viande pourrie, courut sur cette surface et remonta jusqu'aux trois repoussants visages qui terminaient l'extrémité supérieure de cette caricature d'être. Avec la rapidité d'un chat, il planta son bras jusqu'au coude dans l'un des six yeux qui le foudroyaient, agacés par l'adresse de cette proie qui semblait prendre un malin plaisir à leur échapper. Enfin, d'un bond agile, il se réceptionna parmi les débris et les gravats.

« Mon œil ! Il m'a crevé l'œil ! hurla Giorkk avant de se rendre compte que, petit à petit, sa blessure disparaissait totalement.

— N'aie crainte, nous sommes invulnérables : l'avantage d'avoir fondu nos trois corps en un seul, le rassura Kratt.

— Lui sauter partout ! Plus glissant que saumon dans main mouillée ! » pesta Mrogg, la figure écarlate.

Conscient que chaque seconde comptait, Nati courut à perdre haleine. Sur la pointe des orteils, il parvint à décrocher un bouclier sur lequel avaient été croisées deux longues piques. Avec précision, il jeta l'une des lances en direction de son partenaire, lequel s'en saisit sans le moindre mal.

Heureusement, Valgard était rompu au maniement de la javeline. D'un mouvement puissant, la hampe de bois fut projetée sur la colossale créature. L'attaque aurait normalement suffi à terrasser un ogre, pourtant, la chose ne chancela pas d'un millimètre. L'arme figée à l'intérieur de son sternum, elle se contenta de brailler des menaces dans une langue étrange et absconse.

Parce qu'il refusait de s'avouer vaincu, Nati fit parvenir le bouclier à son compagnon. Là encore, Valgard ne perdit pas de temps : à peine le disque de métal attrapé, le guerrier le souleva d'une main et le lança d'un geste vif et précis. Des flots de sang ocre, mêlés d'humeurs fuligineuses, se libérèrent à l'impact : le troll vacilla à peine. Les yeux de Mrogg louchèrent, occupés qu'ils étaient à observer cet objet long, plat et légèrement bombé qui s'était incrusté en plein dans son front.

« Fait mal ! gémit-il.

— Ce misérable asticot commence sérieusement à m'énerver, gronda Kratt, l'air excédé.

— Nous sommes plus forts ! » ajouta Giorkk tandis qu'il s'emparait du bouclier pour le retirer de la profonde blessure qu'il avait engendrée.

Dans une colère folle, l'ignominieuse forme de vie fondit sur sa cible : coups de poings et coups de griffes s'enchaînèrent. Sous leur bastonnade, le sol devint un véritable champ de ruines. Des colonnes s'effondrèrent et manquèrent de faire s'écrouler la charpente. Eliudnir avait beau avoir été bâti par magie, avec pour simples maîtres d'œuvre la tristesse et la douleur des âmes récemment arrivées à Helheim, le palais n'en restait pas moins une véritable construction. Les fondations pouvaient céder.

Le Wyrd était un allié précieux. Grâce à lui, il était possible de prévoir avec clarté ce que préparait l'ennemi. Combiné à la petite taille et à la rapidité de Valgard, il offrait un moyen sûr de rester hors de portée des attaques les plus dangereuses. Cela dit, c'était sans compter sur l'intelligence du troll et de ses trois cerveaux : alors que le fils de Hel était passé dans son dos, ses monstrueuses épaules semblèrent se déboîter. Les coudes et les poignets se torsadèrent dans tous les sens en un enchaînement de craquements sordides. Ainsi tournés vers l'arrière, les deux bras n'eurent n'aucun mal à empoigner Valgard et à le soulever de terre. Les revenants jubilaient.

« Attrapé ! Attrapé ! Petit insecte bientôt mourir ! »

Un rire gras s'échappait des bouches dégoûtantes, hymne grotesque à une mise à mort barbare, mais qui, brusquement, se mua en un horrible hurlement de douleur.

La gueule plantée dans l'épaule droite de son ennemi, Garm était de retour.

Libéré, Valgard récupéra la rondache qu'il avait fichée une première fois dans l'une des têtes de son adversaire puis, résolu à profiter de la situation, bondit jusqu'à l'une des gigantesques jambes. Sa main passée dans la poignée de cuir située derrière l'ambon de métal, il se servit de l'objet comme d'une hache, frappant l'immense pilier de peau morte qui lui faisait face. Le geste, d'une férocité et d'une précision hors pair, trancha net la cheville.

Ainsi déséquilibrée, la chose chancela et s'effondra lourdement sur le sol. De son côté, Garm continuait à mordre : ses crocs s'enfonçaient dans les muscles nécrosés de sa prise qui, couchée sur le dos, lui labourait l'échine de ses grandes griffes effilées. Finalement, le chien fut le plus fort : quand le troll cessa de se débattre, ravagé par la souffrance, il l'abandonna.

« Garm ! Je te croyais battu ! s'écria Valgard.

L'animal avait l'air soucieux et mal en point.

— Je l'ai attaqué sur le pont principal, mais il s'est farouchement défendu contre mes assauts. Il s'en est fallu de peu pour qu'il m'envoie me perdre parmi les damnés. Lorsque je suis reparti à l'attaque, il m'a frappé si fort que je suis venu m'échouer ici.

— Qu'était-ce, à ton avis ?

— Une créature contre nature, à n'en point douter. »

On les croyait morts, mais Mrogg, Giorkk et Kratt reprirent conscience. Discrètement, ils tentèrent de se relever. Sans succès immédiat. Mais bientôt, le pied coupé fondit en une bouillie informe et effervescente. Autour des moignons à vif que la blessure avait laissés, de nouvelles masses de peau, de veines et de muscles firent leur apparition. Leur corps guéri, les trois tueurs se relevèrent sous l'œil interdit de Garm et du fils de Hel.

« Il n'y qu'un seid puissant pour réanimer une chose pareille, fit Nati. Il nous faut donc la combattre avec une arme investie d'un pouvoir similaire. Valgard, vous devez vous servir de Bloddrekk !

— Il en est hors de question !

La surprise raidit le chien comme la foudre.

— Comment cela ? C'est votre épée, non ?

— Elle a été ramenée à la vie grâce à une écaille de Nidhogg. Cette épée ne m'appartient pas. »

Le chien ne réfléchit pas longtemps. N'écoutant que son courage, il courut sus à l'ennemi qui se rapprochait de plus en plus. Le choc entre les deux mastodontes fut violent, si bien qu'ils s'agrippèrent et tombèrent sur le sol en un roulé-boulé qui écrasa tout sur son passage.

Nati les rejoignit sans réfléchir, une lance entre les mains. Une fois arrivé au contact de son adversaire, il lui planta la pique en plein dans la cuisse. Évidemment, l'épouvantable horreur, trop occupée à se battre avec le redoutable gardien des lieux, ne ressentit aucune douleur.

Rien ne pouvait venir à bout d'une telle abomination : d'un coup de poing, le troll assomma Garm une fois de plus, puis balaya le Réprouvé du pied. Vaincus, les deux restèrent étendus sur le sol, incapables de reprendre la lutte.

Au pied du mur, Valgard devait prendre une décision. Prendre une décision ou mourir.


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