Chapitre 12.2

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Tu es à ma merci et tu regretteras de m'avoir ainsi défié ! rugit-il intérieurement.

Soudain, derrière le visage résigné de Modgud, une silhouette singulière se profila sur l'obscurité. Entourée tout d'abord d'un halo de brumes floues, elle se révéla être le petit garçon que le Murmure du Destin avait précédemment choisi de mettre en scène.

« Qu'attends-tu pour la briser ? », s'exclama ce dernier.

Valgard papillonna des paupières. Comment ce double de lui-même avait-il pu le suivre dans la réalité ? Le cauchemar s'était tu, pourtant l'enfant était bien là, qui l'observait de ses grands yeux rieurs. Il se tenait droit et immobile. Seule sa petite bouche ne cessait de s'ouvrir et de se refermer pour réclamer que la valkyrie soit égorgée et rendue au Grand Vide.

« Tu as vu ce que nous pouvons faire à nos jouets ? Casse celui-ci et viens t'amuser avec moi ! Nous ne nous ferons aucun mal. »

Un flot d'images submergea l'esprit du guerrier. Avec ravissement, il revit le cadavre blême de Modgud. Un frisson jubilatoire lui parcourut la colonne lorsqu'il s'attarda longuement sur les parties les plus morbides : les yeux vitreux, dépourvus de pupille, le visage figé en une horrible expression de souffrance, la gorge ouverte, étaient empreints d'une beauté que seule une petite poignée d'êtres était à même de saisir. Cette perfection totale constituait l'essence absolue du carnage, de la misère et de l'agonie. S'éveiller à cette vérité reléguait tous les mystères de l'univers à l'état de détail futile. Mais il y eut une autre vision : à genoux, il criait le nom de celle qui gisait près de lui. Il rampait vers elle et soutenait sa pauvre tête de ses mains impuissantes. Il lui murmurait de douces paroles, à demi étouffées par la cohorte de sanglots qui lui brûlaient le larynx :

Tu te souviens de la fois où, quand j'étais petit, je m'étais blessé à la cheville ? Tu savais que j'étais robuste et que je n'avais pas pour habitude de pleurnicher. Tu m'as fait m'allonger et tu m'as dit de m'endormir. J'avais l'impression que tout mon corps était en feu, mais tu es restée près de moi jusqu'à ce que le mal s'en aille. Je m'en souviens, moi, je te le jure. Et tu te rappelles le jour où Garm est venu nous rendre visite et que tu l'as pris pour un intrus ? Quelle raclée tu lui as mise, tu te rappelles, hein ? Allez, Modgud, réveille-toi ! Par pitié ! Il faut que tu te rappelles ! Il faut que tu me parles ! Je ne voulais pas te faire tant de mal ! Je ne voulais pas ! Je ne voulais pas !

Que devait-il en déduire ? Qu'une partie de lui cherchait à se régaler du spectacle alors qu'une autre n'acceptait pas de se laisser ainsi consumer par la cruauté et la barbarie ? Les deux hémisphères de son cerveau semblaient se faire la guerre et se disputer le contrôle total d'une conscience qui était le triste refuge de légions entières d'âmes martyrisées.

Revenu à lui, il aperçut le visage grave et noble de Modgud. Les yeux fermés, résignée à mourir, elle paraissait à peine respirer, comme si son corps se préparait à devenir froid et dur, à perdre sa belle couleur de chair. Derrière elle, le petit garçon continuait de sourire. Ses lèvres remuaient sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche. Cette fois, c'était dans la tête de Valgard que résonnaient ses atroces instructions.

« Tu as trop attendu ! Tue-la et rejoins-moi !

Je ne sais pas... Je ne sais plus si je dois le faire ou non... Je ne sais plus si j'en ai envie...

— Ne sois pas sot ! Elle ne nous sert plus à rien. Débarrasse-toi d'elle... Pour nous !

Elle est comme ma sœur... Si je la tue, nous serons si tristes...

— Je te l'ai dit, on n'a pas besoin d'elle ! Nous sommes ensemble, non ? À deux, on ne craint plus la solitude.

Elle m'a... Elle a fait de moi ce que je suis aujourd'hui... Elle a...

— ... essayé de te tuer ! De nous tuer !

Elle ne le voulait pas... Elle savait que je finirais par prendre le dessus... Elle pensait que sa mort serait le seul moyen, pour moi, de devenir plus fort... Elle l'a fait car elle sait qui est mon véritable ennemi...

— Cet ennemi, c'est elle ! C'est elle ! Il faut que tu la tues ou c'est elle qui nous fera du mal ! Regarde-toi, regarde dans quel état elle a mis notre corps !

Notre corps... Elle l'a blessé... Elle l'a...

— Oui, c'est ça. Déteste-la pour tous les coups qu'elle nous a donnés ! Déteste-la pour tout l'amour qu'elle ne nous a pas offert ! Hais-la de tout ton cœur et écoute cette force nouvelle qu'elle a commis l'erreur de libérer en nous !

Je la sens ! Elle me consume ! Et je sais ce qu'il me reste à faire pour nous sauver !

Le garçonnet tapa dans ses mains.

— Bravo ! poursuivit-il. Écorche-la vive ! »

Valgard fit un pas en avant et le grand sablier du temps retint ses grains. Le courant de la rugissante Hvergelmir se figea ; les morceaux de roche et de glace qui dévalaient le long des falaises d'ébène revinrent s'appendre aux parois ; la vapeur qui s'échappait de la pierre cessa subitement de dériver au gré de ce vent quasi inexistant qui rendait l'atmosphère si lourde ; les ténèbres environnantes se dissipèrent, dévorées par une étrange lumière que personne, de mémoire d'âme damnée, n'avait aperçue dans ce pays de nuit éternelle.

Un coup.

Le morceau de lame était noyé dans le sang. Des filets d'humeurs vermeilles s'échappaient de la blessure en un bruit de flatulence huileuse. Un chuchotement s'y mêlait.

« Tu... Tu m'as trahi... »

Le fils de Hel lâcha la poignée de son arme et les paumes de ses mains vinrent se poser sur les petites joues blêmes que dominaient de grands yeux ronds et pleins de larmes brunes. Devant lui, son double commençait à perdre l'équilibre. Sa bouche se tordait en une horrible grimace. Sa lèvre inférieure s'écorchait sur la rangée de dents qui la surplombait.

Tu voulais que nous soyons réunis ; je n'ai fait qu'exaucer ton vœu, fit intérieurement Valgard.

L'enfant pleurait. Il faisait peine à voir.

« C'est elle que tu devais tuer... Pas moi... En me tuant, tu as...

Tu ne pourras plus me faire oublier qui je suis réellement. Je sais comment te garder en moi pour que tu ne fasses plus de mal à personne.

— Tu es fou... Tu avais l'occasion d'être libre, de chasser les ombres qui empoisonnent ton cœur...

En échange de quoi ? Quel allait être le prix à payer pour pareille délivrance ? Devenir comme Odin et sa cour ? Oublier la promesse que j'ai faite à ceux qui ont besoin de moi ? Ma mère m'a dit un jour qu'il n'y a rien de plus précieux que l'honneur. Je n'y renoncerai pas.

— Balivernes... Un dieu n'a pas besoin de se montrer miséricordieux ou loyal... Il n'hésite pas à écraser les autres s'il y trouve son intérêt...

Peut-être serai-je amené à tuer et à engraisser Nidhogg de cadavres supplémentaires. Mais si une telle chose doit arriver, je veillerai à ne pas y perdre mon âme.

— L'âme ? Qu'est-ce donc, si ce n'est une misérable chimère que les vertueux ont inventé pour légitimer leurs actes futiles ou pour condamner ceux de leurs ennemis ? Les puissants n'ont pas besoin d'âme. Leur pouvoir leur suffit amplement.

Dans ce cas, je ne veux pas de ce pouvoir-là.

Une quinte de toux grasse souleva la juvénile poitrine. Des mots vomis par la défaite fumèrent dans l'invisible :

— En m'écoutant, tu aurais égorgé cette femme et serais devenu un dieu à part entière... Tu aurais rejeté ce ridicule héritage que t'ont légué tes dégénérés de parents. Tu aurais choisi de délaisser ces maudits prisonniers du Grand Cycle... Ton existence t'aurait entièrement appartenu... À présent, te voilà devenu le jouet de forces dont tu n'as pas idée.

Tu peux mourir en paix, petit garçon. Dorénavant, tu n'auras plus à te soucier de moi.

— Tu n'as fait que tuer une projection de la folie que ton corps abrite... Tu auras beau me transpercer mille fois, je serais en toi pour toujours. Le chemin qui te mènera jusqu'à l'accomplissement de ta quête sera parsemé d'épreuves, de pièges et d'effroyables batailles... Le fil de ta destinée est teinté de rouge, pauvre sot ! »

Valgard ferma les paupières. Lorsqu'il les rouvrit, son interlocuteur avait disparu, ravalé par cette toile immatérielle qui lui avait permis de gagner le plan du réel. Dans un bruit clinquant, le morceau d'épée tomba sur le sol. Plus aucune substance ne souillait les vestiges de ce qui avait été jadis une lame, si ce n'était les traces laissées par la main blessée de son porteur. De petits nuages de poussière vinrent balayer les lieux, comme pour effacer les empreintes de l'affrontement singulier dont ils venaient d'être témoins.

Modgud restait le dos tourné, un peu embarrassée, à se demander pourquoi son élève l'avait ainsi épargnée alors que, quelques secondes auparavant, il s'était montré prêt à la mettre à mort froidement.

« Faire preuve de pitié est un défaut, jamais une qualité, murmura-t-elle de façon presque inaudible.

Le fils de Hel avait les prunelles fixées sur Midgard.

— Il est possible, en effet, que j'aie à le regretter un jour, mais donner la mort est un acte que l'on ne peut commettre à la légère, répondit-il. Moi qui ai failli mourir une fois, sais mieux que quiconque quelle est l'horreur qui attend ceux que les dieux ne daignent pas choisir pour grossir les rangs de leur armée.

— Vous auriez dû en profiter pour me tuer. C'est le privilège du gagnant.

— Mon privilège à moi, c'est d'avoir le choix. La fin de notre histoire a été rédigée il y a de cela des temps immémoriaux. Pourtant, il ne tient qu'à nous de noircir les pages qui la précèdent. Ma vie, j'en serai le seul et unique conteur. Personne ne pourra me forcer à exécuter quelque ordre que ce soit, si ce n'est pas là ma volonté.

— Le libre arbitre n'est rien qu'un doux mirage, mon prince. Nous sommes tous des pions que des puissances supérieures peuvent à loisir sacrifier sur le grand échiquier de leurs manigances.

— Encore faudrait-il connaître l'identité de ces fameuses puissances. Pour ma part, je crois que les seigneurs d'Asgard sont de ridicules pantins. Et si ce sont bien des marionnettes, c'est moi qui couperai les fils qui les maintiennent debout.

— Votre entraînement terminé, qu'allez-vous faire ? Vous lancer à la poursuite d'Odin ?

— Avant cela, je dois rendre visite à quelqu'un qui n'a que trop attendu ma venue. »

Modgud fit volte-face, imitée de Valgard. Ensemble, ils fixèrent Eliudnir un long moment. Émergé des ténèbres, le palais avait des allures d'iceberg au centre d'une mer de brumes vertes et de diamants noirs. Les ponts de pierre qui le reliaient aux alentours lui donnaient l'aspect d'une gigantesque araignée tapie au cœur d'un grand filet de soie.

« Le Serment de Vérité s'est éteint, je ne ressens plus sa présence au fond de ma chair. C'est la preuve que je suis prêt.

— Après tant d'années d'absence, quels seront les premiers mots que vous adresserez à votre mère ?

— J'imagine que je lui dirai ce que je n'aurais jamais dû cesser de lui répéter lorsque je vivais sous son toit.

— Quoi donc ?

— Que je l'aime, naturellement. »

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